Skip to main content

Full text of "Cola di Rienzo; histoire de Rome de 1342 à 1354"

See other formats


Google 



This is a digital copy ofa book thaï was preservcd l'or gênerai ions on library sIil'Ivl-s before il was carcl'ully scaiincd by Google as part ol'a projet:! 

io make ihc workl's books discovcrable online. 

Il lias survived long enough l'or the copyright lo expire and the book to enter the public domain. A publie domain book is one thaï was never subjeet 

to copyright or whose légal copyright terni lias expired. Whether a book is in the public domain may vary country tocountry. Public domain books 

are our gateways to the past. representing a wealth ol'history. culture and knowledge that's ol'ten dil'licult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this lile - a reminder of this book's long journey from ihc 

publisher lo a library and linally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries lo digili/e public domain malerials and make ihem widely accessible. Public domain books belong lo ihc 
public and wc are merely iheir cuslodians. Neverlheless. this work is ex pensive, so in order lo keep providing this resource, we hâve laken sleps lo 
prevent abuse by commercial parties, iiicludiug placmg Icchnical restrictions on aulomaled t|uerying. 
We alsoask that you: 

+ Make non -commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals. and we request lhai you use thesc files for 
pcrsonal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from mttoinated querying Donot send aulomaled t|ueries ol'any sortit) GtK)gle's System: II' you are conducling research on machine 
translation, optical character récognition or olher areas where access to a large amounl of lext is helpl'ul. please contact us. We encourage the 
use of public domain malerials l'or ihese purposes and may bc able lo help. 

+ Maintain attribution The Google "walermark" you see on each lile is essential for informing people about this projecl and hclping them lind 
additional malerials ihrough Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember thaï you are responsible for ensuring lhat whal you are doing is légal. Do not assume that just 
becausc we believe a btx>k is in the public domain for users in ihc United Siatcs. lhat ihc work is also in the public domain for users in other 

counlries. Whelher a book is slill in copyright varies from counlry lo counlry. and we can'l offer guidanec on whelher any spécifie use of 
any spécifie btx>k is allowed. Please do nol assume lhal a btx>k's appearance in Google Book Search mcans il can bc used in any manner 
anywhere in the world. Copyrighl iiifriiigemenl liabilily can bc quite severe. 

About Google Book Search 

Google 's mission is lo organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover ihe world's books while liclpnig au il mis and publishers rcach new audiences. You eau search through the l'ull lexl ol'lhis book ou the web 
ai |http : //books . qooqle . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine cl sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page cl autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public cl de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres soni en effet la propriété de tous et de toutes cl nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 

dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Cioogle Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des lins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyé/ aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésite/ pas à nous contacter. Nous encourageons (tour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable (tour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous compte/ faire des fichiers, n'oublie/ pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduise/ pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

À propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le franoais. Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs cl les cdilcurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l' adresse f-'- '.. ■" : / / .:y:, ■:,:.:: . :■■:,■:, r-._^ . --:.;-| 



D 



] 

V 



COLA DI RIENZO 



HISTOIRE DE ROME DE 1342 A 1354 



PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE 
9, rue de Fleurus, 9 




Que l'on suppose représenter Cola di Rîcnzo (palais Barbarini) 



COLA DI UJEXZO 



HISTOIRE DE ROME DE 4342 A 1354 



PAR 



EMMANUEL RODOCANACHI 

Membre de la Socmé des études historiques 



OUVRAGE 

ORNÉ DE SIX GRAVURES HORS TEXTE ET DE DIX-NELF VIGNETTES 

Aocompafné d'une carte 

ET DE DEUX LETTRES MEDITES DE COLA DI RIEXZO 



Nunquam de le présent élus, ul 
reor, nuuquam poste ri Us silebit. 
Lettre de Pétrarque à Rtenzo. 



PARIS 

A. UllliRE. IMPUIMEUR-EDITEM 

9, ACE DE FLEURUS, 9 
1888 



A 



M. R. 



INTRODUCTION 



Quelle que soit l'autorité ou la fascination 
qu'exerce un homme sur ses semblables, il ne 
peut soulever à son gré la multitude, et pro- 
voquer ces grands mouvements qui agitent pro- 
fondément les peuples et changent parfois le 
cours de leurs destinées, si ses conceptions, ses 
rêves, ses efforts, ne répondent exactement aux 
idées et aux aspirations des hommes de son temps, 
s'il ne réalise pas leurs vœux plus ou moins clai- 
rement exprimés, s'il n'est pas, en un mot, leur 
instrument. Pour m'autoriser d'un éclatant exem- 
ple , Mahomet n'aurait pas fait si facilement 
triompher ses idées dans toute l'Arabie et opéré 
une révolution qui devait ébranler le monde, 
si, malgré une opinion longtemps admise, bien 
d'autres avant lui n'avaient prêché les mêmes doc- 
trines et préparé lentement et sûrement le terrain 
qu'il sut si bien exploiter. Les événements font 
surgir les grands hommes, et les grands hommes 
marquent les événements du sceau de leur per- 
sonnalité. 

Il en fut ainsi de m es s ire Cola di Rienzo, le 



h INTRODUCTION. 

dernier des tribuns de Rome- Si sa tentative pro- 
voqua un tel enthousiasme, si son nom a laissé un 
souvenir ineffaçable, c'est qu'il a eu cette gloire et 
ce bonheur de réaliser, ne fût-ce que pour un 
moment, les plus chères espérances de Ses conci- 
toyens. 

L'opinion, nous dirons presque la superstition, 
que l'Italie ne pouvait retrouver le repos, la pros- 
périté, la puissance que sous l'égide d'un empe- 
reur, avait survécu à toutes les déceptions. « Dans 
la confusion au milieu de laquelle vivaient les 
Italiens, dit Quinet 1 , cette époque des empereurs 
leur apparaissait comme un temps de concorde, 
d'unité, de paix universelle et non interrompue, 
telle que la terre ne verra rien de semblable, Eden 
de l'histoire, siècle de délices éternellement re- 
gretté, où le monde, sans douleur, sans divisions, 
obéissant à un seul chef, « la nacelle du genre 
« humain voguait à pleines voiles et sans orage vers 
« un port assuré 8 . » 

De même que nous oublions peu à peu les soucis, 
les ennuis qui troublent nos jours les plus sereins 
et qu'ils disparaissent dans le rayonnement que 
nous laisse au cœur une journée de bonheur; de 
môme les peuples d'Italie avaient insensiblement 
perdu la mémoire des vexations, des tyrannies, des 
maux sans nombre qu'ils avaient eu à subir au 



1. Révolution (l Italie. 

2. Le Dante, il Conviio. 



INTRODUCTION. m 

» 

temps des Césars et ne gardaient plus de cette 
époque glorieuse que le souvenir de la paix et de 
la prospérité dont ils jouissaient alors, souevnir que 
les générations se transmettaient Tune à l'autre, 
comme un précieux dépôt, en l'épurant, en l'idéa- 
lisant sans cesse. Ils ne comprenaient pas que les 
temps étaient changés ; qu'un empereur allemand, 
descendant des Alpes avec une poignée de reîtres, 
eût-il l'indomptable énergie d'un Barberousse, ne 
serait jamais qu'un chef de parti, souvent même 
qu'un condottiere; qu'il ne pourrait avoir, malgré 
le prestige qui s'attachait encore à son nom et les 
titres pompeux dont il se décorait, ni l'autorité, ni 
la force nécessaires pour se faire également res- 
pecter de tous ; et qu'il lui faudrait inévitablement 
solliciter l'appui d'une partie de l'Italie contre l'au- 
tre, envenimant ainsi les haines loin de les apaiser, 
et portant la discorde avec lui au lieu de la paix. 
Le Dante 1 , Pétrarque 2 , s'étaient faits les défen- 
seurs de ces idées, et d'ailleurs tous les Italiens 
souhaitaient alors d'avoir un maître; la seule 
question qui les divisait était de savoir si ce serait 
le pape ou l'empereur. Tous aussi reconnaissaient 
que ce chef suprême devait recevoir à Rome la con- 
sécration de son autorité; car, malgré son affai- 
blissement, ils ne pouvaient s'empêcher de con- 
sidérer encore celte ville comme la souveraine de 



1. // Convito; de Monarchia. 

2. Poème sur l' Afrique, et patsim, 



l'univers, et ils croyaient ingénument que les 
nations du monde entier lui devaient respect et 
obéissance. 

D'ailleurs, depuis le commencement du siècle, 
un grand mouvement, un réveil des esprits s'opé- 
rait ; l'Italie secouait enfin sa longue torpeur ; par- 
tout surgissaient des peintres, des historiens, des 
poètes, des jurisconsultes de talent, souvent même 
de génie. Les Orcagna. les Gmabue, les Giotlo, 
les Dino Compagni, les trois Villa ni, les Boccace, 
et enfin, les précédant et les dominant tous, le 
Dante, ouvraient cette ère de grandeur, de triom- 
phes inouïs dans les lettres et dans les arts, que ne 
peuvent ternir ni la prompte décadence, ni l'avi- 
lissement politique qui suivirent cet essor. C'était 
l'aurore de la Renaissance. Malgré la rareté des 
livres, malgré l'inexpérience des copistes, la litté- 
rature latine, tirée du long oubli où elle était restée 
jusqu'alors, était cultivée par beaucoup avec pas- 
sion, par quelques-uns avec fruit. Les manuscrits 
étaient partout recherchés avidement 1 . On avait 
admiré auparavant les Romains sans les con- 
naître, on voulut les connaître; on se mit à étudier, 
avec l'ardeur que les hommes apportent à toute chose 
nouvelle, l'histoire de Rome; et, se reportant avec 
enthousiasme et non sans regret vers cette époque 
glorieuse où Rome commandait à l'univers pacifié, 



1 . C'est vers cette époque que l'usage du papier commença à se répandre 
en Italie. 



INTRODUCTION. ? 

les Italiens se laissaient aller, plus que jamais, à 
l'illusion de croire qu'il suffisait de lui rendre son 
ancienne puissance pour assurer la paix du monde. 
Pétrarque, dont la renommée grandissait de jour 
en jour, donnait l'exemple ; s'il cessait de chanter 
Laure, c'était pour pleurer sur les ruines de Rome ; 
il composait un poème pour célébrer ses héros et 
considérait comme un honneur sans égal de rece- 
voir au Capitole la couronne des poètes. Ses vers, 
ses lettres, où il s'efforçait, en termes éloquents, 
de rappeler les Italiens à l'amour de leur patrie, 
réveillaient leur patriotisme et provoquaient de 
chimériques espérances. 

C'est alors que paraît Rienzo. Né au milieu de 
la populace de Rome, imbu de ses vieux préjugés 
comme aussi de ses nobles chimères, il en a toutes 
les haines et toutes les espérances; ses études, 
son goût pour l'antiquité, son ardent amour pour 
sa patrie, le poussent à partager l'illusion générale ; 
comme tous les Italiens de son temps, plus qu'au- 
cun d'eux peut-être, excepté Pétrarque, il connaît, 
il aime, il vénère le passé, et son plus cher désir 
est de le ressusciter. Sa généreuse tentative fut 
comme l'explosion du sentiment commun; c'est 
ce qui en explique le rapide succès. 

Acclamé par le peuple romain qui voyait en 
lui un sauveur, soutenu par les Italiens dont il 
réalisait les espérances, encouragé par Pétrarque, 
le nouveau tribun put croire un moment que ses 



vi INTRODUCTION. 

rêves allaient se réaliser : les cités italiennes, 
oubliant leurs haines et leurs jalousies séculaires, 
semblaient sur le point de s'unir toutes en une 
vaste confédération, dont Rome eût été la tête et 
lui, Ricnzo, le chef; le monde étonné, inquiet, se 
demandait ce qu'il allait advenir de ce grand effort, 
et t la terreur du nom romain, dit Pétrarque, qui 
subsistait encore après tant de siècles, au cœur 
des nations vaincues, se répandit partout *. Rienzo 
pouvait plus tard se vanter, sans trop de jactance, 
qu'aucun roi, aucun monarque, aucun prince, 
marquis, comte ou baron, n'avait accompli en si 
peu de temps, en paix comme en guerre, plus 
d'actions éclatantes que lui. 

Mais ce n'est pas avec des mots sonores ou des 
idées surannées que l'on rend aux peuples leur 
bonheur disparu; Rienzo en fit la dure expé- 
rience. Le premier moment d'engouement passé, 
les ambitions, les rancunes, qu'il croyait avoir 
étouffées et qui n'étaient qu'assoupies, reparurent 
plus violentes que jamais. Les Italiens ne pouvaient 
supporter, en réalité, qu'un maître éloigné, sans 
force, sans autorité, décoré seulement d'un vain 
titre. Dès que Rienzo eut acquis quelque puissance, 
la défiance succéda à l'admiration, l'envie à l'en- 
thousiasme, l'hostilité à la sympathie, et une 
toute-puissante intervention précipita, si elle ne 
provoqua sa chute 1 . 

1 . Voir chapitre xiv. 



INTRODUCTION. vn 

Épris d'un amour ardent pour sa patrie, le tri- 
bun avait entrevu l'unique moyen de la tirer de 
l'abîme où elle était plongée ; il voulut réaliser trop 
vite et trop tôt son rêve, celui de tous ses conci- 
toyens; il succomba et sa mort fut glorieuse, quoi 
qu'on en dise. Ne l'accusons que de trop de pré- 
somption, c'est par là surtout qu'il a péché. 



^^^ 



BIBLIOGRAPHIE 



Parmi les hommes, si nombreux en Italie, qui se sont 
élevés au-dessus de leurs concitoyens par leur habileté, leur 
génie ou leur perversité, il en est peu dont l'histoire soit 
auSsi attachante, aussi fertile en leçons, aussi pleine de revi- 
rements soudains et imprévus, que celle de Cola di Rienzo : 
tour à tour tribun, ermite, sénateur, prisonnier de l'empe- 
reur, prisonnier du pape, représentant du Saint-Siège, adoré 
et haï par le peuple, sa vie est un tissu d'aventures si mer- 
veilleuses que, dans une fiction, on n'aurait jamais osé en 
imaginer de semblables. Aussi les historiens, les roman- 
ciers, les poètes, les dramaturges même, se sont-ils emparés 
de bonne heure de sa mémoire. 

Le premier qui ait raconté l'existence dû tribun est un de 
ses contemporains, à ce qu'il semble du moins, dont le nom 
est resté inconnu 1 . Cette biographie, écrite dans la langue 
ou plutôt dans le dialecte parlé à Rome à cette époque, n'a 
été imprimée pour la première fois qu'en 1624, à Bracciano, 
puis en 4631 *, et elle a subi, comme tous les manuscrits, des 
altérations qui en rendent parfois le sens obscur, et des in- 
terpolations qui ont conduit certains critiques à douter que * 



1 . Le nom de Tommaso Fiortifiocca, qui se trouve en tête de quelques 
éditions de celle biographie, n'a rien de certain; il y avait bien, du temps 
de Rienzo, un Romain de ce nom, mais il est peu vraisemblable, d'après 
certains passages du livre, que ce soit lui qui Tait écrit. 

2. Quelques exemplaires sont dédiés à Paolo Giordano Orsino, d'autres 
à Francesco Ferreri. 



x BIBLIOGRAPHIE. 

cet ouvrage soit vraiment l'œuvre d'un contemporain. 
Néanmoins, l'exactitude avec laquelle les faits sont rapportés 
jusque dans leurs moindres détails, la vivacité des descrip- 
tions, certaines allusions à des faits contemporains (la mort 
du Dante, la croisade contre les Ordelaffi), enfin l'air de can- 
deur et de sinoérité qui règne dans tout l'ouvrage, semblent 
démontrer que l'auteur a réellement vécu du temps de 
Itienau) 1 . Nous avons donc fidèlement suivi ce récit, en cher- 
chant h en conserver la couleur et la naïveté charmante, 
rnnis en y ajoutant, bien entendu, tous les faits que Ton 
trouve relatés, soit dans les chroniques contemporaines, 
soit dans les lettres de Rienzo, de Pétrarque, de Clément VI et 
d f Innocent VI; nous nous sommes constamment efforcé de ne 
rapporter aucun événement, de n'avancer aucune supposition 
qui n'eût sa confirmation dans les documents originaux. 

Kn 1735, le père Brumoy publia, en la complétant, « l'his- 
toire de la conjuration de Nicolas Gabrini, dit de Rienzi », 
que le père Du Cerceau*, de la Compagnie de Jésus, avait 
laissée; inachevée. Cet ouvrage, aussi élégant qu'inexact, 
comme le dit fort judicieusement de Sade, est empreint d'une 
hostilité violente contre le tribun; on sent qu'en attaquant 
ainsi Riwrzo le savant jésuite cherchait à justifier la conduite 
du Saint-Siège à son égard. 

Dix ans après, parut, sous le pseudonyme de Boispréaux 
(1» véritable nom de l'auteur est Bénigne Dujardin, maître 
des requêtes), une « histoire de Nicolas Riensy, chevalier, 
tribun et sénateur de Rome » ; cette biographie, plus courte 
mais non moins agressive que la précédente, ne contient que 
peu de faits nouveaux. 

1. Voir sur ce sujet la savante discussion de Papencordt (page 529) qui 
a approfondi et, à ce qu'il semble, élucidé la question. 11 est probable toute- 
fois que cette biographie a été écrite un certain nombre d'années après la 
mort de Rienzo. 

2. Précepteur du prince de Conti, qui le tua par hasard, à la chasse, 
d'un coup de fusil. 



BIBLIOGRAPHIE. xi 

ByroR consacre à la mémoire du tribun, dans Childe 
Harold, une strophe pleine d'éloquence : « Laissons la lon- 
gue suite des tyrans de Rome pour célébrer le nom de son 
dernier tribun. Tu rachetas des siècles entiers de ténèbres, 
ô toi, l'ami de Pétrarque, l'espoir de l'Italie, Rienzi, le der- 
nier des Romains! Aussi longtemps que le tronc flétri de 
l'arbre de la liberté produira quelques feuilles, qu'elles ser- 
vent à tresser une guirlande pour ta tombe, orateur du 
Forum, chef du peuple, nouveau Numa, dont le règne fut, 
hélas! trop court 1 ! » 

Sir Bulwer Lytton a transformé la vie de Rienzo en un 
roman 2 où il a déployé, plus que dans aucun autre de ses 
ouvrages, ces rares qualités d'écrivain qui l'ont mis au pre- 
mier rang des romanciers de ce temps ; une intrigue habi- 
lement mêlée au récit, des descriptions admirables, entre 
autres celle de la peste de Florence, rendent la lecture de ce 
livre fort attrayante; mais il faut convenir que la vérité histo- 
rique n'y est peut-être pas toujours aussi scrupuleusement 
respectée que pourrait le faire supposer la sévérité avec 
laquelle l'auteur relève les erreurs du père Du Cerceau. 

Vers la même époque, Zefirino Re, de Césène, publiait 5 
une traduction en italien moderne de l'ouvrage attribué à 
Fiortifiocca, en y ajoutant une série de commentaires qui 
dénotent de la part de l'auteur une profonde érudition, 
jointe à une grande pénétration, et jettent un jour nouveau 
sur bien des points de la vie du tribun. C'est le premier 
ouvrage sur Rienzo où la critique historique ait quelque 
place. 

Félix Papencordt, que la mort a enlevé aux brillantes des- 
tinées qui lui semblaient promises, composa peu après 4 une 



1 . Childe- Harold, chant IV, st. exiv, Irad. À. Pichot. 

2. Rienzi, the last of the roman tribunes. 

3. Forli, 1828. Florence, 1854. 

4. 1841. 



xji BIBLIOGRAPHIE. 

nouvelle biographie de Rienzo 1 , bien plus exacte que les pré- 
cédentes et bien plus complète, grâce aux travaux de ses 
devanciers, grâce surtout aux importants documents relatifs 
à la correspondance échangée entre l'empereur Charles IV, 
l'archevêque Ârnest et le tribun, qu'il avait découverts à 
Prague et ailleurs. Cette œuvre, remarquable sous tous les 
rapports, n'a qu'un défaut, d'ailleurs bien compréhensible, 
c'est qu'il y ait donné parfois plus d'importance et de créance 
aux textes découverts par l'auteur, qu'aux chroniques ou aux 
récits antérieurs. Tout récemment 1 , M. d'Âuriac a publié une 
étude fort savante sur Rienzi. Qu'il nous soit permis, toute- 
fois, de regretter qu'il ait dans cet ouvrage suivi peut-être 
trop scrupuleusement le récit des premiers biographes, sans 
tenir compte des travaux postérieurs. 

M. Zeller, dans son livre si intéressant sur « les tribuns et 
les révolutions en Italie *, a fait un abrégé de la bio- 
graphie de Papencordt, sans y apporter de grandes modifi- 
cations. 

Plusieurs auteurs dramatiques ont porté sur la scène, avec 
des succès divers, la vie de Rienzo : en 1826 (28 janvier), 
Gustave Drouineau fit représenter sur le théâtre de l'Odéon une 
tragédie en cinq actes, où Rienzo joue un rôle important; le 
style en est élevé et vigoureux, mais les faits y sont étrange- 
ment défigurés. On n'a pas oublié le retentissement qu'eu- 
rent, vers la fin de l'empire, les quelques représentations de 
l'opéra de Wagner, Rienzi (avril 1867). Cette pièce avait été 
jouée en 1842 en Allemagne, où elle obtint un fort grand 
succès \ 

Nous ne parlerons que pour mémoire de l'ouvrage de 



1. M. L. Bore en a donné une traduction en français (Paris 4845) a la- 
quelle nous avons fait de nombreux emprunts. M. Gar Ta traduite en Italien, 
en y joignant quelques notes fort intéressantes. 

2. 1885. 

3. Elle valut à Wagner le titre de maître de chapelle du roi de Saxe. 



BIBLIOGRAPHIE. xiii 

Tommaso Gabrino di Rienzo *, qui n'a aucune valeur his- 
torique et où l'auteur s'efforce péniblement de prouver 
qu'il est le descendant de l'illustre tribun et le représente 
comme un serviteur obéissant du Saint-Siège, un magistrat 
uniquement occupé de sa charge, un saint prêt à faire des 
miracles 1 . 

On trouvera, sans doute, qu'il y a eu quelque témérité de 
notre part à aborder, après tant d'autres plus autorisés que 
nous, un sujet qui semblait épuisé; si nous l'avons osé, c'est 
que nous espérions, comme les glaneurs dans un champ mois- 
sonné, trouver un épi oublié. Notre attente a-t-elle été 
déçue? Les documents si intéressants que nous a fournis sur 
Rienzo l'ouvrage de Theiner 3 et dont jusqu'ici on n'avait fait 
qu'incidemment et incomplètement usage, les derniers tra- 
vaux relatifs à l'histoire de Rome de Garni Ilo Re, de Yito La 
Mantia, de P. Adinolfl, et de bien d'autres, nous font espérer 
que non. Nous avons pu, grâce à eux, faire la lumière sur 
quelques points restés douteux : ambassade de Rienzo à Avi- 
gnon, date de son voyage de Prague à Avignon, de son cou- 
ronnement, etc.; compléter et redresser en certains endroits 
le récit de ceux qui nous ont précédé, et mieux pénétrer la 
nature des relations du tribun avec le Souverain Pontife. 

Et puis, quel intérêt, quelle satisfaction n'éprouve-t-on pas 
à examiner de près un de ces hommes dont l'histoire conser 
vent toujours le souvenir ; à analyser son existence ; à le faire 
revivre avec ses mœurs, ses idées, ses passions; à se mêler, 



1. Osservazwni ttorico-critiche sulla vita di Cola di Rienzo, Rome, 
1806. Tommaso Gabrini était général de Tordre des clercs mineurs régu- 
liers, il mourut à Rome en 1808 ; le célèbre voyageur G. L. Oomény de 
Rienzi, qui a donné son nom à deux iles de l'Océanie, était son parent. 

2. H faut également ci 1er, bien que n'ayant pas plus de valeur histo- 
rique, une biographie du tribun, transformée en roman, de Bicci (Noliiie 
délia famiglia Boccapaduli), Rome, 1762; et une vie de Francesco Bene- 
detti, arrangée a la façon des Vies de Plutarque. 

5. Codex diplomaticus dominii lemporalis S. Sedis, Rome, 1862. 



xiv BIBLIOGRAPHIE. 

pour ainsi dire, à la foule de ses contemporains, pour assis- 
ter, spectateur impartial, au drame dont il a été le héros! 
Combien de faits, qui semblaient de prime abord incom- 
préhensibles, s'expliquent alors simplement, que de contra- 
dictions, que de mystères s'évanouissent, que de légendes se 
dissipent, comme la lumière se fait! 

Nous ne nous flattons point assurément d'avoir, dans le 
récit qui va suivre, atteint ce but élevé, nous estimant heu- 
reux si nous sommes parvenu à attirer l'attention du lec- 
teur sur cet homme étrange, qu'on a tour à tour accablé de 
louanges et d'insultes, élevé jusqu'aux nues et traîné dans la 
boue, glorifié comme un héros et maudit comme un anté- 
christ, tellement que l'historien peut douter encore s'il doit 
l'admirer comme Bulwer ou le détester comme Du Cerceau. 



Nous donnons ci-bas les principaux ouvrages que nous 
avons consultés, afin que le lecteur puisse remonter aux 
sources, s'il le désire. 



Cronîca eslense, Cronica sanese, Cronica d'Orvieto, Cronica muli- 
nese, Cronica di Bologna, Cronica Corthus., Cronica Regiense. Cro- 
nica Pistolesi, Polistorc, qui se trouvent toutes dans le recueil de 
Muratori, Script, rerum italic. ; Giovanni et Matteo Villani, Storie 
florentine; Cronica A. Àrgentinens. ; Pellini, Storia di Perugia; 
Balusii Vit® pap. Àvenionensium ; 0. Raynaldi Annales écoles. ; 
Sepulveda, Hist. de bello.; Lescale, Vie d'Albornoz ; dom. Fr Ger- 
vaise, Hist. de l'abbé Joachim ; Gaye, Carteggio inedito d'artisti ; 
Vendettini, Série cron. de senatori di Roma ; Vitale, Storia 
diplom. de' sénat, di Roma ; de Sade, Hémoires pour servir à la 
vie de Pétrarque; Gregorovius, Hist. de Rome au moyen âge; de 
Reumont, Hist. de Rome; Litta, Famiglie celebri ital. ; Cinaglia, le 
Monete de papi; Yeltori, il Fiorino illustr.; Pasquale Adinolfi, 




BIBLIOGRAPHIE. xv 

Roma nelfetà di mezzo ; Vito La Mantia, Roma e Stato romano ; 
L. Gautier, la Chevalerie; Quinet, Révol. d'Italie; Zeller, Hist. 
d'Italie; Gibbon, the Décline and fall of the Roman Empire, etc. ; 
Les écrits de Rienzo ont été publiés successivement par Joan. 
Hocsemius, Gcsta pontificum Leodiensium; Raynaldus, Ânn. 
eccles. ; Gaye, Cart. ined. ; Pelcel, Lebensgeschichte Kaiser Karls IV; 
Hobhouse, Illust. of the fourth canto of Childe Harold; Papencordt; 
Theiner. 



} 



J 



PREMIÈRE PARTIE 



\ 



j COLA M HIEJVZO 

I HISTOIRE DE ROME DE i342 A 1554 



CHAPITRE PREMIER 



ETAT DE ROME ET DE L'ITALIE A L'ÉPOQUE 
DE COLA Dl RIENZO 

De même que dans plus d'une ville d'Italie on voit 
les vestiges des murailles cyclopéennes, des remparts 
romains et des monuments du moyen âge, entasses 
et superposés comme les alluvions d'époques disparues, 
de même on trouve à Rome, au quatorzième siècle, 
bizarrement mêlés et enchevêtrés, les droits que les 
empereurs, les papes, les nobles et le peuple s'étaient 
successivement arrogés depuis l'écroulement définitif 
•le l'empire d'Occident. 

Les Césars allemands, dont l'autorité, jadis toute- 

iissaulf. avait décru sans interruption depuis un 

.ne Tenaient plus à Rome que pour y chercher 

: que le souvenir de la grandeur romaine 




u inyt 



. i 



r\:. : !: c-.^rv ^":-r!-o^at î - Ils n'y étaient plus repré- 
^<:*.:t> •;.:- j\ r us c*.'c:>tr:î. déf-ourru de tout pouvoir 
*:~\:i: : !r \z\Uu c-i r: ïàit autrefois la justice au 
r.::n Je î\c::«fnt::r et j -uissait de quelques autres 
drv.is, rjiÂis a^:: c*sse. à l'époque qui nous occupe, 
dYvcrur u> { :vr:-.r.;:*e> •:•■ si eharje, bien qu'il eût 
i':iv\:v rv..^ ô..;.s *e> cé:* : Kï-:»:ïies officielles, imnié- 
J...un>:;: aj :v> k> >*"::. :o;;rs. Cette fonction, accordée 
le pî;;> >\';;\i::: à i::i ir.au! rv de Tune des grandes 
Kun.IIi> de lî :r.e. avi: ti".i par devenir héréditaire 
choi les m ^r.t-urs é.i V;cv>. 

les |v,;v>» ii.::î K- :t:v.:<s, Mon plus que des actes 
n\:;*.î rrs* av.iî c;:nk,"\ ; les dï*>iîs sur Rome, v exer- 
çaieu; u:v auUcl.é s.>:;u:î: vi»ùée. mais dont le principe 
n axait jamais é:é c*:;:esu ; ; iju«»ïqu"un exil volontaire 
lo> retînt ak»rs K-::i de lu»nu\ ils n'en prétendaient 
pa^ moins jomerner la \:!!e et défendaient leur sou- 
>eraineté auv un soin j,;!ou\: on conçoit d'ailleurs, 
>an* qu'il soit losoin d'insister, que la papauté avait un 
intérêt majeur à n'être pas supplantée dans la métro- 
pole du monde chrétien. Tn vicaire, le plus souvent 
le\èque d'Omclo. eïail le rep:v-enlant du Sainl-Sièjre. 
Suixant un usape qui sVtait introduit depuis un siècle 
environ, le peuple* à chaque nouvelle élection d'un 
pape* le nommait à \ie, sénateur \ capitaine du peuple 

t. Hurles l\ nViuj^m même. jv*r des jkîe* et des serment* solennels 
à no jailli séjourner r lu« a un j*mr dam lYneetnie de Rome, lorsqu'il 
mut >> Un* oimwnmt. • Si Iheu me uni U <,ioe M ue je *A* nommé mi 
de* Romains, je n entrerai [vint à Rome avant le yw Ihê i«our mon cou- 
ronnement, j en >orlir,u le même jour axev tous mes ^en> % je nie retirerai 
un plus tôt de> tenvs de |> \U* % où je no retiendrai qu aw U pcnmV 
Mon du naoe, » ^axrtl ITvltU ^ 

i. La charge de sénateur etail U première nuvixtratur* de b Tille- le- 
sénateurs étaient charges de >edler a la sécurité jmMique, do commander 




ÉTAT DE ROME. 3 

el défenseur de la ville, c'est-à-dire maître absolu de 
Rome. Mais le souverain pontife ne s'acquittait jamais 
par lui-même de ces fonctions, qu'il déléguait à un ou 
le plus souvent à deux sénateurs pris parmi la no- 
blesse romaine. 

Les familles baroniales qui composaient la noblesse 
étaient, pour la plupart, d'origine étrangère, car les 
anciennes familles avaient disparu au milieu des guerres 
civiles et des invasions, mais elles jouissaient, grâce à 
leurs richesses, grâce aussi au nombre considérable de 
leurs membres, d'une grande influence, et le peuple 
élait force de subir leur joug. 
Les principales familles étaient : 

Les Golonna; 

Les Orsini; 

Les Savelli; 

Les Frangipani; 

Les Corsi; 

Les Gonti; 

Les Ânnibaldeschi; 

Les Gaetani; 

Les di Vico. 
Les Golonna ou Colonnesi, qui se disputaient avec les 
Orsini la suprématie à Rome, possédaient la plus grande 
partie du quartier Golonna (ainsi appelé à cause de la 
colonne Trajanc, qui s'y trouve), de Santa Maria de' 
Crociferi à la fontaine de Trcvi, et de S. Luigi de' Fran- 
cesi à S. Niccolô di Pincio; en dehors de Rome, Pales- 
tine était devenue de bonne heure leur place forte 
de prédilection; ils s'étaient rendus maîtres succcssi- 

• 

les milices romaines, de rendre la justice dans bien des cas, de nommer 
k plupart des magistrats, etc. 



4 COLA 01 RIENZO. 

vemcnt de Capranica, Pagliano, Cavi, villages avoi- 
sinant Palestrine; leurs possessions s'étendaient au 
sud jusqu'à la voie Appienne, au nord jusque dans les 
montagnes de ia Sabine. Les Golonna exerçaient sur 
leurs territoires les droits les plus étendus: ils rendaient 
la justice, souvent sans appel; avaient droit de vie et 
de mort; battaient monnaie; légitimaient les bâtards. 
Le vieux Stefano Colonna, qui, au temps de Rienzo, 
devait avoir plus de quatre-vingts ans, fut longtemps 
l'adversaire acharné de la papauté, suivant en cela les 
traditions de sa famille. Nommé successivement par le 
pape Nicolas IV gouverneur de Bologne en 1289, 
comte de la Romagne, enfin sénateur de Rome en 1292, 
il se vit privé de tous ses titres et de tous ses biens par 
le pape Boni face VIII, à l'élection duquel son oncle et 
son frère, les cardinaux Jacobo et Pietro Colonna s'étaient 
vainement opposés; Boni face VIII prêcha même une 
croisade contre les Colonna 1 . Stefano, relégué à Tus- 
culum, ne se sentant même pas en sécurité dans cette 
ville, alla chercher un asile à la cour de France, où le 
roi Philippe le Bel l'accueillit avec faveur et se laissa 
peut-être influencer par lui dans sa conduite envers le 
pape. Son air de noblesse et son calme mirent en fuite, 
dit-on, des assassins envoyés contre lui. Il revint à 
Rome à la suite de Henri VII et reçut de ses mains le 
titre de sénateur; le pape Benoît XI avait consenti à 
révoquer les mesures de rigueur prises contre lui par 
son prédécesseur, et Stefano rentra en possession de 
ses immenses richesses ; chassé de nouveau par le roi 
de Naples, Robert, il trouva moyen de se réconcilier 

1 . Ceci se passait fréquemment en Italie ; Albornoz agit de même envers 
lesOrdelaffî. 



-Si ' 

M 

il 



-lïî 



_1 ils 

I «I 

à H1S 

ilUîl 



J Dllli 









-SJJJJJ 









liiii! i 

E 
S 2Sa ==> 



-I allai s 
- a ?! I 



JiiU 

ilR 



CXa ïc mszo. 






j^ .. « :-»-:::? W.:ae;usqn>n 1518: H remplit, 

s £ ; -: r : «■ :- inj-s, le< fonctions de séna- 
t..- > :u~r Fi -r^e devant l'empereur Louis 
cf :a«.îre, ni: .> > i riil fut aussi court que le triomphe 
J; I":z:.7t:r:-:r. Y -> *-e rv:rv»uvons, en 1545, ambassa- 
il-:: ic -i r V.rss* aurrvs de Clément Yi 1 ; il venait 
*:e v.-.-* k-s «-nntiiiîs héréditaires de sa famille, 
ïes 0:>::\:, *: \^ il: ant'antis, sans l'intervention du 

CVst lui c uï. r:ji!jtv son <rrand àue, fut l'âme de la 

* — w V. 

ivm>~:uy ot>;t*V ;^r los nobles au tribun, et qui, 
aprés avv.r vj j* r> :.»us lt-s siens dans le combat meur- 
trier de !a j*xte S>i:ïî-l.aurent\ soutint presque seul 
la lutte jus-ju'i !a fin; c'est lui encore qui, après la vic- 
toire, >ut imjvsor un frein à la colère des barons et 
sauva Rome des horreurs d'une répression sanglante. 
Aussi grand duis la bonne que dans la mauvaise for- 
tune, d % un courage indomptable, d'une énergie sans 
égale* il fut un des représentants les plus accomplis de 
cette noblesse batailleuse et hautaine qui tint Rome si 
longtemps asservie. 

« Quel front! quelle voix ! dit Pétrarque en parlant de 
lui. quelle expression dans le visage, quelle vigueur 
dV^pril »\ un pareil âge, quelle force de corps! c est une 
chose merveilleuse et presque incroyable qu'il garde 
toute In fraîcheur de la jeunesse, quand Rome entière 

vieillit 1 " 

Son frtVe Agabito, bien qu'ayant épousé une parente 
de Bonifnco VIII, fut compris dans la proscription qui 
frappa toute sa famille. 

\ . Voir page T>8. 
2. Voir chapitre xvi. 




ÉTAT DE ROME. 7 

Stefano eut sept fils légitimes, plusieurs filles et un 
grand nombre de bâtards : l'aîné, Stefano le Jeune, 
appelé aussi Stefanuccio, qui avait le courage et l'énergie 
de son père, prit une part active aux révoltes des nobles 
contre l'autorité de Rienzo. Un autre de ses fils, Gio- 
vanni, d'abord juge suprême des causes civiles à Rome, 
passa ensuite à Avignon, où Jean XXII le créa cardinal; 
il fut tour à tour l'ennemi et le protecteur de Rienzo. 
Esprit éclairé, Giovanni devint l'ami de Pétrarque, qui 
l'appelait, avec raison, « son Mécène ». Les autres (ils 
de Stefano jouèrent un rôle moins important dans les 
événements que nous nous proposons de rapporter. 

Les Orsini, filii Ursi, possédaient une foule de palais 
dans Rome, dont la plupart étaient situés sur la rive 
droite du fleuve et sur le mont Giordano. Le théâtre de 
Harcellus, près du Ghetto, transformé en château fort, 
leur appartient encore; le château Saint-Ange leur 
servit aussi longtemps de forteresse. Dans les environs 
de la ville, ils avaient conquis Monte-Rolondo, Yicovaro, 
le village et le château Saint-Ange, près de Tivoli; 
Licenza, l'ancienne Digentia chantée par Horace, Ci vi- 
te! la et, plus au sud, Marino. « Cette famille, assez nom- 
breuse, dit un historien, pour peupler le ciel et 
l'enfer, mais surtout l'enfer », s'était divisée en plu- 
sieurs branches, dont quelques-unes avaient émigré à 
Naples et d'autres en France. Partagés entre leur haine 
pour les Colonna et leur crainte de voir s'élever un 
pouvoir populaire, les Orsini hésitèrent longtemps à 
prendre ouvertement parti pour ou contre le tribun ; les 
uns finirent par se joindre aux Colonna, les autres 
devinrent les lieutenants de Rienzo, et lui offrirent 
même un asile quand il fut chassé du Capitole. 



^•^ IL îi 



«* i 




a MOn. 



Ll 



f*P 



K»^ 



lUV 






■S l^C"**^ 






*»• i. iN -n. 



-•4 «^ 



afc^witgr àx. rtvqi 



1IM. 



'Mîtes fe:*r*Uiia t 



t 4Ï 



A, 



m 



I 



**.v 



ans** 



lU****» 



ru rt^rv 









■ 

dent l'un fui favorable , ****"* R * s * x 
•a tribun. séa*leur en «47. *\ 






Branche 
de 

Marino 
et de 



f.»BM»xn. 



RlSALM 

JLftTTFO 
I 

Oeso 



N«*. ai^tu,*. « ae 

m 



Oeso 



qu» rendit 

VetraiU 
>■ préfet, 
tiTonble 

as 
tribun. 



e* liàn. 



s*suieer es 1344. Rienan. 



I 



Arvbs : bandé de gueules et d'argent, au sénateur en !34* 

chef d'argent chargé d'une ro*» gouTerneur du painnoiae de Saînt-lSerr* 
de gueules et ; soutenu d'or, chargé ^""^ 



— •*— —■■■^«.m» wimig^ « uub ruse 

de gueules et soutenu d'or, chargé 

d'une anguille ondoyante d'atur 

(dans quelque* branches). «n^ 9n 1355 ^ ^ ^^ 



RCIALDO 

sénateur 

en 1545 

«t*n lôoO. 



ÉTAT DE ROME. 4 

Les Savelli occupaient à Rome le mont Aventin 1 , ils 
étaient seigneurs de Castel Sabello, Castel Gandolfo,- 
d'Albano, d'Ariccia, et leurs terres touchaient à celles 
des Colonna; ils possédaient en commun avec les Orsini 
la bourgade et le château de Surano; alliés tantôt aux 
premier», tantôt aux seconds, leur influence, quoique 
un peu déchue, était encore grande à Rome. Luca 
Savello, qui lutta avec acharnement contre Rienzo, 
devint, par la suite, le chef du parti, çuelfc à Florence. 

* 

famille; savelli 

JUMERICO * 



Cescio Lica 

élu pape 

sous le nom de 

Honoré 111, en 1216, 

construisit 
la fameuse chapelle 
Sancta Sauctorum. 



UUCOMO PAflUOLFO 

élu pape en ltt$ _ I 

sous la nom Giàcouo 
de Honoré IV. 



Fraxceaco Giovambattjsta 

sénateur en 1341, . I 

seigneur LocA 

du quartier sénateur en 1541, 

où naquit Rienzo. ennemi de Riento. 

Ames : bandé d'or et de gueules, au chef d'argent, chargé de deux lions affrontés 
de gueules, tenant une rose surmontée d'un oiseau du môme, le chef sou- 
tenu de sinople. 

* 

LesFrangipani ou Fregapani occupaient une partie de 
TAventin et du Colisée, qu'ils partageaient avec les 
Annibaldeschi ; leur puissance, considérable au temps 
de Charles d'Anjou 1 , avait beaucoup baissé; ils s'étaient 

1. Une rue y porte encore leur nom. 

2. Un des leurs livra à Charles d'Anjou le jeune empereur Conradin et 
reçut en récompense de grandes richesses. 



*• COLA DI RIE3Z0. 

constamment montrés les adversaires du Saint-Siège. 

I>*s Corsi furent presque toujours leurs alliés. 

Les Conli avaient élevé à Rome la tour qui porte leur 
nom et qui leur servait de lieu de refuge; en outre, ils 
étaient maîtres du Castello et de la Molara, situés égale- 
ment dans Rome. 

Les Annibaldeschi ou Annibaldensi avaient, près du 
Latran, un palais magniGque et quelques tours dans le 
reste de la ville; plusieurs petites localités près d'Àl- 
bano leur étaient soumises. 

Les Gaetani possédaient la seigneurie de Gaëte et du 

FAMILLE GAETAHI 

LOFFRIDO 
épousa la ntèce du pape Alexandre IV. 

I 



I " I 

Bosifauk VIII LorrwDo 



PlKTRO 

_! . 

'i 



LorraiDo Beswmtto 

| comte palatin, 

r 1 ■ — 1 fondateur 

8h,,*L4 Giofani Br.,.Lo ou C„o h^nctaiï-tae. 

romte de Fondi. lue le 20 novembre. 

A**?.» ' iV»tur à l'aigle d'argent bccqtic, membre et couronné de gueules. 

paya environnant; aux portes mêmes de Rome, ils occu- 
paient le tombeau de Céeilia Melella, massive construc- 
tion en forme de tour qui commandait la voie Appienne 
et qu'on y voit encore. Loffrido, petit-neveu du pape 
Boni face VIII, qui sortait lui-même de cette famille, 
acquit par mariage les comtés de Fondi et de Traetto, 
dans la terre de Labour, et fut le premier comte de 
Fondi. Le fils de Loffrido augmenta sensiblement ses 
domaines et s'empara de Terracine, qui appartenait 



ÉTAT DE ROME. 1 1 

directement au pape. Placés entre le royaume napolitain 
et les États pontificaux, les Gaetani étaient craints et 
respectés à Naples comme à Rome. Ils gouvernaient la 
Campanie au nom du pape, mais ils s'y étaient rendus à 
peu près indépendants. La branche qui habitait à Rome 
vivait dans un palais situé sur l'île du Tibre. 

Les préfets di Vico étaient de fort puissants seigneurs. 
Giovanni di Vico, l'ennemi implacable de Rienzo, pas- 
sait pour avoir tué son frère bâtard Manfredo, afin de 
lui succéder; c'était un homme sanguinaire autant que 
rusé, sans foi, mais hardi et habile; d'ailleurs la cruauté 
ciait de tradition dans cotte famille. Son fils Frjuiceseo, 
fort jeune à cette époque, suivit l'exemple paternel. 
Souvent en guerre avec Rome, avec les représentants du 
pape, avec les seigneurs voisins, ses luttes se termi- 
naient toujours à son avantage. Il possédait Viterbe, Vico, 
Bieda, Vetralla, Rispampani, Toscanella et une grande 
quantité de villages et de châteaux forts, situés entre le 
Latium et la Toscane. Aussi, jouissait-il à Rome, plus 
encore par sa puissance que par son titre, d'une grande 
influence. 

Ennemis irréconciliables les uns des autres, les 
nobles ne s'unissaient que pour opprimer le peuple; à 
l'abri derrière les solides palissades dont ils avaient 
entouré les quartiers de la ville qui leur appartenaient, 
ils pouvaient impunément opprimer le peuple et braver 
sa colère; les brigands et les malfaiteurs dont ils pro- 
tégeaient, par intérêt, les exploits, que souvent même ils 
soudoyaient, trouvaient toujours auprès d'eux un asile 
assuré. lies tours élevées par eux aux extrémités des 
ponts leur permettaient d'en interdire l'approche dans 
les moments de trouble et, en tout temps, de percevoir 



- • .^-^ - w. ..:. "iiTr» France à la cruau lé, ils 
^ . * ^.-- •- .: ; !■•!> its excès. Chaque jour, 

^ - .^ ^ - "..!-;iS;. main armée qui ensan- 
^ - ^ : ï. .nv . it iiilhure et le viol étaient 
>i ■ .r* - : ;•».. il? sûreté nulle part, ni 

^ ^ . .. "^ r •! •t'^ ïai^aîfnt enlever jusque 

^ ^ ^ ■ • ..^- r.Mâ^*-; ii' p»»nr les pèlerins et les 
» ^- ^ -v -v — ;»:*u\ maudits le grand 

% :ï ,x ï ::* • -. : • > i !• tireurs, qui étaient dé- 
. .^v^v -^ r.- :v^ ii; il \i!ir. Chacun devait 

v . *;>**« %■- ^ •.:- . » s* 4i:h:i y rf- de son mieux, 
;-.\ "...-. .\ ^^ . :: >* « ^ ir.:.. v >iiî> riaient trans- 
■ t.\v ;•»:..: *• » .•■i.^w. L Ton vivait barri- 
•v. . . . :^ ; .',,*•!. : u- k c une attaque des 
i- •-■•:> t*, .1^ : -^ : .^ \* ; 4 >..«^ v::'a à la discrétion 
•j-^ :.:.",i*^ ; .. s. ^~. : « •: : ».t. •)(• sc-vir contre leurs 
jn.-ri..- ..^ •: . -v ..« ■■ .s: r\ :» •;.- »*n^ crimes dont eux- 
iu.-iii-> >: r: ■: ^. ..•:•; . , : ;•; .». » >.r s •,.:•&: ie>. On ne res- 
;^/-c : ; -_> :_. . t «> ..,> r..r.:/ :•:> t.; i-^> -ois divines; le 
'•-■-•. :a ; • ..:> ï.- - ..... s.-*., or. r.;.::near. Les prêtres 
". t'^t ^ zij .■: ..V:v.: :.;■£ ,;.vs i V,:r ministère 1 . 
r*r!f : * ;^.ji ; : v ;_-y j- :c:% > s*-< e\ aération : 



« « 



" ^ é :<)<z p> r\:r ~\-r c%;:c \~\? toile que vous 
i *•■«-/ «•»-*.*„?.■•_,:: crisiiuf.!» o: ïcîjwaMe: aujour- 
4 *''"> '■ "•' k r*rf*:rv &•> ôtînon>. la destine de tous les 
t'riUf* < : 1 ,** u,t^ le* drbmtanente. IVnfcrdes vivants 

>■ h tu: «m n ^.rivaihl une autre fois j „ e sais pour 
//'// /:/««« ^ j^upl^ par q(Je | |es , oL< j u de , ou 

//'// < m H t \n tU^tiu, | a pa i x est bannie de ces lieux : le 



ÉTAT DE ROME. 13 

berger veille, la pique à la main, sur ses troupeaux, 
redoutant les voleurs bien plus que les loups; le labou- 
reur porte une cuirasse et il se sert de sa lance pour 
aiguillonner ses bœufs; rien ici ne se fait sans armes; 
nulle sécurité, nulle paix, mille humanité, mais par- 
tout la guerre, la haine et tout ce qui ressemble aux 
œuvres des mauvais esprits. » 

La tentative de conciliation faite en 1538, grâce aux 
prédications de quelques saintes personnes venues ex- 
près à Rome dans le but d'y prêcher la paix et le res- 
pect des lois, avait échoué, et les ambassadeurs envoyés 
d'un commun accord à Florence, pour y prendre con- 
naissance des institutions qui procuraient à cette cité 
une tranquillité relative, n'étaient pas revenus, que déjà 
les nobles recommençaient à abuser de leur force contre 
le peuple et à s'entre-déchirer. 

Entre la noblesse et le peuple se trouvait une classe de 
citoyens, plébéiens enrichis ou nobles appauvris, qu'on 
appelait c genlilezza ». Lorsque les Romains envoyèrent 
une ambassade au pape, elle était composée de six mem- 
bres de la noblesse, six de lagentilezza et six du peuple; 
au reste, ce qui démontre péremptoirement l'existence 
parfois contestée de cette classe de gentilshommes, c'est 
que dans la législation alors en vigueur à Rome et où 
les peines et les amendes variaient de gravité suivant le 
rang des coupables, il est toujours fait mention de trois 
catégories de citoyens : si un noble, par exemple, pri- 
mait quelqu'un de sa liberté durant une heure, il avait 
à payer 800 livres i ; si c'était un « miles » ou cheva- 
lier, 400 livres; si c'était un plébéien, 200 livres. La 

1. Voir Appendice, a 1. 



14 COLA Dl RIENZO. 

même gradation était observée pour les meurtres, etc. 
Comme tous les partis intermédiaires, la gentilezza ne 
jouait qu'un rôle effacé. 

Le conseil des treize buonuomini, soit un par quar- 
tier, qui représentait le peuple, comme cela se prati- 
quait dans nombre de cités de Tllalie et de la Provence, 
n'avait qu'une autorité fort précaire et, s'il lui arrivait 
parfois, après un soulèvement populaire, de saisir mo- 
mentanément le pouvoir, il en était réduit le plus sou- 
vent à faire de simples remontrances et à implorer, au 
nom du peuple, la protection des papes. Quant au droit 
qu'avaient les citoyens de décider, en assemblée, les 
questions d'un intérêt général, de contrôler les actes des 
magistrats sortants, de participer même à leur élection, 
ils n'en faisaient plus guère usage et ils laissaient les 
sénateurs jouir d'un pouvoir presque absolu, quitte, 
lorsqu'ils dépassaient par trop la mesure, à prendre les 
armes au cri de : Popolo! popolo! et à les chasser du 
Capitole. Grâce aux pèlerinages, grâce aussi aux sommes 
considérables qui afQuaient à Rome chaque année (Je 
toute la chrétienté, le peuple, surtout lorsque les papes 
résidaient à Rome, n'avait pas eu autant qu'ailleurs à 
demander au travail sa subsistance quotidienne. C'est 
ce qui explique que les corporations, si puissantes dans 
les autres villes d'Italie, existaient à peine à Rome, et 
n'exerçaient aucune influence politique; les principales 
étaient : la corporation de la laine, celle des bouchers et 
celle des laboureurs. Comme le commerce et l'industrie 
étaient peu florissants, que presque tous les habitants 
s'occupaient de la culture des champs, la corporation 
des laboureurs était de beaucoup la plus importante. 
Au reste, le peuple, presque toujours tenu à l'écart 



ÉTAT DE ROME. 15 

des affaires publiques, n'avait pas appris, par l'exercice 
du pouvoir, ces règles de modération et de prudence, 
sans lesquelles il n'est point de gouvernement stable, et 
son inconstance aurait empêché un pouvoir quelconque 
de s'établir à son profit; prompt à s'engouer des 
hommes qui semblaient vouloir défendre ses intérêts, 
il se fatiguait bientôt de les soutenir et laissait aux 
barons une revanche facile. «Rarement, dit Villani, ce 
qui avait été fondé en octobre durait jusqu'en décembre » 
et le reproche, pour exagéré qu'il paraisse, ne fut sou- 
vent que trop justifié par les faits. 

Ainsi, quatre pouvoirs coexistaient à Rome, qui, par 
leur antagonisme, s'affaiblissaient réciproquement : le 
peuple était impuissant, la noblesse incapable et divisée, 
la papauté éloignée et absorbée par les intérêts de 
l'Église, les empereurs sans force effective et sans grande 
volonté d'intervenir désormais dans les affaires do 
Rome. 

Peut-on s'étonner que, dans ces conditions, cette 
ville n'ait cessé de décroître durant tout le moyen âge 
en autorité et en importance, tandis que des cités, 
naguère inconnues, devenaient riches et puissantes, et 
qu'elle soit restée presque complètement à l'écart de ce 
grand mouvement intellectuel, d'où devait sortir, deux 
siècles plus tard, la Renaissance? Rome ne vivait plus 
que de sa renommée, et si le prestige de son nom im- 
posait encore au loin l'admiration et le respect, une 
cruelle déception attendait le voyageur ou le pèlerin 
assez hardi pour franchir son enceinte. 

Le temps, le feu, les invasions étrangères et les 
guerres civiles avaient transformé cette malheureuse 
cité en un monceau de ruines. 



16 COLA DI R1ENZO. 

Le Pogge, contemplant Rome du haut de la colline 
déserte du Capitole, s'écriait 1 : « La roche tarpéienne a 
repris l'aspect qu'elle avait au temps du roi Evandre, 
chanté par Virgile; quand vivait le poète, elle était 
ornée d'un temple aux toits dorés; maintenant le temple 
est renversé, l'or pillé, la roue de la Fortune a tourné, 
et le sol sacré est envahi par les ronces et les brous- 
sailles. Cette colline du Capilole, illustrée par les 
triomphes de tant de généraux fameux, enrichie par les 
dépouilles d'un si grand nombre de nations vaincues, 
était jadis la tête de l'empire romain, la citadelle de 
l'univers, la terreur des rois. Hélas! que cetle merveille 
du monde est étrangement déchue de sa splendeur ! la 
route triomphale * disparaît sous les vignes et des mon- 
ceaux de fumier cachent les bancs, où siégeaient les 
sénateurs. 

« Jetez vos regards sur le mont Palatin et cherchez, 
parmi les ruines énormes qui y sont entassées pêle-mêle, 
cherchez le théâtre de marbre, les obélisques, les statues 
colossales, les portiques du palais de Néron ; contemplez 
les autres collines: on ne voit partout qu'édifices écroulés 
et champs incultes. 

« Le forum est entouré d'une palissade, on y plante 
des légumes; les pourceaux et les bœufs vont y paître 3 . 
Les monuments publics et privés, que l'on avait con- 
struits pour l'éternité, gisent à terre et l'on dirait, en 
voyant leurs débris, les membres épars d'un géant 
redoutable: l'immensité de la ruine de cette cité ap- 

1. Bracciolini Poggi, Mit. dc'varietatc fortunœ, cité par Gibbon : The 
décline and fall of the Roman Empire. 

2. Probablement la via sacra. 

5. On rappelait pour cela : campo vaccino. 



ÉTAT DE ROME. 47 

paraît tout entière devant ces restes grandioses, qui ont 
survécu aux injures du temps et de la fortune. » 

Cet auteur, qui vivait au quinzième siècle, a décrit 
fort minutieusement Rome. On possède également une 
autre description , datant du treizième siècle, mais qui 
est très inexacte ; l'auteur se borne la plupart du temps 
à y rapporter des légendes relatives aux différents monu- 
ments de la ville et auxquelles tout le monde croyait alors 
aveuglément; à ce point de vue, elle ne laisse pas d'être 
intéressante. 11 raconte, par exemple, que le Capitole, 
au temps de l'empire, était couvert de cristal et d'or et 
surmonté d'un toit orné de la plus riche ciselure ; au 
milieu, se trouvait un palais en or et en pierres pré- 
cieuses, qui valait, à lui seul, le tiers du monde 
entier; on y voyait rangées par ordre les statues de 
toutes les provinces de l'empire, chacune portant une 
sonnette au cou; si l'une des provinces venait à se 
révolter, la statue qui la représentait se tournait vers 
elle, la clochette sonnait et donnait ainsi l'alarme aux 
Romains. 

En comparant ces deux descriptions, on peut se faire 
une idée de ce qu'était Rome au temps de Rienzo. De- 
puis que les papes avaient quitté la ville, toute l'activité 
s'était concentrée autour du Capitole; d'ailleurs, les 
aqueducs ayant été rompus depuis les invasions barbares, 
les Romains étaient forcés de vivre sur les bords du 
Tibre. Le Ghetto se trouvait à l'extrémité sud de la ville, 
entre le mont Capitole et le fleuve, tandis que le Campo 
di Fiore, où se tenaient des foires et des marchés et où 
se faisaient certaines exécutions capitales, semble avoir 
marqué la limite nord de la région habitée qui, bornée 
à l'ouest par le Tibre, ne devait pas s'étendre à l'est 



18 CDU M RK$ZO. 

■ 

beaucoup plus loin que le Colisée. Le reste de l'enceinte 
était occupe soit par des plantations de vignes, soit par 
les palais des barons qui avaient, comme nous l'avons 
vu, entouré de palissades et s'étaient approprie des 
quartiers entiers. Ainsi que l'indiquent ces vastes éten- 
dues désertes, la population de Rome avait bien dimi- 
nué; on rapporte que, du temps d'Innocent III (1198), 
elle s'élevait à trente-cinq mille âmes et a dix-sept 
mille seulement sous le pontiGcatde Grégoire XI (1577); 
en 1513, sous Léon X, la ville ne comptait encore que 
quarante mille âmes. Il semble donc fort probable qu'à 
Tépoque de Cola di Rienzo le nombre de ses habitants 
ne devait guère dépasser vingt à vingt-cinq mille; il ne 
faut pas oublier que l'absence des papes et le triste état 
de la ville avaient du en éloigner un grand nombre de 
citoyens. D'ailleurs on peut déduire approximativement 
la population de l'ancien Latium du montant de l'im- 
pôt de quatre florins par feu (focatico) ; Rienzo l'évalue 
un moment, il est vrai, à cent mille florins, mais seule- 
ment pour les besoins de sa cause; plus tard, il le 
fixe, avec plus d'apparence de raison, à environ trente 
mille florins, soit sept mille cinq cents feux, ce qui 
donne de soixante à soixante-dix mille habitants; si 
l'on tient compte du fait qu'à cette époque les environs 
de Rome étaient proportionnellement bien plus peu- 
plés qu'à présent, on voit que ce chiffre concorde avec 
celui que nous avons donné pour la population de la 
ville. 

Les Romains, loin de veiller à la conservation des 
monuments qui avaient fait jadis l'étonnement du 
monde, en hâtaient la destruction : les barons en arra- 
chaient les matériaux pour élever leurs châteaux ou les 



ÉTAT DE ROME. 19 

tours innombrables 1 dont ils hérissaient la ville, les 
pauvres y prenaient de quoi bâtir leurs demeures; le 
sénat voulut même une fois percer une rue à travers le 
Cotisée, mais heureusement il fut forcé de reculer 
devant l'énormiic du travail. 

De l'ancien Capitole il ne restait que des ruines gros- 
sièrement restaurées; la colonne Trajane avait été ren- 
versée, puis reconstruite en partie; le temple de la 
Concorde, encore debout à cette époque, servait de car- 
rière à chaux; le mausolée d'Auguste n'était plus qu'un 
amas de débris, mais celui d'Hadrien, devenu le château 
Saint-Ange, conservait son aspect imposant. On ne 
voyait plus que trois arceaux et une colonne du temple 
delà Paix; les arcs de triomphe de Titus, de Sévère et 
de Constantin étaient encore debout et l'on pouvait en 
lire les inscriptions ; presque toutes les statues de mar- 
bre avaient été brisées ou vendues et celles de bronze 
fondues. Le Septizonium, que Pétrarque a décrit avec 
tant d'admiration, possédait encore ses sept étages de 
pierre, de marbre et de porphyre. Le cirque maxime 
était devenu la forteresse des Frangipani ainsi que 
l'énorme tour appelée Cartularia. La colonne de Marc- 
Aurèle était louée à des marchands par les moines qui 
s'en attribuaient la possession. Il existait encore sept 
thermes, mais tellement ruinés qu'on n'en pouvait 
presque plus reconnaître la disposition. La pyramide 
de Cestius et une autre semblable, près du château 
Saint-Ange, le Panthéon, le temple de Jupiter Stator et 



1. Pogge compte trois cent soixante-dii-neuf tours sur les murailles; 
il y en avait au moins huit cents dans l'intérieur de la cite, un seul 
quartier en comptait quarante; un pèlerin, vers la fin du onzième siècle, 
prétendit en avoir vu dix mille ! 



20 COLA Dl MEMO. 

de Jupiter Ferelrius avaient seuls résisté aux outrages 
du temps et des hommes. 

« J'ai vu en ruine, dit le Poggc, une partie des murs 
et j'ai pu m'assurer que les pierres et le marbre qui les 
composent proviennent des monuments anciens. » Pé- 
trarque confirme ce dire : « Les Romains, écrit-il, ont 
osé se partager entre eux les temples et les palais ; divisés 
sur tout le reste, ils ne s'entendent que pour détruire 
a vcc rage leurs ponts et leurs murailles' ; ils font un 
c oflimerce infâme des débris de leurs édifices, et de 
Jours arcs de triomphe*; l'indolente Naples se pare 
maintenant des dépouilles de Rome, de ses colonnes de 
marbre, des sépulcres de ses grands hommes; ainsi 
^paraissent peu à peu jusqu'aux vestiges mêmes de la 
puissance romaine. » Le dôme d'Orvieto fut construit, 
: n si qu'il ressort de documents authentiques, avec des 
\ierres tirées des monuments de Rome. 
* Les églises, nombreuses mais désertes, car la misère 
|t avait chassé les prêtres, tombaient en ruine : le feu 
va it dévoré le toit de Saint-Jean de Latran, l'église pon- 
lificalo de SS. Nereo ed Àchilleo menaçait de crouler; 
lllltf autre église, située sur TÀventin, n'avait plus de 
couverture; sur plus de trois cents églises', que comp- 
tait Rome à cette époque, quarante-quatre étaient corn- 
plôlemonl abandonnées et onze gisaient à terre. Il y 

4 ll« acte du qualonième iii«le nous apprend que deux factions 
riie, sWendi rent pour prendre des pierres au G*», que Ion no 

•fï^ *- r brc dc i olonncs; 

r ?i F ÎSr lUivllatl de ne pouvoir emporter en France quelques-uns 
ïetK S « q»o Ci vendait si facilement aux étrange. .. 

* 3 U En comprenant celles des couvents. Certains auteurs M quatre 
cents. 



ÉTAT DE L'ITALIE. 21 

avait quarante monastères et vingt couvents, soixante 
chapitres ou collèges de chanoines et de prêtres, et 
cependant le clergé romain était loin d'être riche, car 
les cardinaux s'appropriaient la majeure partie de ses 
revenus. 

Les Romains, qui prétendaient que l'ancien Latium 
tout entier, c'est-à-dire le pays qui s'étend entre la mer 
et les montagnes, depuis le pont de la Paglia 1 au nord, 
jusqu'à Ceperano* au sud, leur appartenait, avaient 
bien de la peine à faire respecter leur autorité même 
des plus petites cités environnantes : Viterbe, Vellelri, 
Corne to, Tivoli, et bien d'autres avaient recouvré leur 
indépendance ou luttaient avec Rome à armes égales. La 
campagne était sous la domination presque exclusive 
des barons qui percevaient les impôts, rendaient la 
justice et exerçaient presque tous les droits de souve- 
raineté. Quelques villes seulement reconnaissaient 
l'autorité de Rome en lui envoyant un tribut annuel qui 
contribuait, avec la gabelle et l'impôt sur les feux, à 
alimenter le trésor de la ville. 



Au sud de Rome, le royaume, de Naples, après avoir 
joui d'une paix et d'un bien-être relatifs durant le long 
règne de Robert I er , était désolé par la guerre civile et 
menacé d'une invasion étrangère. Robert, dont le fils 
unique était mort en 1328, avait eu deux filles, Jeanne 
el Marie, de sa seconde femme Marie de Valois. Redou- 



1. Paglia, rivière qui prend sa source dans la province de Sienne, et 
qui, passant au nord du lac Bolsena, se jette dans le Tibre, près d'Orvieto. 

fi. Cèpe ra no, petite fille située sur le Liri, à seize kilomètres sud-est de 
Prosinone. 



±i : Ci K KEM J. 

U" . i-'ar.Ss %» m-r. s>a parent Charles Hubert, roi 
c* H:r_T>, •;-• aviit certains droits à la couronne 1 , ne 
ciencii: à les f::rv t**:«ir par ta force, Robert obtint de 
cr m nanpr ^ulî d>nniî son second fils André en ma- 
ri: j* â Jeanne, qui d^ait lui succéder snr le trône de 
Xi~->>; Anirv n'avait que six ans et Jeanne neuf 
«:uir. î !a cérvm-_»n;e fut célébrée, grâce à une dispense 
«2e la cjur d\\TÎjn.»n . Iô55 . L'héritier du royaume de 
Hongrie, Louis, devait ép»u>er Marie, mais le mariage 
nVul [os lieu 1 . RjU^rt croyait avoir assuré par ce 
uio)0!i une paix durable entre les deux États, il en fut 
tout aulrvtnenl. 

Quand il mourut, en 1512, Jeanne avait vingt ans; 
d'un caractère frivole et dissolu, elle se laissait guider 
par les conseils des femmes qui l'entouraient et ne songea 
bientôt qu'à se saisir entièrement du pouvoir et à se 
débarrasser d'un époux, dont les mœurs encore à demi 
sauvages contrastaient singulièrement avec le raffine- 
ment de la cour de Naples. Plus d'une fois, las du rôle 
elfacé que la jeune reine voulait lui imposer, il avait 
laissé échapper contre elle des paroles de menace; aussi, 
lorsqu'on apprit que, sur ses instances, le pape lui avait 
permis de se faire couronner et de prendre effectivement 
le pouvoir, avant l'époque fixée par le feu roi, la conster- 
nation fut-elle grande parmi les partisans de Jeanne; 
poussée par eux, elle n'hésita plus et André périt assas- 

I . Kobert, troisième fils de Charles II, roi de Naples, avait supplanté 
son (Vère ahié Charles Martel ; celui-ci, proclame roi de Hongrie, ne put 
prendra possession de son trône et mourut à Naples en 1295, mais son 
tlU Charles Hubert ou Caribert régna effectivement et ne voulut jamais 
reeonnnttre son oncle comme roi de Naples, bien que l'usurpation de ce 
dernier eût été* sanctionnée par Clément V. 

1 Kilo épousa le duc de Duratio. 






ÉTAT DE L'ITALIE. 23 

sine, à la porlc même de la chambre de la reine, dans 
le palais d'À versa, la veille du jour où il devait recevoir 
la couronne (19 septembre 1345). 

Bien que la participation de Jeanne à ce meurtre n'ait 
jamais été complètement établie, tout le monde alors 
lui imputa la mort de son époux; les nobles prirent 
les armes, le peuple se révolta. Bertrand de Deaulx, 
grand justicier du royaume, fut chargé par Clément VI 
le châtier les coupables « sans acception de rang ou 
respect de dignités humaines » et de gouverner le 
royaume jusqu'au rétablissement de Tordre. Pour com- 
ble "de scandale, la reine épousa, le 30 août 1346, 
Louis de Tarenle, son amant. 

Le roi de Hongrie, Louis, qui avait succédé à son père, 
mort le 14 juillet 1342, résolut de venger le meurtre de 
son frère; il adressa à Jeanne une lettre où il résume 
laconiquement les preuves de sa culpabilité : « Jeanne, 
dil-il, les désordres de ta vie passée, ton 'désir de gar- 
der la couronne, la vengeance négligée, les excuses 
alléguées plus lard en faveur des meurtriers, prouvent 
assez que tu as été complice de la mort de ton époux. » 

Arrêté une première fois devant Zara, d'où il voulait 
s'embarquer et qu'assiégeaient les troupes vénitiennes, 
il contourna l'année suivante l'Adriatique et envahit le 
royaume de Naples faiblement défendu par les partisans 
de la reine qui dut s'enfuir précipitamment à Nice et 
de là en Provence, où ses barons la retinrent presque 
prisonnière (20 janvier 1348). Louis ternit sa victoire 
en faisant lâchement assassiner le duc de Durazzo, qui 
pourtant avait été un des premiers à prendre les armes 
contre la reine criminelle et a réclamer l'intervention 
du roi de Hongrie. 



.r- :~:s '-" -i ï» !i^~"r* «Miif i-s princes 
l—": . * n:s :.> u- -n^Lie. *** :ii <emble 
.:.*. rir - ;r - . -s.* . - ^zr^" r — «i r-*^ iVj:: pas le 
^-=^ n __.- 4 -u \ .. :^- ï ••••i.j' ial^_e. L'entrée 
i~ I- ^- i _•-. -*- *»- tri"iu-:.i ni> is rutrr*; c~~e con- 
:.r:.; " jt ■ ; r - : :.n»*- : ;* *~u n.> a *«t*i ; : à sang. 

? -:-î.-i";»-. -ï ï m — i a i ?%i .»»:< z.i: * r**;e vers 

rr- •* -• ■ *rui~ - — ;. r*e rr t! ' '—* -fîc î r.iindre, 

ru**. ::î^i^»-îiit": • i :■**•. l ;î n«.r*. fn >e--. Lmme! 
n .-••-.:• a. ii J« «:.!t • » a. *-■_•• i*. -m >;c: renies. » 
L.*s tvi.:^ \;.> •. :. i^ s: .!.•%!. •:*.: . il >:-i ir massacrer 
a i *- 'i «:^ ;t*l* î i" > r.-:«" a j\.i-n. :li> It** rues et 
.".a :*i_ • i ;•••:-. t"^ u ;• •:•!-. :• c ^ uï-rrJr. Jeanne, 
rv." *--■•?* i V*_"Im!~ "^«. > ■*. •: !►? jar j: r«i:*-: Il querelle 

À- --.ci >; ."..j •;* li riL>;-- It< Vis^jcii croissait 
<ïin* vrr*: z^1>m-.v t^ •?- ;cr>::^; Luchino Vis- 
eonJ nr ré** il: ri- 2 r"i. les ;ue Ir rvniiïr sous sa domi- 
rvîû.a îou: le n;-r\i ~e ri:jkl:r: ôtji dix-sept villes 
importantes lui ir;art^ni:t:ïî : M:ijn. G>me. Ber^ame, 
Brescia. Civnie, Lxii. Pavie. M^aïa. Crémone, Parme, 
Plaisance. Novare, Yenreil. Asti. Alexandrie. Turin, 
Tortone. Il pouvait lever trois mille cavaliers et passait 
pour le plus puissant seigneur de son temps, après les 
rois de France, d'Angleterre et de Hongrie: c'était un 
guerrier habile, mais un prince ombrageux et cruel, 
surtout depuis la découverte d'un complot tramé contre 
sa vie par ses neveux Galeas et Barnabo et sa cousine 
Marguerite (1340); il aimait les gens de lettres, qu'il 
cherchait à retenir h sa cour, et fut longtemps l'ami 
de Pétrarque. 



ÉTAT DE L'ITALIE. 25 

A Vérone, Cane délia Scala avait eu pour succes- 
seur son fils Mastino, qui affermit et étendit son auto- 
rité : une grande partie de la Vénétie lui obéissait, 
mais, vaincu par une ligue formée contre lui à l'insti- 
gation des Florentins, il dut céder Trévise aux Véni- 
tiens et firescia au seigneur de Milan. 

La guerre, qui sévissait alors en France, avait eu son 
contre-coup à Florence, où, dans le courant de l'an- 
née 1546, les Bardi, qui avaient prêté neuf cent mille 
florins 1 à Edouard III, roi d'Angleterre', et les Peruzzi, 
qui lui avaient également avancé six cent mille florins 
(ce qui est énorme si Ton songe que les revenus de la 
ville ne dépassaient pas alors trois cent mille florins) 
se virent forcés de suspendre leurs payements, parce que 
leur royal débiteur se trouvait hors d'état de tenir ses 
engagements; celte catastrophe en entraîna d'autres; 
bien des gens, qui leur avaient confié tout leur avoir, 
fureut réduits à la misère : « Et voilà, s'écrie Villani qui 
fut de ce nombre, voilà à quoi mènent des avances faites 
inconsidérément aux grands! » De plus, la tyrannie du 
duc d'Athènes, bien que de courte durée, avait porté 
un coup funeste au prestige de Florence : le trésor était 
épuisé: les citée, telles que Arezzo, Pistoia, Volterra, 
qui reconnaissaient auparavant son autorité, profitèrent 
de ses embarras pour secouer son joug ; et les Pisans 
occupèrent Lucques, malgré les Florentins auxquels 
Mastino délia Scala l'avait vendue. Cependant, grâce à 
l'activité et à l'énergie de ses habitants, Florence recon- 
quit en peu de temps sa suprématie sur les villes voi- 
le Voir Appendice, n° I. 
2. Le roi de Sicile était aussi leur débiteur. 



26 COLA DI RIENZO. 

sines, rétablit ses finances, donna un nouvel essor à son 
commerce et se trouva bientôt en état de résister aux 
empiétements de Luchino. 

Gènes et Bologne avaient recouvré leur indépendance, 
la première en confiant le pouvoir à Simon Boccanegra, 
qui. bien qu'il fût de naissance noble, sut défendre le 
peuple contre les entreprises de la noblesse divisée en 
factions irréconciliables; la seconde en rappelant (1557) 
Taddoo Pepoli, qui chassa le légat Bertrand du Poïet, 
fils, disait-on, du pape Jean XXII, et gouverna la ville 
avec équité mais avec rudesse, jusqu'à sa mort surve- 
nue en I3i8 ! . 

Telle était la situation de la péninsule : les révolu- 
tions succédaient aux révolutions, la guerre sévissait 
de tout coté, l'Italie était pleine de bannis, de fuorus- 
citiy qui cherchaient partout, fût-ce à l'étranger, un 
appui pour rentrer dans leur patrie, et le triomphe 
d'un parti signifiait toujours la spoliation et l'exil des 
vaincus; un contemporain avait raison de dire : «Italie, 
habitation de douleur, vaisseau sans nocher au sein 
d'une affreuse tempête, tu n'es plus la maîtresse des 
peuples ; ceux qui vivent sur ton sol se font une guerre 
implacable, ceux que les remparts des cités protègent 
se rongent entre eux! Cherche, misérable, autour de 
toi et vois si une seule de tes provinces jouit de la 
paix! » 

Au milieu de ces discordes, les Italiens tournaient 
souvent leurs regards, comme ils l'avaient toujours fait, 
vers le pape ou l'empereur; mais le pape était trop loin 

4. Ses deux fils Giacomo et Giovanni vendirent leur patrie h l'archevêque 
de Milan, moyennant deux cent mille florins (1551). 



ÉTAT DE L'JTÀLIE. 27 

et l'empereur impuissant : Clément VI n'éprouvait guère 
le désir de retourner en Italie, et Français d'origine, 
Français de cœur, il lui semblait, peut-être à juste titre, 
que les intérêts de la religion réclamaient sa présence 
à Avignon. Quant à l'empereur Charles IV de Luxem- 
bourg, fils du célèbre Jean de Bohême 1 , ce roi chevalier 
qui avait jadis parcouru l'Europe en quête d'aventures 
et qui se fil tuer à Crécy en combattant pour la France, 
son pouvoir en Allemagne était des plus précaires. Le 
pape, certain de trouver en lui un instrument docile de 
ses volontés, l'avait nommé empereur de sa propre auto- 
rité après avoir déclaré déchu de tous ses titres l'empe- 
reur Louis V de Bavière, ce vieil adversaire du Saint- 
Siège. Mais celui-ci n'entendait pas se laisser ainsi 
déposséder par une bulle du pape; il attaqua son rival, 
qui avait dû se faire couronner à Bonn (Aix-la-Cha- 
pelle étant au pouvoir de Louis Y) et qui errait en Alle- 
magne, cherchant des partisans; la lutte semblait 
devoir durer longtemps, lorsque Louis mourut subite- 
ment des suites d'une chute de cheval (11 octo- 
bre 1547). Les adversaires de Charles IV cherchèrent a 
résister encore quelque temps; ils offrirent successi- 
vement la couronne impériale à Edouard 111, roi d'An- 
gleterre, qui eut la sagesse de refuser; à Frédéric, 
landgrave de Misnie, gendre de Louis V, qui vendit son 
droit à Charles IV moyennant dix mille marcs d'argent; 
<*t enfin à Gunther de Schwarzbourg, qui mourut 
presque aussitôt, empoisonné, dit-on, par son médecin. 
Charles IV resta alors maître de l'Empire. 

I. Jean de Bohême avait reçu de son père, l'empereur Henri VII, le 
roraoïDe de Bohême. 






<*UV7V 



'Dr.,, 



F °^o 






"on, 



"•<** 









JEUNESSE DE COLA DI RIENZO. 29 

s est conservé dans le Midi, le nom que portait son père 1 
et, par une double abréviation, alors fort commune, on 
fit de : Nicola di Laurenzo, Cola di Rienzo ou Renzo'; 
dans la suite quelques écrivains transformèrent ce nom 
en Rienzi, et mémo en Ricnzy. nous ne savons trop 
pourquoi, et c'est ainsi qu'il est généralement désigné 
par les historiens français. Pour ce qui est du nom 
patronymique de Gabrini, que lui attribuent Bzovius 
cl d'autres après lui, il est de pure invention. 

Ainsi, celui qui devait gouverner Rome en maître et 
devenir l'arbitre de l'Italie, eut une origine des plus 
humbles; mille témoignages irrécusables le prouvent et 
c'est en vain que plus tard, soit que sa gloire l'eût 
aveuglé, soit qu'il voulût, coûte que coûte, faire sa cour 
à l'empereur Charles IV, il cherchera à la répudier. 
Depuis Alexandre le Grand, il est vrai, on a vu tant 
d'hommes, que leurs actions eussent suffi à illustrer, 
demander à des aïeux d'emprunt un lustre factice, qu'il 
est difficile de se montrer sévère envers Rienzo, surtout 
si Ton songe qu'en ces temps lointains une haute nais- 
sance était le plus sûr garant d'une haute destinée. 

Au reste, voici ce que lui-même raconte à ce sujet, 
sans reculer devant l'opprobre qu'il jetait sur sa mère : 
l'empereur Henri VII étant venu à Rome (7 mai 1512), 
à la tête d'une armée pour se faire sacrer, selon la 
coutume, dans la basilique de Saint-Pierre, en fut 
empêché par les soldats du roi Robert et par les par- 
tisans des Orsini, qui s'étaient solidement retranchés 
dans la cité Léonine; les Colonna lui avaient livré le 

1. Il en fut de même pour Francesco, fils de Ser Petracco, notaire flo- 
rentin, qui a gardé dans l'histoire le nom de Pétrarque. 

2. En latin : Nicolaus Laurentii. 



•"i« COLA Ui K1ENZO. 

(.apitoie, lu (lolisce, Saint-Jean de Latran, enfin presque 
toute In partie de Rome située sur la rive gauche du 
Tibre. On se battit longtemps; de guerre lasse», Henri VU 
se résigna à recevoir la couronne impériale dans Péglisc 
du l.atran. Mais il ne voulait pas quitter Rome sans 
avoir au moins visité la fameuse ha>ilique de Saint- 
Pierre, Prenant un guide stir, un Romain, il traverse 
mhis un déguisement les lignes eastmks et pénètre jus- 
qu'à Saint-Pierre: |>ourlanl sa jcv-e^.*e ce L-rnJe pas l\ 
être >ou|h>mukv et la fuiie lai ,:o>:t:. :z::*«?it>. Uans 

iv:;e extremis il i-ntre •!.■ n> u-rf j -:• ^ -C j 'irinîr.i' 

1*i '.»"■ - - • » •• 

* * »*......»»..,» .î. V*. .. \ d« %-..»_ * "%.. ^«. *•** I I - ~ « ■» » ^- - 

« » '■ * *t ;;■ :** ";■*■• "^ •. -«n t - . •u- :••:"■ ' ... r. 
i .»-, "^ i i. t vin •: — .••:•••»- *-r s^ : '^"^ " :■■*■»> "• 

1 • •» .. . ... . I. .1* A ■ »V ■• * % • 

1 t • I ^ • " »^. % * • • ^ * I " • ■ *-^fc .. 






• 



»— - 



• • 



JEl.NESSE DE COLA 1)1 K1ENZO. 5! 

La morl de son père l'obligea alors à revenir a Rome, 
où il mena d'abord l'existence des gens du peuple. Mais 
un secret penchant le portait vers Fétu de et la médita- 
tation; ces monuments imposants, dont les débris épars 
se voyaient de tous côtés, provoquaient son admiration 
et aussi sa curiosité; peut-être avait-il déjà reçu à 
Anagni un commencement d'instruction, soit de son 
parent, soit d'un de ces nombreux spirituels 1 , qui 
avaient leur retraite dans les gorges sauvages des 
Abruzzes, et peut-être fut-il conduit par cette première 
initiation à vouloir mieux connaître les créateurs de 
tant de merveilles. 

11 errait tout le jour parmi les ruines qui entouraient 
Rome; il les contemplait longuement et s'efforçait de 
leur arracher leurs secrets. Tite-Live, Sénèquc, Valère- 
Maxime, Cicéron, ainsi que Boctius et Symmaque, lui 
devinrent promptement familiers. Jules César l'enthou- 
siasmait; dans les veillées, il ne se lassait pas de 
raconter ses hauts faits, ses victoires, ses conquêtes. 
H étudiait avec non moins d'ardeur et de fruit, comme 
on le verra plus tard, l'Écriture sainte. Grâce à son 
intelligence et à sa mémoire, qui étaient prodigieuses, 
Rienzo s'assimila rapidement la littérature latine, ce 
qui n'était pas peu de chose, si l'on songe au milieu où 
il avait vécu et aux difficultés presque insurmontables 
qui s'opposaient alors à l'étude de l'antiquité. Les livres 
étaient rares et plus rares encore ceux qui savaient les 
lire. Pétrarque s'en plaint amèrement dans le récit d'un 
de ses voyages : ce Nulle part Rome n'est moins connue 
qu'à Rome même », dit-il. 11 aimait à familiariser ses 

1. Voir chapitre xix. 



Si COU M RIEXZO. 

concitoyens étonnés avec les beautés qu'il découvrait 
dans ses auteurs favoris. Personne mieux que lui ne 
savait interpréter les inscriptions, dont le sens elait 
demeure jusqu'alors impénétrable. 

Plus il étudiait l'antiquité el plus il la voulait con- 
naîtra; chaque vestige du passé qu'il retrouvait augmen- 
tait son admiration pour les Romains d'autrefois. Com- 
parant leurs vertus, le bonheur dont ils jouissaient, la 
crainte qu'ils inspiraient à tout l'univers, à l'état où 
Rome était réduite de son temps, il lui arrivait de 
s'écrier a\ec désespoir : * Où sont ces vertueux 
Romains* que sont devenues leurs lois si sages, pour- 
quoi ne suis-je pas né quand Rome était florissante? » 
Le souvenir de ce passé glorieux faisait croître en lui 
ses regrets et la haine qu'en sa qualité de plébéien il 
nourrissait contre les nobles, seuls responsables à ses 
yeux des maux dont il était le témoin. 

Deux circonstances contribuèrent sans doute à exalter 
ces sentiments. D'abord le meurtre d'un de ses frères, 
qui périt de la main d'un noble, dont il ne put, malgré 
tous ses efforts, obtenir le châtiment. Puis le couron- 
nement de Pétrarque. Le poète, qui depuis longtemps 
déjà caressait en secret l'idée de recevoir au Capitolc la 
consécration de sa gloire naissante, avait vu ses vœux 
exaucés au delà même de ses espérances, car le 
23 août 1540 il reçut dans sa retraite de Vaucluse, 
à peu d'heures d'intervalle, deux lettres, Tune des 
sénateurs romains lui demandant de venir se faire 
couronner à Rome, l'autre de son ami Robert de Rardi, 
qui lui adressait une semblable invitation au nom de 
l'Université de Paris. Comme on le pense, le chantre 
des Scipions choisit Rome pour lieu de son triomphe 



JEUNESSE DE COU DI RIENZO. . 55 

et, après avoir fait déclarer par le roi Robert de Naples 
qu'il était digne de recevoir la couronne poétique, il 
se rendit à Rome, où il arriva le 6 avril 1341. Le 
surlendemain, qui était le dimanche de Pâques, le comte 
Anguillara, sénateur en exercice (son collègue Stefano 
Colonna se trouvait à Avignon), fit annoncer dès l'aube 
la cérémonie qui se préparait. 

Alors que dans les cités voisines : Bologne, Prato 1 , 
Padoue\ l'usage de couronner les poètes s'était con- 
servé, le Gapitole n'avait pas vu depuis bien des siècles 
se dérouler une pareille solennité; on y déploya toute la 
pompe que Pétrarque pouvait souhaiter, et les Romains, 
arides d'un spectacle nouveau pour eux, accoururent 
en foule. Douze jeunes gens vêtus d'écarlatc, apparte- 
nant aux plus illustres familles, ouvraient le cortège, 
ils récitaient des vers dont Pétrarque était l'auteur à 
la louange du peuple romain; puis venaient six nobles 
citoyens, couverts de manteaux verts et portant chacun 
une couronne formée de fleurs différentes 5 ; le poète 
s'avançait à leur suite. Le comte Anguillara l'avait pré- 
cédé au Gapitole; la tête ceinte d'une couronne de lau- 
rier, il prit place sur un trône dans la grand'salle du 
palais et y manda Pétrarque par un héraut. Celui-ci se 
présenta devant lui et s'écria : « Vive le peuple romain, 
vive le sénateur, que Dieu leur laisse leur liberté! » 
Puis il mit un genou en terre; le sénateur lui posa sa 
couronne sur la tête, en disant : « Cette couronne récom- 
pense la vertu », et il lui conféra le diplôme de poète 

i. A Prato, on couronna Convcnnole, dont Pétrarque fut le disciple, 
1 A Padoue, Alb. Mussato. 

3. Les couronnes que reçut Ricnzo, le 15 août, étaient aussi formées de 
plantes différentes. Voir chapitre xu. 



M COLA. Dl RIENZO. 

et d'historien, ainsi que le titre de citoyen romain. 
Pétrarque déclama quelques vers sur Rome et l'on se 
rendit à Saint-Pierre pour y célébrer une messe solen- 
nelle. Le peuple criait de toutes paris : « Vivent le 
Capitolc et le poêle! » Plus d'un citoyen dut regretter 
ce jour-là que cette cérémonie, qui rappelait les plus 
beaux temps de Rome, n'eût pas de lendemain. 

Rwmzo y assista probablement, cl cette évocation d'un 
passé qu'il chérissait ne put qu'exercer une grande 
influence sur sa conduite à venir. Quant à Pélrarque, il 
partit de Rome peu de jours après cl faillit périr victime 
d'une bande de brigands, aux porlcs mêmes de la ville. 
Voici comment, longtemps après, il parlait de son cou- 
ronnement i « Ces lauriers ne m'ont rendu ni plus 
savant, ni pins éloquent; île n'ont servi qu'à déchaîner 
l'envie contre moi el à me priver du repos dont je 
jouissais' >>. 

Quelques années auparavant un bourgeois, nommé 
Franccsco, qui possédait quelque fortune, avait accordé 
à Cola di Rienzo la main de sa fille, donl la beauté était, 
dit-on, remarquable. De celle union naquirent un iils 
qui reçut le nom de Laurenzo (Rienzo y ajouta plus lard 
celui de Roelius 1 ) el deux filles. Bien que la dot de sa 
femme ne dût pas s'élever à plus de cent florins 1 , Rienzo, 
qui avait dès lors de quoi vivre, put s'adonner tout 
entier à ses études et au soin de sa popularité. 

Les émeutes se succédaient à Rome, sans que le peu- 
pin, qui prenait toujours les armes quand l'occasion s'en 

1. Il ilîl iiusM |ioir chapitre ïi) : « le désir an peu trop précoce d'être 
comtmiré », etc. 

2. Voir kffDtiiiu, n* Il el page 83. 
Ô. Voir Aj> r iL<liiv, u° I. 






JEUNESSE DE COLA DI MEMO, 55 

présentait, dans le vain espoir de recouvrer une parcelle 
de sa liberté perdue, parvînt à secouer le joug de ses 
maîtres. Le 16 juin 1340, le pape avait même été obligé 
d'intervenir pour rendre aux sénateurs le pouvoir dont 
ils avaient été dépouillés. 

Le 23 juillet de l'année suivante, Benoît XII se vit 
contraint d'accorder aux Romains l'autorisation (le 
désigner pour six mois des sénateurs de leur choix. 
Rienzo resta-t-il en dehors de ces mouvements? C'est ce 
qu'on ne peut ni affirmer ni encore moins nier, car son* 
éloquence, sa connaissance des choses de l'antiquité, ne 
pouvaient manquer de lui donner une grande influence 
sur ses concitoyens. 



CHAPITRE 111 



AMBASSADE DE COLA Dl RIENZO A AVIGNON 

Le pape Benoît XII mourut le 25 avril 1542, el le 
conclave, réuni à la hâte, lui donna pour successeur, 
le 7 mai, Pierre Roger', seigneur de Bozières, qui fui 
sacré en grande pompe le 19 du même mois, sous le 
nom (le Clément VI. 

Benoît XII, homme de mérite fort médiocre, n'était 




arrivé sur le trône pontifical que grâce à un hasard 
des plus singuliers : les cardinaux, pensant perdre leurs 
voix sur un candidat qui n'avait aucune chance, votèrent 
tous pour lui et il se trouva ainsi élu à l'élonnement 
général; il avait rétabli de son mieux l'ordre et la disci- 
pline dans l'Église et donné constamment l'exemple de 

1. îié h lUDMBt, diocèse de Limoges, en 1291. 



AMBASSADE DE COLA DI RtENZO A AVIGNON. 57 

l'austérité et de la piété, mais on l'accusait de s'êlre 
montré trop ménager des deniers du Saint-Siège. 

Avec le nouveau pape, la cour d'Avignon prit un autre 
aspect. Élevé en gentilhomme, quoiqu'il eût pris l'ha- 
bit de Saint-Benoît dès l'âge de -dix ans, Pierre Roger 
s'était fait remarquer par son éloquence, son érudition 
et son habileté, d'abord à Paris lorsque, professeur en 
Sorbonne, il expliquait les décrétales de Jean XXII, 
puis dans les divers sièges épiscopaux qu'il occupa suc- 
cessivement : à Arras (1528-1529), à Sens (1529-1550), 
puis à Rennes (1350-1338). On assurait qu'il n'oubliait 
jamais rien de ce qu'il avait appris et qu'il devait cette 
faculté merveilleuse à une blessure reçue à la tète dans sa 
jeunesse. Devenu de droit pair de France, il sut gagner 
la faveur du roi Philippe VI, qui lui confia les sceaux 
du royaume, bien que, étant à Rouen, il eût poussé le 
peuple à la révolte et obtenu aux Étals Généraux que la 
province de Normandie ne payât que les impôts aux- 
quels elle aurait consenti. Le 15 décembre, Benoît XII 
l'avait créé cardinal du titre de SS. Nereo ed Àchilleo. 

Clément VI aimait les chevaux, les fêtes ; sans cesse 
entouré d'une cour brillante, il surpassait les rois en ma- 
gnificence et en générosité ; il se mon Irait même prodigue, 
surtout envers ses parents, et épuisa rapidement les tré- 
sors qu'avait accumulés la parcimonie de son prédéces- 
seur. Les plus hautes dignités ecclésiastiques furent 
parfois accordées à des jeunes gens, presque à des 
enfants (on vit des cardinaux de dix-huit ans) qui désho- 
norèrent par leurs débauches la dignité dont ils étaient 
revêtus. Ces abus contribuèrent à augmenter la cor- 
ruption qui existait à Avignon. On lui reprochait 
aussi de ne pas interdire assez sévèrement aux femmes 



38 COLA DI R1ENZO. 

l'accès de son palais, et même de se laisser influen- 
cer, plus qu'il ne convenait, par la vicomtesse de 
Turenne, Cécile, femme de Jacques d'Aragon, comte 
d'Urgel. 

Quoi qu'il en soit de ces accusations, il est certain que 
Clément VI s'occupa activement d'apaiser les guerres 
qui désolaient l'Europe, lors de son avènement et parvin t 
souvent à négocier des trêves, quelquefois même des 
traités de paix entre les belligérants. Sa piété et sa clé- 
mence étaient partout vantées et l'on disait de lui, en 
le comparant à Benoît XII, qu'il avait humanisé sa vertu 
trop rigide, sans en dégénérer. 

Les Romains, dès qu'ils apprirent qu'un nouveau 
pape venait d'être élu, lui envoyèrent une ambassade 
composée de dix-huit membres, dont six représentaient 
la noblesse, six la gentilezza et six le peuple. Stefano 
Colonna en était le chef; Francesco di Vico, Giacobo 
Savello, Lello di Pietro di Tossetti 1 , syndic de la ville et 
ostiaire* du pape, en faisaient partie, ainsi que Pétrarque, 
qui, sur les instances du cardinal Colonna, s'était vu 
obligé de quitter sa retraite de Parme et d'affronter les 
Alpes, encore couvertes de neige, pour rejoindre l'am- 
bassade à Avignon. Outre les félicitations d'usage, que 
les ambassadeurs romains étaient chargés de présenter 
à Clément VI, ils devaient lui demander trois choses : 
de revenir à Rome; d'accepter à vie, en tant que Pierre 
Roger et non en sa qualité de pape, de même que ses 
prédécesseurs, les fonctions de sénateur, syndic, capi- 



1 . Il fut un moment syndic de la ville. 

2. L'os ti a ire était chargé généralement de la garde des églises, dont 
les clefs lui étaient confiées. C'était lui qui devait admettre les fidèles et 
exclure les excommuniés. 



AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 39 

laine et défenseur du peuple; enfin de décider que Tan- 
née 1550 serait une de ces années privilégiées, durant 
lesquelles, ainsi que l'avait institué Boniface VIII, tout 
chrétien, qui se rendait à Rome et y accomplissait cer- 
taines dévotions prescrites, obtenait une indulgence 
plénière 1 . 

La renommée de Pétrarque, son amour pour l'Italie, 
son titre de citoyen romain, le désignaient pour porter 
la parole au nom de ses collègues. Dans une harangue 
en vers latins, il déploya toutes les ressources de son 
génie pour amener le pape à fixer sa résidence à Rome. 
Il lui rappela les reliques que renfermaient ses églises et 
ses litres si nombreux à l'amour et au respect des chré- 
tiens, il fit même intervenir des miracles récents. Mais 
Clément VI demeura inébranlable. Pouvait-il abandonner 
sa résidence d'Avignon, si gaie, si paisible, pour Rome, 
en proie aux factions, dominée par une noblesse dont 
les papes avaient eu tant de fois à subir les violences? 
De graves intérêts, au reste, Te retenaient en France. La 
trêve conclue entre Philippe VI et Edouard, roi d'Angle- 
terre, allait expirer; l'Allemagne était menacée d'une 
guerre civile, il fallait que partout Clément VI exerçât sa 
vigilance. 

Il fit longtemps attendre sa réponse aux ambassa- ' 
(leurs et finit par la donner fort évasive : il se rendrait à . 
Rome, dit-il, dès que les circonstances le lui permet- 
traient. En attendant, il chargea le cardinal Aimeric 
d'aller en Italie y représenter son autorité. Toutefois il 

i . Le premier pèlerinage eut lieu en 1500; Boniface VIII avait décrété 
qu'il se renouvellerait tous les cent ans. Clément VI réduisit, comme 
nous le verrons, cet intervalle à cinquante ans; Urbain VI déclara qu'il 
ne serait que de trente-trois ans, en souvenir du nombre d'années qu'avait 
vécu le Christ; depuis Paul III, il n'est plus que de vingt-cinq ans. 




40 COLA Dl RIESZO. 

accepta le titre de sénateur à vie, tout en faisant ses 
réserves touchant les droits du Saint-Siège. 

Les Romains, cependant, commençaient à perdre 
espoir; ils avaient même, à ce qu'il semble, chassé les 
sénateurs du Ca pi tôle et investi du pouvoir suprême le 
conseil des treize buonuomini et les consuls des arts. 
Rienzo, désireux de se faire connaître et de plaire au 
peuple, lui insinua que peut-être il serait plus heureux 
à Avignon que Stefano Colonna et ses collègues. En 
même temps, il briguait avec ardeur auprès du conseil 
des treize buonuomini l'honneur d'aller exposer au pape 
les doléances de ses concitoyens et hâter, s'il était pos- 
sible, la marche des négociations. 

On finit par accéder à sa demande et il partit seul. 
Quoiqu'il n'eût pas de titre officiel, Clément YI con- 
sentit à le recevoir et fut vite séduit parce charme mys- 
térieux et invincible qu'exerçait Cola di Rienzo sur tous 
ceux qui l'approchaient. Sa taille élevée et élancée, son 
maintien plein de noblesse, son visage pâle et calme 
d'ordinaire, mais que la discussion animait aisément 
et dont un sourire presque surnaturel illuminait par- 
fois les traits fins et réguliers, ses yeux pleins d'un feu 
étrange, prévenaient tout d'abord en sa faveur. Son in- 
telligence active, ouverte aux idées nouvelles, l'étendue 
de ses connaissances, surtout en ce qui concernait l'an- 
tiquité, sa parole élégante et facile, l'ardeur commu- 
nicative qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, éton- 
naient, puis fascinaient ses interlocuteurs; on ne pouvait 
lui résister longtemps. 

II savait aussi merveilleusement dompter et captiver 
la foule, lui faire partager ses émotions, ses idées, ses 
enthousiasmes. Aucun de ses discours ne nous est par- 



AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 41 

4 

venu en entier, et les lettres, les écrits que Ton possède 
de lui nous semblent parfois d'un style trop orné, - 
voire même un peu ampoulé; mais puisque de son 
temps on les considérait comme des chefs-d'œuvre, 
nous devons en conclure que ce défaut est imputable à 
l'esprit de l'époque et ne peut lui être reproché; au 
demeurant, on y trouve une logique serrée, une grande 
habileté pour présenter les faits, une force d'argu- 
mentation peu commune, de beaux mouvements d'élo- 
quence. Pétrarque dit que son langage brillait plutôt 
par la richesse des images et la douceur que par 
l'abondance des idées; selon son biographe il était 
« bon grammairien, meilleur rhétoricien, excellent 
écrivain ». Caractère bizarre, plein de hardiesse à son 
heure, plein de timidité parfois (quelques-uns ont même 
dit de couardise), la modestie et l'ambition, le désinté- 
ressement et l'amour des choses de ce monde, la dou- 
ceur et la cruauté, la grandeur d'âme et la petitesse 
d'esprit, s'alliaient en lui d'une étrange façon. Il rêvait 
le bonheur de Rome, de l'Italie, du genre humain et sa 
propre gloire, dût-il, pour atteindre son but, renverser 
ces deux pouvoirs augustes : le pape et l'empereur. 
Mais, lorsqu'il se trouva face à face avec la réalité, quand 
il eut à lutter avec des difficultés qu'il n'avait pas su 
prévoir, ses forces trahirent son ambition ; il succomba 
dès l'abord. 11 savait concevoir, mais non pas exécuter. 
La fortune servit bien Rienzo, car, peu de temps après 
son arrivée, le pape, « considérant la brièveté de l'exis- 
tence humaine », se décida enfin à accéder aux prières 
des Romains, en ce qui concernait l'indulgence. Le 
27 janvier 1343, il annonça cette résolution et publia 
la bulle « Unigenitus Dei filius », où étaient formulés 



43 COU M RIENZO. 

les devoirs imposés aux fidèles qui se rendraient à 
Rome en 1 année 1350. H y compare ce pardon au jubilé 
des juifs et de là Tint le nom qui est resté à ce pèleri- 
nage. 

a Tous les peuples, et principalement les Romains, dit 
malicieusement Yillani, se réjouirent grandement à cette 
nouvelle, - 11 se peut que l'habileté de Rienzo et que 
son récit trop réel des souffrances qu* éprouvaient les 
Romains» aient vaincu les derniers scrupules de Clé- 
ment YI : nous ne saurions raflinner : quant à Rienzo, il 
n'hésita pas à s'attribuer tout le mérite d'une décision 
qui allait être pour ses compatriotes la source d'im- 
menses proGts; il leur adressa une lettre, dont le début 
rappelle de loin une bulle de Clément Y, commençant 
par ces mots : * Exultet in gloria «. 

Nous en extradons les passages suivants : ** Que nos 

montagnes, nos collines et nos plaines se réjouissent, 

que Rome et ses fécondes campagnes voient renaître la 

paix et l'abondance. Relève-toi, ville sacrée, de ton long 

abattement, rappelle ta splendeur passée, dépose les 

voiles de veuve et revêts la robe de pourpre des Gancées; 

mets sur ta tète le diadème de la liberté et reprends 

enfin le sceptre de la justice! car voici que les cieux se 

sont ouverts et que la gloire et la lumière de Dieu, 

père du Christ, vont l'éclairer. Le Saint-Esprit, qui a 

répandu ses bienfaits sur nous jusque dans les ombres 

de la mort, nous a préparés à cette grâce inattendue. 

L'agneau de Dieu, le saint pontife romain, notre père 

plein de clémence, touché de nos malheurs sans 

nombre, de nos lamentations, de nos prières, promet 

la rédemption à l'univers et consent à nous venir en 

aide. 




AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 43 

« Après notre humble ambassade, s'inspirant, non 
des hommes, mais de Dieu même, il a annoncé devant 
un grand concours de peuple celte heureuse détermina- 
tion; il s'est engagé à revenir à Rome dès que les 
troubles qui désolent la Gaule auront pris fin. Nous 
vous supplions donc, avec des larmes de joie, de déposer 
vos armes meurtrières et de mettre un terme à vos luttes 
intestines, afin que vous puissiez recevoir ces dons 
magnifiques, ces dons infinis avec des chants de 
triomphe, des hymnes d'allégresse et des actions de 
grâces pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et pour son suc- 
cesseur, notre souverain pontife, qui vient de nous tirer 
de l'abîme et de nous sauver pour toujours. Élevez-lui 
une statue d'or dans le Capitolc ou sur l'amphithéâtre, 
pour que la mémoire du père, du libérateur, du fonda- 
teur de notre cité, ne périsse jamais. Les Scipions, les 
Césars, les Marcellus, les Fabius, ne doivent leur gloire 
qu'à des victoires qui ont coûté des torrents de sang et 
de larmes, et lui, d'un mot, vient de mériter vos 
louanges et celles de vos descendants; car il a assuré 
voire salut et la sécurité de l'Etat. N'est-ce point là 
un beau triomphe? Peut-être, si le souverain pontife 
apprend que vous vous êtes purifiés et que vous êtes 
entrés dans le chemin de la vertu, viendra- t-il à Rome 
plus tôt qu'on ne le pense ». 

« Nicolas, fils de Laurent, consul romain, seul envoyé 
des orphelins, des veuves et des pauvres auprès du sou- 
verain pontife romain, a écrit ce qui précède de sa 
main. » 

Le conseil des treize buonuomini s'empressa de faire 
part de cette heureuse nouvelle aux différentes villes 
voisines, entre autres à Modène (12 mai). 



44 COU m RIENZO. 

Clément VI voulut voir à plusieurs reprises le jeune 
ambassadeur, s'entretint en particulier avec lui et ne 
lui ménagea pis les marques de sa faveur. Alors, tous 
les familiers du palais, tous les courtisans, s'empres- 
sèrent autour de lui; c'était à qui le verrait, à qui lui 
parlerait, à qui lui montrerait le plus de sympathie. Et 
lui, ignorant la vanité de semblables démonstrations, 
crut pouvoir profiler de cet engouement pour tirer sa 
patrie de la misère où elle gémissait et se venger des 
grands. Il parla avec véhémence dans le consistoire 
contre les barons romains et dépeignit sous les plus 
vives couleurs leur licence effrénée, leurs rapines, leurs 
cruautés. Clément VI conçut une violente colère contre 
les auteurs de tant de forfaits et se montra disposé à 
les châtier sévèrement; mais le cardinal Golonna prit 
leur défense auprès du pape, sut l'apaiser, et Rienzo 
porta tout le poids de sa généreuse témérité. 

Chassé du palais pontifical, abandonné de ses amis, 
laissé sans ressource par ceux qui l'avaient envoyé, il 
errait dans les rues d'Avignon, en proie h la faim et h 
la fièvre. Peu s'en fallut que le futur tribun ne se vît 
forcé de demander un asile dans l'hôpital de la ville; 
« il rampait à terre comme un serpent », dit son histo- 
rien. Ce brusque revirement de fortune aurait dû servir 
d'avertissement à Rienzo pour l'avenir; mais il n'en 
tint aucun compte, quand la prospérité lui revint. 

Les autres ambassadeurs étaient partis, comblés de 
présents; Pétrarque avait reçu, à cette occasion, le 
prieuré de San Nicolo di Migliario, dans le diocèse de 
Pise(6 octobre 1342). 

Heureusement pour Rienzo, le cardinal Colonna ne 
lui tint pas rigueur et la main qui s'était appesantie 



AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 45 

sur lui, l'aida à se relever. Touché de son malheur, 
non seulement le cardinal lui pardonna, mais même il 
plaida sa cause auprès de Clément VI et le fit rentrer en 
grâce. 

Cependant les ennemis de Rienzo n'étaient pas 
demeurés inactifs à Rome, d'autant plus que ses pro- 
tecteurs ne pouvaient plus le défendre, car les séna- 
teurs nommés par le Saint-Siège, Paolo Conti et Malteo 
Orsino, venaient de chasser du Capitule le conseil des 
treize buonuomini. Ils publièrent que Rienzo avait tenu 
dans le consistoire un langage outrageant envers la 
noblesse et traité d'imposteurs les ambassadeurs romains. 
On décréta contre lui des mesures de rigueur et ses 
biens furent confisqués. Sur sa prière, le pape inter- 
vint et, par une lettre adressée aux sénateurs en date du 
9 août 1545 1 , il recommanda Rienzo à leur bienveil- 
lance comme un de ses familiers; « il s'est borné, 
disait le pape, à exposer avec modération et habileté 
les réformes qu'il jugeait convenable d'apporter à l'or- 
ganisation de la ville et les moyens de délivrer le peuple 
de l'oppression des grands. » Grâce à cette intervention, 
Rienzo put s'en retourner à Rome sans craindre les 
représailles de ses ennemis ; il y rapporta contre les 
nobles une haine que ses malheurs avaient encore 
aigrie. 

1. Cette lettre, dont Papencordt et ses prédécesseurs avaient ignore 
l'existence, met fin à la controverse élevée sur le point de savoir si Rienzo 
faisait partie de la première ambassade ou s'il avait été envoyé posté- 
rieurement à Avignon. En effet le pape dit : Cum autem per aliquos 
ipsiux ISicolai emulos vobis, ut atserit, suggettum extiterit, licet falso, 
eumdem Nicolaum dixisse coram nobis aliqua que in vestrorum et ciusdem 
Romani populi ambassiatorum dudum missorum ad nostram presenciam 
preiudicium ac vituperium redundabanl, etc. Theincr, t. Il, n° cxxx. Voir 
aussi page \o. 



46 COLA H RŒLNZO. 

11 semble probable que Pétrarque el Rienzo, faisant 
pour ainsi dire partie d'une même ambassade, bien 
qu'à des titres différents, lièrent connaissance 1 dès celte 
époque; animés tous les deux d'une égale passion pour 
l'Italie, ils durent s'entretenir sans doute plus d'une 
fois de leurs pensées et de leurs espérances sur son 
avenir. Cependant, bien que le poète ait passé tout cet 
hiver à Avignon, sa liaison avec Rienzo se borna à cet 
échange de sentiments, car, lorsqu'il parle plus tard 
du tribun, il se plaint de ne l'avoir que vaguement 
connu. Tout au plus est-il permis de supposer que 
les prières de Pétrarque ne furent pas complètement 
étrangères à la réhabilitation de Rienzo. 

4 . Lettre de Pétrarque à Francesco di Nello : De me qusesivit infelix, 
an in Curia essem, seu opem forte atiqnam ejr me sperans, que in me % 
quod ego quidem nocerim, nulla est, seu sola veteru eisque ipsis in locis 
contracte olim amicitie memoria. 



CHAPITRE IV 



EFFORTS DE COLA Dl RIENZO 
POUR EXCITER LES ROMAINS A LA RÉVOLTE 

De retour à Rome vers la fin de Tannée 1345, Cola tli 
Rienzo songea à profiter de la bienveillance que le pape 
lui avait témoignée pour acquérir une situation offi- 
cielle, qui le mît à l'abri des intrigues de ses ennemis 
et lui permît d'arriver plus facilement à ses fins. Il lui 
envoya donc une supplique dans laquelle, après s'être 
représenté comme en butte à la haine des nobles pour 
avoir osé défendre les droits du peuple, il le priait de 
l'admettre au nombre des serviteurs de l'Église à Rome, 
eu lui accordant la charge de notaire de la Chambre 
urbaine \ Cette fonction ou plutôt cette magistrature 
était des plus enviées, car, outre qu'elle était fort hono- 
rifique et qu'elle rapportait cinq florins d'or par mois*, 
certains privilèges y étaient attachés; le brillant costume 
qu'avaient droit de porter les notaires est une preuve 
du haut rang qu'ils occupaient dans la hiérarchie sociale. 

1. Au moyen âge, le mot « notaire » avait La même signiûcation que 
secrétaire ; il y avait des notaires ou scribes attachés au sénat et chargés 
de rédiger • notare » ses délibérations, on les appelait « scriba-senato » ; 
ks évéques, les abbés, les comtes, les corporations avaient des notaires 
particuliers. Charlemagne réglementa ce droit. 

2. Et non par jour, comme Font dit par erreur de Sade et quelques 
auteurs après lui. 



48 COLA DI RIENZO. 

La réponse de Clément VI fut conforme aux désirs de 
•Rienzo; dans le registre où cette supplique se trouve 
consignée, elle est suivie du mot « Bat ». Le 15 avril 
1 344, le pape lui adressa en conséquence une lettre dans 
laquelle il lui annonçait qu'en récompense de son zèle 
et de ses services, il lui accordait la charge sollicitée 
par. lui; Clément VI ajoutait que Rienzo entrerait en 
fonctions dès que les pouvoirs des notaires nommés 
par les sénateurs en exercice seraient expirés. Selon la 
coutume, il devait verser entre les mains du vicaire 
apostolique une caution, pour répondre de sa bonne 
gestion. 

Rienzo ne jouit pas longtemps en paix de sa charge, 
car, au mois de juin, Matteo Orsino, et Paolo Comte 
furent remplacés, suivant l'usage, par Giordano Orsino 
et Giovanni Colonna, et, comme ceux-ci avaient le droit 
de confirmer ou de destituer les magistrats en exercice, 
Rienzo, qui se savait détesté des nobles, crut sa posi- 
tion menacée, d'autant qu'il n'était point fait mention 
de lui dans le bref par lequel le pape nommait les nou- 
veaux sénateurs. 11 s'adressa donc encore à Clément VI 
qui, àla datedu 17 juin, le confirma dans ses fonctions. 

Contrairement à ce qui se pratiquait alors, Rienzo 
s'acquittait par lui-même avec diligence de tous les 
devoirs de sa magistrature; d'un abord facile, on le 
trouvait toujours prêt à secourir les faibles, les mal- 
heureux, les victimes des nobles, car il avait à cœur de 
mériter son titre de « défenseur des orphelins, des veuves 
et des opprimés ». La plume dont il se servait était 
d'argent, car c'eût été, disait-il, déshonorer sa charge 
que d'employer une plume d'oie. Il ne faut pas voir dans 
cette conduite un trait de sotte vanité; son dessein était 




RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 49 

plutôt de relever ses fonctions aux yeux du peupla,- afin 
d avoir, à l'occasion, plus d'autorité pour parler en son 
nom. Il surveillait étroitement les quelques subalternes 
sur lesquels il se reposait du détail de sa charge. 

Grâce à sa position, il pouvait constater encore mieux 
qu'auparavant les vexations et les injustices sans nom- 
bre que commettaient chaque jour ceux qu'il appelait 
éloquemment : les chiens du Çapitole; il sentait son 
cœur frémir d'indignation et pourtant, autour de lui, 
les témoins de ces excès restaient muets et indifférents. 
Un jour, dans une des assemblées du conseil, il se leva 
et blâma ouvertement les autres magistrats, les accu- 
sant de n'être que de mauvais citoyens, occupés unique- 
ment à sucer le saçg du peuple au lieu de chercher à sou- 
lager ses misères, et il leur rappela que leur devoir était 
de veiller aux intérêts de la ville. Quand il eut fini de 
parler, Àndreo diNormanno, de la famille des Colonna, 
qui exerçait les fonctions de camerlingue, s'avança vers 
lui et, pour toute réponse, lui donna un violent soufflet; 
un certain Tommaso Fiortifiocca, scribe du sénat, lui 
témoigna également son mépris par un geste encore plus 
insultant 1 . 

Rienzo comprit qu'il ne pourrait jamais rien obtenir 
par la persuasion, de ces hommes qui ne songeaient qu'à 
opprimer leurs concitoyens et à s'enrichir à leurs dépens, 
et il ne s'occupa plus, dès lors, qu'à se faire des par- 
tisans parmi le peuple et la bourgeoisie, afin de pouvoir, 
le moment venu, imposer aux barons ce régime de 
liberté et de justice qu'il rêvait pour sa patrie. Il (allait 

1. En se frappant le bras, selon Zefirino Re, avec la main, geste de 
mépris encore pratiqué en Italie par les gens du peuple, qui raccompa- 
gnent du mot : « td ! ». Pour Tommaso Fiortifiocca, voir Bibliographie. 

4 



i 






jr: 
















«« 







RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 51 

se voyaient quatre femmes, la Prudence, la Justice, la 
Tempérance et le Courage, agenouillées, se cachant le 
visage dans les mains et paraissant plongées dans la plus 
profonde tristesse. Elles disaient, d'après la légende 
inscrite au-dessus d'elles : ce Rome, tu possédais toutes 
les vertus; à présent tu es ballottée au gré des vents! » 
À la droite du tableau, sur un autre îlot, se tenait une 
femme, dans l'altitude de la prière, les mains tendues 
vers le ciel, vêtue de blanc : c'était la Foi chrétienne. 
« mon père suprême, s'écriait-elle, mon guide, mon 
seigneur, si Rome périt, quel sera mon destin? » En 
haut, on apercevait quatre rangées d'animaux ailés, qui 
paraissaient souffler avec des cornes sur les flots, comme 
pour accroître la violence de la tempête. Le premier 
rang se composait de lions, d'ours et de loups \ « Ce 
sont là, disait l'inscription, les nobles et les grands 
qui ne reculent devant aucun crime » ; au deuxième 
rang, étaient des chiens, des porcs et des boucs, repré- 
sentant les mauvais conseillers des barons; puis venaient 
des moutons, des dragons et des renards, image des 
juges, des notaires et des magistrats; enfin au dernier 
rang, on apercevait des lièvres, des chats, des singes, 
des chèvres ; c'était la tourbe des brigands, des assassins, 
des adultères et des voleurs. 

La foule étonnée s'amassait devant ce tableau et se 
livrait à mille commentaires. Cependant les nobles ne 
s émurent nullement des allusions si peu déguisées de 
Riemo qui, enhardi par leur indifférence, se décida à 
frapper un grand coup. Il avait remarqué dans l'église 
Saint-Jean de Lalran une table en bronze noir', qu'on 

1. Voir page 154. 

2. Elle se trouve actuellement au musée du Capitole. 



L-i K 1 



2 ; .-.il jt ;-j^£ :i ♦? >:«2f is -iécombres quelque cin- 

i ..j : ^ ; :s i.:.ir;v;Ti. i« k-ir-s Je Boniface VIII; 

r. 1*1 ii*.' ; i-N.i: :ti z. i*i . ra :. rsdceowrrir le sens des 

c;.ic.r.< :\_: y r.j^-i: j?u^^, «^ pape l'employa à 

£i. ^ car £i i; iî. «Tis^ >i c--e F^mo la Tit. Habitué 

c / t- .* .. i i».-v j. . "r^r *i< l:>::i:i;2> antiques, il n'eut 

:a> ic ro. '< i ^z irc_-. "tf \n $*zs : c'était la loi Regia, 

ror \k ; j_ c l«k ^ci: v: V j^-j"^ aa. .«niaient a l'empe- 

rv-.: ^^s,.a^Vc» ir.:* Ic*> ~i^-js fermes qu'à Tibère, les 

c« ^v- :* ^> ; •> iv.ci.^ >or IVanire romain : droil de 

rv>s .-v -.i ■* c iV.c -.irv i str jrv le jardin de Rome 1 , de 

oc -jv.ct >;s jI.::~x5^ ii !:>;>:r*T des ci lés et des états 

o- {-.:$,. i:* :. r iiff ce i^* i*::.-\;:r^ vies villes, de changer 

îo cv-urs i-os .\-<^ i- crtxr ces impôts. C'était, en 

sc:r:;fc\ IViv: •..: .: *: *.;\ !•.> ui.ùcs de l'empereur de 

ia;.^ îvs t :v\\ ^-^cs, «ie :ou:es les libertés dont les 

lw:u**v.$ sV-ie;:; a:;..v:\ :s n:;nï:és si jaloux. Pourtant 

U,*tj\> re \c ,;.,:: v ir o.,::.s ce témoignage desservisse- 

uu:;î *:u\:.u : :^u\e v:o ; i;:>sa:ice; il résolut de se servir 

\Li îe\;e *v cxv.e I^i jv;;r îa;re éclater, aux yeux de ses 

oe;x\:oy::s% V ev:;«r*s:e enîïv la grandeur passée et 

l\tKùsseuio::; pivser.: de leur |vitrie. 

Sur sos o:\i:vs. on e:;!e\a celte plaque de bronze et on 
lasoeKadaus !o mur. au fond do l'abside. Afin do donner 
plus do fo:\v à la baraque qu'il méditait, liienzo fit 
)vuultv à IVulour une scène qui représentait Vespasien 
tvooxaul cvt acte mémorable. I ne haute tribune fut 
oloxoe au milieu do redise; tout autour étaient dis- 
jh^os dos gradins; les murs disparaissaient sous des 
laplv^rios et dos étoiles do prix. Quand tout fut prêt, 

I, Ou <t)i|vUil *to co nom uno ivarfon qui comprenait presque toute 
1*1 U ho ot \\\\\ joui*vmI vW oorlaim\< i m muni (os. 



RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 53 

Cola di Rienzo annonça qu'il allait révéler le sens de la 
mystérieuse inscription. Au jour dit, une foule pleine 
de curiosité se pressait au pied de l'estrade : juges, no- 
taires, magistrats de tout ordre, barons même, étaient 
accourus. Giovanni Golonna, qui était alors presque le 
seul à apprécier les beautés de Rome, et son père Stefano 
vinrent également écouter cet homme, dont le savoir çt 
I éloquence faisaient déjà l'admiration de tous. 

Rienzo parut enfin, revêtu d'un costume symbolique 
et bizarre : sa tête était couverte d'une coiffure élevée, 
de couleur blanche, se terminant en pointe et cerclée de 
couronnes d'or 1 , dont l'une semblait partagée en deux 
par une épée nue en argent, qui pendait du haut, tandis 
qu'une longue robe, également blanche et de forme 
allemande, lui tombait des épaules jusqu'à terre; le 
capuchon, en One étoffe de même couleur, était 
rabattu. Il monta hardiment les degrés de la tribune et 
aussitôt un grand silence se fil sous les voûtes de la 
vieille basilique : « Rome, dit-il, est abattue, elle ne peut 
voir où elle gît, car elle a perdu ses deux yeux : le pape 
et l'empereur, que les iniquités de ses habitants ont 
chassés. Voyez quelle était autrefois la puissance du sénat 
el de quels droits sur le monde entier il pouvait dis- 
poser à son gré. » Après avoir lu les articles de la loi 
Regia, il parla longuement de la majesté de Rome, de sa 
puissance, de sa prospérité et, faisant un triste retour 
sur son état présent, il s'écria : <r Romains, vous ne 
pouvez jouir un instant de la paix; vos champs restent 
incultes; par ma foi ! le jubilé approche et vous n'avez 

\. La tiare des papes était, h cette époque, de morne forme et omée 
paiement de trois couronnes superposées. Voir monnaie de Clément VI, 
page 36. 



îî:t»càe* r«;ra.i» jos sm j«-* m»* miirc» Se invite» 
~.i iritTA.: i i;i n^»* *ti 7v*.-' r-nm* li nacreia. Puis, 
^IVr xi-*:" •à.fcv^r •-* '. u:* os: ru: <e ta ;!eaux, ainsi 
<ure course ?r*i ji*:;: c?^-t f".-piif suffit: i* novenàge, 
~\\s «ea: ras <*oïî<> r r fr^aatr tu? aà.ti rcise à on 
».\-ï*-:r: rr'ïcr^ "r:a.> xitî >re j* i^*^ i;c: l'ensemble 
f.rriiî: V sc # .:i* 1^ ~k- . *V; t r^r-il: 5:« cette cou- 
ïvcrv « il rcr-a : su: il .^ L: -i *;eJ~ femme. Au- 
vKs^scsc^ <*\:e j'^-ra* :c Ls»; : * i v**s venir le 
tcatjt? ce U çnz : * i^j^^ ** Vu r.issa^:.. e?f«t-reï » 

Lacvv :rS? bli?cce rfcrïseir •!- : I* Saie>£sprit. dont 
Lola Ji Rio-:o s<? ici: :?»*■: r :s*i~\: ri^terprèîeel Pin- 
s: ru ment: Jirrs le reà; ;>ca- ni cmtjbbaïI Rome, on 
reconnaîtra siïïs :r*ç ce peir* îe f-:ur In'r^a. Les uns 
{vissaient «levant curî-e r.s«e :t:2.sre en haussant les 
épaules ou disaient en r t~: : ' Ce n\*rf pas avec des 
tableaux qu'on aaklicMwa *;o:re sort : d 'autres, plus 
avises, soutenaient qu'il 3 aval: là niAÙère à réflexion et 
que de graves événements pourraient s'ensuivre. 

Tout en préparant ainsi les esprits à la révolution 
qu'il méditait, Rienro continuait à remplir scrupuleuse- 
ment ses fonctions: le 28 mars lôltf, il contresigna les 
statuts des marchands de la ville et ce document, écrit 
tout entier de la main du tribun, est parvenu jusqu'à 
nous 1 . 

Rienzo, que le peuple écoutait avec une faveur tou- 
jours croissante, ne se cachait plus guère pour exprimer 
ses espérances. Un jour même, on apposa par son ordre 
sur la porte de l'église San Giorgio in Velabro un 
écriteau portant ces mots : « Avant peu les Romains 

4 . Nou* le reproduisons en partie ci-conlre. 



*" 



*t— ' * 



fc*> 



V 













\ 



"•- V 







■ •» . «• ' 



& 



({R 




9 •■ 



• t 



« : 



m 



* * 



»: 






R1ENZ0 CHERCHE A SOULEVER LES ROitfLNS. ' 57 

reviendront au bon état des anciens jours ». Ce bortétat; 
qui fut pour Rienzo comme la désignation officielle de 
son gouvernement, était ce temps passé, cet âge d'or 
après lequel tous les Italiens soupiraient et que Rienzo 
se flattait de leur rendre. 



* 



t 

: 
\ 



CHAFITIE V 



-X 



por:ari:If* :* c*:> •r-5r:n:::D sV.aieut passés 
ju-jn'i a: m . zir^c rj zr^^i J -ur. sr.r II p**ce publique, 
f»-: *ar.s prvi>M*rr: û±:is PiistoL-e; cep^rAmt il fallait à 
Rienzo •j'j./.ries p>ir*îs>~> ré>»Ia>„ initiés à tous ses 
dr-^-ins et prtisà le soutenir djias les premiers moments 
>"il failjil chasser les nol !*r> par h fart*. Dans ce but, 
il réunit plusieurs citovens dont l'énervie et la discré- 
tîon lui étaient connues; c'étaient. pour la plupart, des 
bourgeois aisés et instruits et même des chevaliers. 
Comme on le voit, Rienxo trouva son appui, non dans 
le peuple, ainsi qu'on Fa prétendu à tort, mais dans la 
classe moyenne, et ce fut grâce à elle que la révolution 
put s'accomplir. Le futur tribun s'entretint plusieurs 
fois avec les conjurés de la tyrannie des barons, des 
maux dont souffraient les Romains et des moyens d'y 
porter remède; peu à peu, il leur dévoila ses plans. 
Lorsqu'il crut les avoir complètement gagnés, il les 
assembla tous en un Heu écarté et désert, sur le mont 
Aventin, antique témoin des soulèvements de la po- 
pulace romaine. Là on délibéra sur le rétablissement 
du bon état; puis Cola di Rienzo se leva et parla avec 
émotion des malheurs de Rome et de la dureté des 



LA KÉTOLCTNM. 59 

barons; il rappela aux assistants la longue paix dont 
avaient joui leurs ancêtres, leur puissance univer- 
sellement respectée et la crainte qu'ils inspiraient aux 
peuples voisins. Il pleurait et ceux qui l'entouraient ne 
pouvaient maîtriser leur émotion. « 11 ne faut pas, 
ajouta-t-il alors, désespérer de l'avenir; nous devons 
imposer de nouveau à tous le respect des lois et l'amour 
de la paix; nous en possédons les moyens, sachons 
seulement nous en servir. De l'argent? nous en avons. 
La Chambre urbaine a des revenus inépuisables : l'impôt 
de quatre florins par feu, qui est prélevé sur toute 
letendue du territoire romain, rend cent mille florins; 
l'impôt sur le sel rapporte tout autant, ainsi que la 
redevance payée par les ports et les châteaux*. Chaque 
année on envoie au pape cet argent, et son vicaire le 
sait bien. N'allez pas croire que nos oppresseurs aient 
l'approbation et l'appui du Saint-Siège, loin de là, cor 
ils ont souvent dépouillé l'Église de son bien et mal- 
traité ses serviteurs. » Il parla longtemps sur ce ton 
et les conjurés, touchés par ses paroles, jurèrent sur 
les saints Évangiles, avant de se séparer, de rétablir le 
bon état. 

Comme pour donner plus de force aux exhortations 
de Rienzo, les iniquités, les rapines, les violences des 
barons devenaient de jour en jour plus intolérables et 
leur joug odieux pesait plus lourdement que jamais sur 
le peuple romain. Rienzo comprit que le moment d'agir 



1. Rienzo exagère ici, sans doute ù dessein, les revenus de la Tille, qui ne 
(feraient pas excéder le tiers de la somme qu'il indique ; lui-même donne 
plus tard (voir chapitre xxi) des chiffres qui semblent mieux en accord 
avec la réalité. Les revenus de Florence, ville autrement florissante à 
celte époque que Rome, s'élevaient à peine à trois cent mille florins. 



60 COU Dl MEMO. 

était venu; mais, avant de tenter la révolution, il voulut 
s'assurer la bienveillance ou tout au moins la neutra- 
lité du vicaire du pape. Si la grande influence que le 
souverain pontife exerçait alors à Rome, malgré son 
éloignement, n avait rendu cette tentative indispen- 
sable, l'exaltation des sentiments religieux de Rienzo 1 
lui en eût fait un devoir. Il déploya donc toutes les 
ressources de son éloquence pour faire entrer dans ses 
vues le représentant de Clément VI, Raimond, évêque 
d'Orvielo. Ce prélat, qui devait à la faveur plutôt qu'à 
ses talents le poste important qu'il occupait, ne pos- 
sédait ni l'habileté, ni l'énergie nécessaires pour 
défendre, dans ces conjonctures difficiles, les préroga- 
tives de la papauté. Né à Orvieto, il avait été successi- 
vement chanoine à Amiens et évéque de Rieti (1342). 
Clément VI le nomma vicaire du Saint-Siège à Rome, peu 
après son exaltation. En 1346, il devint évéque d'Or- 
vieto. Rienzo lui représenta que le pape serait fort satis- 
fait de voir les barons dépouillés d'un pouvoir dont ils 
abusaient autant contre l'Église que contre le peuple, et 
le persuada sans peine que dans Rome, redevenue maî- 
tresse d'elle-même, l'autorité du pape serait bien plus 
respectée que dans Rome asservie et gémissante. 

Raimond prit sur lui de promettre l'appui de l'Église. 
Soit que Rienzo eût exigé de lui un silence absolu, soit 
qu'il l'ait, à dessein, prévenu trop tard, le vicaire n'en 
référa pas à Clément VI, et il est certain que le pape fut 
laissé dans l'ignorance du mouvement qui se préparait. 

Malgré la nouvelle et précieuse recrue qu'il venait 
de faire, Cola di Rienzo n'était pas sans inquiétude : les 

i. Voir page 120. 



LA RÉVOLUTION. 61 

barons étaient braves, bien armés, ils disposaient de 
beaucoup de partisans; on ne pouvait guère se rendre 
maître de la ville que par un coup de main. Mais la 
fortune le servit cette fois encore. 

Vers la fin du mois d'avril, un convoi de blé était 
arrivé dans le port de Corneto, à destination de Rome, 
et, comme une violente famine causée par de fréquents 
orages sévissait alors sur tout le pays 1 , Stefano Golonna 
alla lui-même l'y chercher avec tous les siens et une 
grande partie des barons afin de le soustraire aux con- 
voitises des cités voisines. Rienzo n'hésita plus : des 
hérauts parcoururent la ville, annonçant à son de trompe 
que les citoyens soucieux d'assurer le bon élal devaient 
se réunir sans armes, le lendemain malin, jour de la 
Pentecôte*, à l'appel des cloches. Les sénateurs crurent 
sans doute à une de ces manifestations dont il était 
coutumier et ne s'en émurent aucunement. 

Durant la nuit, Rienzo entendit dans l'église Sant 
Àngelo in Pescheria trente messes du Saint-Esprit, afin 
d'obtenir sa protection; vers huit heures et demie du 
matin, le 20 mai 1547, il sortit de l'église, revêtu d'une 
armure complète, mais la tète nue*. Bien qu'en proie à 
une vive émotion, il n'en laissait presque rien paraître 
et il se dirigea vers le Capitole d'un pas assuré; devant 

i. À Bologne, par exemple, une corbeille de blé valait deux livres en 
janvier, trois livres en mars et trois livres et demie en avril ; il en fut 
ainsi jusqu'à l'automne ; la récolte ayant été bonne, les prix baissèrent 
alors, mais la population avait été affaiblie par les privations, ce qui con- 
tribua beaucoup à rendre plus meurtrière l'épidémie qui survint l'année 
suivante. 

2. 11 est à remarquer que Rienzo affectionnait les anniversaires de ce 
genre, surtout ceux relatifs au Saint-Esprit. 

3. C'était une habitude fréquente au moyen âge de ne pas porter de 
casque dans les cérémonies. 



02 COLA M RIENZO. 

lui, Cola Guallalo, qui passait pour un des meilleurs 
orateurs de Rome, porlail un gonfalon immense, cra- 
moisi, brodé de lettres d'or; Rome y était représentée 
assise sur deux lions adossés et tenant d'une main le 
globe, de l'autre une palme, symbole de la paix 1 . Ste- 
fanello Magnacaccia, un notaire, tenait un deuxième 
o-onfalon de couleur blanche et décoré de l'image de 
sa int Paul avec l'épée à la main et la couronne de la 
justice; sur un troisième gonfalon on voyait saint Pierre 
avec les clefs de la concorde et de la paix; enfin un 
quatrième conjuré portait, dans une caisse plantée au 
bout d'une pique, la bannière de saint Georges, qui était 
trop vieille pour être déployée. Le vicaire du pape mar- 
chait à côté de Rienzo, donnant ainsi à la révolution 
qui s'accomplissait la sanction de l'Église. Les citoyens 
qu'avait attirés l'appel de Rienzo, l'entouraient, et une 
foule sans cesse grossissante, de jeunes gens et d'en- 
fants suivait le cortège en chantant et en poussant 
des cris de joie. Personne ne chercha à arrêter leur 
marche et Rienzo arriva sans obstacle au pied du Capi- 
tolc; là, cent hommes armés vinrent se joindre à lui. 
Les sénateurs Luberlello, fils du comte Rertoldo,ctPietro 
di Agabito, seigneur de Genazzano 1 , hommes faibles 
et indécis, avaient disparu; ils ne songèrent pas un 
instant à disputer aux révoltés la possession de ce pa- 
lais, qui était pourtant la clef de la ville. 

Cola di Rienzo, qui avait recouvré toute son assu- 
rance, gravit les degrés du Capitole et, montant dans la 

• 1 C'étaient les armes de la ville, voir chapitre vu, monnaies sénatoriales. 
Les deux protomés de lion représentaient sans doute primitivement les 
bras du siège sur lequel Rome était assise. 
2. Genazxano, petite ville située à l'est de Palestrine. 



LA RÉVOLUTION. 03 

tribune du haut de laquelle c'était l'usage de parler au 
peuple, il harangua la foule qui l'avait suivi ; après avoir 
rappelé eu tenues éloquents les malheurs de Rome et son 
long asservissement, il déclara que, par amour pour le 
pape et dans l'intérêt de ses concitoyens, il n'était pas 
de périls qu'il n'affrontât avec joie. 

Les Romains accueillirent ses paroles par des acclama- 
tions enthousiastes, et Rienzo, certain désormais d'être 
soutenu par eux, fit lire par Conte, lils de Cecco Man- 
cino, les lois et les règlements qui devaient faire la 
base de son gouvernement. En voici le résumé. 

Tout meurtrier, quel que soit son rang, sera puni de 
mort ; 

Les procès en suspens devront être terminés dans le 
délai de quinze jours ; 

Tout délateur qui ne pourra prouver la culpabilité 
de celui qu'il dénonce subira la peine qu'on aurait 
infligée à l'accusé, s'il avait été reconnu coupable ; 

Les maisons des condamnés et des exilés ne seront 
plus rasées, mais appartiendront à la ville ; 

Chaque quartier de Rome devra entretenir à ses frais 
cent fantassins et vingt-cinq cavaliers, qui auront droit 
à un bouclier d'une valeur d'au moins cinq carlins 
d'argent et à une solde convenable 1 ; 

La famille de tout soldat mort pour la défense du 
bon état recevra cent livres si c'était un fantassin, 
cent florins si c'était un cavalier; 

Un navire de guerre se tiendra constamment en sur- 
veillance le long des côtes et dans les estuaires qui font 

i . H y avait treize quartiers à Rome ; la milice urbaine devait donc se 
composer de mille trois cents soldats de pied et de trois cent vingt-cinq 
cavaliers. 



64 COLA W RIEN20. 

partie du territoire romain, afin de protéger le com- 
merce; 

Les impôts sur le sel, sur les feux, ainsi que les péages 
et les amendes, seront consacrés, s'il le faut, à maintenir 
le bon état; 

Le conseil des buonuomini donnera aux orphelins et 
aux veuves des secours pris sur les revenus publics ; 

On puisera à la même source pour venir en aide aux 
monastères ; 

On construira des greniers dans chaque quartier, et 
ils devront* être toujours pleins pour subvenir aux 
besoins du peuple, en cas de disette; 

Les ports, les ponts, les citadelles, les villes fortifiées, 
seront livrés par les barons au chef du peuple ; 

Les nobles veilleront à la sécurité des chemins, ne 
donneront plus asile aux voleurs ni aux malfaiteurs, et 
devront approvisionner la ville; en cas de désobéissance, 
ils payeront une amende de mille marcs d'argent. 

La foule vola avec joie toutes ces propositions, qui 
avaient surtout pour but, comme on voit, d'assurer le 
rétablissement de la paix, la sécurité des habitants et le 
retour au peuple de biens dont les barons l'avaient 
frustré; c'étaient, si nous pouvons nous exprimer 
ainsi, des mesures de police plutôt qu'un système de 
gouvernement; fiienzo se réservait de ne faire connaître 
que plus tard et graduellement ses idées à ce sujet. Les 
Romains, au surplus, ne s'en inquiétaient guère ; ils 
voyaient en lui leur défenseur contre les barons, leur 
sauveur; le pouvoir était entre ses mains, peu leur 
importait le reste. Ils accordèrent sur-le-champ à Rienzo 
des droits dictatoriaux : droit de porter et d'abroger des 
lois, droit de vie et de mort sur tous les citoyens, droit 



LÀ RÉVOLUTION. 65 

de conclure des traités et des alliances, de limiter à son 
gré le territoire romain. 

Ainsi s'accomplit cette révolution, qui commença par 
une procession et ne coûta pas une goutte de sang. 
Rien ne fut changé en apparence à l'état de choses 
existant : les sénateurs conservèrent leur titre, le con- 
seil des buonuomini continua à connaître des affaires 
municipales, les magistrats qui ne s'étaient pas trop 
compromis au service des nobles gardèrent leurs 
charges; Cola di Rienzo se contenta momentanément 
du titre de « rector », mais, grâce à la toute-puissance 
que donne la popularité et à l'ascendant qu'exercent 
toujours les âmes élevées, il devint le maître absolu 
dans Rome et chacun s'inclina devant sa volonté. 

Le nouveau chef du peuple romain ne perdit pas de 
temps pour entreprendre son œuvre : il s'installa au 
Capitole, y rendit de nombreux décrets, attribua les 
places vacantes à des hommes de son choix, ordonna 
que les malfaiteurs, qui attendaient leur sort dans les 
prisons, subissent leur peine sans plus tarder; ceux 
qui n'avaient pas encore été jugés, passèrent devant un 
tribunal qu'il présidait souvent lui-même; il se mon- 
trait impitoyable envers les coupables; les exécutions 
furent nombreuses. 

La nouvelle que l' émeute était triomphante à Rome 
remplit de stupeur les barons assemblés à Corneto. Le 
plus intrépide d'entre eux, le vieux Stefano Colonna, 
revint aussitôt à Rome à bride abattue, pensant que sa 
présence suffirait pour calmer l'agitation. Arrivé sur la 
place San Marcello 1 , il s'arrêta et témoigna son mécon- 

\ . Elle s'ouvre^actueUement sur le Corso. 



fi0 COU M IIIEXZO. 

lentement avec l'ai-ragenee qui lui élail li 
il se retira clans son palais, .lien*,, lii ,„■ 
le lendemain malin, le chef de la famille 
rail l'ordre du quitter la ville sans délai, 
elia des mains de l'envoyé do tlienro le i 
oonlen.il «I ordre et le décllira en in 
sccrianl Si - l:u s avise de m irnl a 
l'f'tai jeter |,ar les fenêtres ,1„ Ca|,ilole. 
Anssiiùt que Bien» ■pprii eette nom 

lit sonner la eloelie d'alarme; loul le ne 
prâl a se livrer aux dernières violences eo 
mis du don étal. Le palais de Stefano fu 
vieillard n'eut d'autre parti à prendre q 
toute Mte à rhoval, suivi d'un seul serv, 
|»il-d s arrêter un moment dons la Ijasih 
Laurent hors des murs, pour v manger u 
' ,i "" ; '''• l; ' a s " dirigea fera Palestrim 
valent son llls et son neveu. 

Col exemple apprit au chef du pennh 
s« loree et remplit de terreur les autre 
obéirent sans résistance lorsqu'ils rentra 
so retirer dans leurs châteaux; Rion/o f,il | 
de loules les leurs et de Ions les ponts sil, 
ll ; 1 "'"'- '''■ "■ ville. Alors il assembla de 
citoyens ,.„ parlement pour leur faire n 
qoi .«™« 'le faire, ol il les pria de le no 
=1 Mieraleur du peuple, conjoinlomonl ir 
;'" W- y: ''"■' J" Irilmn, que d'ane 
louis rendaient cher aux Romains avait 

" S * ,W ■»«»' i' Home, ni suscep. 

llaiire, ri d indiquer elairemenl la volonlo 
se dévouer aux intérêts du peuple. Los II 




LA RÉVOLUTION. G7 

lionnèrent tout ce qu'il voulut et l'acclamèrent tribun ; 
il proposa ensuite de fixer à trois mois la durée de 
ses fonctions, mais cette offre ne fut point acceptée et 
Ton se borna à nommer un conseil devant lequel le 
tribun aurait à rendre compte de ses actes en sortant de 
charge, comme c'était la coutume. Une colombe blanche, 
qui, dit-on, vint planer sur sa tête pendant l'assemblée, 
parut à tous un témoignage irrécusable de la divinité 
de sa mission. Les Italiens aimaient à voir dans ceux 
qu'ils acceptaient pour chefs des envoyés de Dieu; un 
siècle et demi plus tard, Savonarole exploita "habile- 
ment, beaucoup plus longtemps que Rienzo, ce sen- 
timent dont il y a eu d'ailleurs bien des exemples 
autre part qu'en Italie. 

Rienzo avait donc obtenu, grâce à son habileté et ù 
sa fermeté, tout ce qu'il souhaitait et, de plus, en 
s'adjoignant pour collègue Raimond, il lui faisait par- 
tager la responsabilité de l'acte qu'il venait d'accomplir 
et se mettait, aux yeux de tous, sous la protection de 
l'Église. Son triomphe était complet; ses ennemis con- 
tribuèrent à le rendre plus éclatant; ils cherchèrent à 
s'unir pour étouffer à son début cette révolution qui 
les menaçait tous, mais leurs haines et leurs divisions 
prirent le dessus; ils ne parvinrent pas à s'entendre; 
ce que voyant, le tribun les cita à comparaître person- 
nellement devant lui. Stefanello Colonna, soit pour le 
défier, soit pour se rendre compte par lui-môme de 
I état de Rome, osa le premier se présenter devant lui ; 
ce qu'il vit dut lui faire perdre tout espoir d'opérer 
sur-le-champ une contre-révolution : l'activité la plus 
grande régnait au Capitole; une foule de gens, venant 
de la ville et des alentours, s'y pressaient pour y récla- 



68 COLA Dl RIENZO. 

mer justice ou pour y apporter le montant des impôts; 
les tribunaux tranchaient loyalement les procès ; et des 
envoyés partaient continuellement pour tous les points 
de l'Italie, porteurs de missives du tribun. Le baron, 
étonné d'un spectacle auquel il était loin de s'attendre, 
ne fit aucune difficulté, lorsque Cola di Rienzo s'avança 
vers lui, revêtu d'une brillante armure, pour jurer sur 
le corps du Christ et sur les Évangiles de ne rien entre- 
prendre contre le peuple romain, de veiller à sa subsis- 
tance et à la sécurité des routes, de ne point donner 
asile aux malfaiteurs, mais de venir toujours en aide 
aux veuves et aux orphelins, de ne plus détourner à son 
profit les revenus de la ville, et enfin de comparaître 
avec ou sans armes chaque fois qu'il en recevrait 
Tordre. 

Rainaldo Orsino fut ensuite admis à prêter le même 
serment, puis Giovanni Colonna, Giordano, Stefano; 
tous les barons promirent obéissance l'un après l'autre 
et s'engagèrent à mettre au service du bon état leurs 
personnes, leurs châteaux et leurs vassaux. Franccsco 
Savello, bien qu'il fût le seigneur de Rienzo \ ne fut pas 
exempt de cette obligation. 

Au bout de quelques jours, les juges, puis les no- 
taires, les marchands et enfin la plupart des citoyens 
imitèrent l'exemple des barons. 

Bientôt les querelles cessèrent par suite des sages 
mesures prises par le tribun, la tranquillité régna dans 
l'intérieur de la ville, et les barons n'osèrent plus mal- 
traiter les citoyens comme naguère. La popularité de 
Rienzo allait croissant. 



4 . Rienzo était né dagK^^fe de Rojûû qui appartenait aux Satelli. 




CHAPITRE VI 



RETABLISSEMENT DE LA JUSTICE 

Ce n'était pas tout d'avoir dépossédé les nobles du 
pouvoir, il s'agissait pour Rienzo de tenir les promesses 
qu'il avait faites et de rendre effectivement aux Ro- 
mains cet état de paix et de prospérité, ce bon étal 
dont il s'était plu à leur faire de si séduisantes pein- 
tures. Tout autre eût reculé devant une lâche aussi 
rude; mais lui se mit courageusement à l'œuvre et, en 
peu de temps, il lira sa patrie de l'abîme de misère où 
elle était plongée depuis tant d'années! Par In, il mérita 
vraiment les éloges qu'on lui ménageait si peu, car, 
s'il est relativement aisé à un homme éloquent et pas- 
sionné de séduire et d'entraîner la multitude en faisant 
luire à ses yeux de chimériques espérances, rien, au 
contraire, n'est plus difficile et plus rare que de ne point 
se rendre indigne, après la victoire, de la confiance et 
de l'admiration gagnées durant la lutte. 

Initié au maniement des affaires publiques, lorsqu'il 
était notaire de la chambre urbaine, Rienzo n'était pas 
un de ces révolutionnaires qui arrivent au pouvoir 
sans avoir la moindre notion de gouvernement ; de plus, 
il devait à sa connaissance approfondie de l'antiquité 
des idées larges et justes. La plupart des mesures qu'il 



70 COIA DI RIENZO. 

prit des son arrivée au Capitule sont empreintes d'un 
remarquable esprit de sagesse et d'équité auquel on ne 
saurait trop rendre hommage. 

Au lieu de profiter de sa popularité pour écraser ses 
ennemis personnels et s'assurer ainsi pour longtemps 
la tranquille possession du pouvoir, il ne songea qu'au 
bien commun. Or, ce qu'il y avait de plus urgent était 
de faire régner Tordre et l'équité ; il fallait pour cela 
imposer à tous les citoyens également le respect des 
lois et mettre un terme aux iniquités qui se commet- 
taient chaque jour sous l'égide de la justice et au profit 
des barons. Le premier soin du tribun avait été, comme 
nous l'avons dit, de punir les criminels, et il continua à 
poursuivre et à châtier, sans distinction de rang, tous 
ceux qui violaient les lois. « Obéir à la justice, avait-il 
coutume de dire, est la suprême liberté. » 

Il fit emprisonner un moine du monastère de Sant 
Ànastasio qui menait une vie déshonorante, et or- 
donna qu'on lui tranchai la tête devant la porte même 
de son monastère. Peu après, ce fut Marti no, seigneur 
de Porto 1 , qui expia par la mort une longue série de 
forfaits, quoiqu'il fût membre de la puissante famille 
des Gaetani, neveu du cardinal Ceccano* et du cardinal 
Jacobo Gaetano, allié par sa femme Masia aux Àlber- 
teschi, et qu'il eût exercé, en 1540, les hautes fonctions 
de sénateur. À l'abri derrière les épaisses murailles de 
son repaire de Porto, il avait longtemps semé l'épou- 
vante et la dévastation dans la campagne romaine ; entre 
autres méfaits, on lui reprochait d'avoir pillé, quel- 

1 . Porto, sur la rive droite du bras occidental du Tibre, près de son 
embouchure. 

2. Ccccano, voyez chapitre xvm. 



% . 



RÉTABUSStJŒTT ÏC Li JTSUQL Ti 

ques années auparavant, une galèi* qui partait à U 
reine Jeanne les revenus de la Provence et qui. pour 
éviter une tempête, s'était réfugiée dans l'estuaire du 
Tibre, où elle s était échouée sur un banc de sable \ 
Devenu vieux, épuisé par ses débauches et atteint d'hy- 
dropisie, il était Tenu à Rome et se faisait soigner dans 
son palais situé près du Tibre, croyant que son rang lui 
assurait l'impunité. C'est là que, malgré son état, mal- 
gré les prières et les menaces de sa femme, le tribun le 
Gt saisir par ses gardes. On le conduisit au Capitale. 
Le peuple fut convoqué à son de cloche, et les citoyens, 
croyant le bon état menacé, accoururent en armes ; le 
baron pillard fut alors amené sur l'escalier du Capitale, 
près de la statue du lion ; on lui arracha son long 
manteau, insigne de son titre, on lui lia les mains der- 
rière le dos, et on lui donna lecture de sa sentence de 
mort. Le principal chef d'accusation relevé contre lui 
était l'acte de piraterie dont nous avons parlé. C'est à 
peine si on lui accorda le temps de se confesser ; il fut 
entraîné sur la place du Capitale et pendu, comme le 
dernier des malfaiteurs, presque sous les fenêtres de 
son palais. Son cadavre resta attaché à la potence deux 
jours et une nuit. 

Un membre de la famille des Ànnibaldeschi, qui 
mit contrevenu aux ordonnances du tribun, fut égale- 
ment exécuté par son ordre. Petruccio Frangipani, Luca 
Savello, Stefano Colonna, Giordano Orsino, furent em- 
prisonnés au Capitale, pour avoir désobéi ît Rienzo. 
Hetro di Agabito Colonna, malgré son titre de sénateur, 
*ut le même sort. Un brigand redouté avait cherché 

1. S«r cette galère se trouvait Montréal, dont nous aurons h reparler 
d"ue fois dans la suite. 



1% COLA Dï RIENZO. 

un asile dans le palais de Stefano Colonna ; le tribun 
n'hésita pas à l'y faire arrêter. Dans les cas d'impor- 
tance, il rendait lui-même la justice, vêtu d'un long 
manteau de pourpre. Bien des coupables, qui ne de- 
vaient l'impunité qu'à la clémence intéressée des no- 
bles, furent jugés et condamnés, et ces exemples répétés 
inspirèrent une salutaire terreur aux nombreux malfai- 
teurs qui infestaient Rome et ses environs : il leur 
semblait que les soldats du tribun allaient les traquer 
jusque dans leurs retraites les mieux cachées; ils 
fuyaient en hâte, abandonnant leurs champs, leurs 
vignes, leurs femmes, leurs enfants et ne se croyaient 
jamais assez loin de Rome. Les chemins ne tardèrent 
pas à devenir aussi sûrs le jour que la nuit, les forêts 
mêmes ne recelaient plus de bandits; les marchands 
purent vaquer en toute sécurité à leur négoce et les 
pèlerins visiter sans crainte les saints lieux ; pour la 
première fois depuis longtemps, les laboureurs osèrent 
s'aventurer hors des murs de la ville et cultiver leurs 
champs. Les rouliers laissaient le soir leurs voitures 
toutes chargées au milieu des routes, certains de les 
trouver intactes le lendemain. Le tribun veillait à ce 
que cette conliance fût justifiée : ainsi, il arriva qu'on 
déroba le manteau d'un moine noir venu en ambassa- 
deur de la ville de Castello ; il s'en fut trouver Rienzo 
et lui dit : « J'ai laissé, durant mon repas, ma cape en 
dehors de mon auberge, je pensais que, par crainte de 
votre colère, personne n'oserait y toucher, et voilà pour- 
tant qu'on me l'a prise. Je suis un moine, mon carac- 
tère est sacré, et je vis au jour le jour comme un 
oiseau. » À quoi le tribun répondit : « Ta cape n'est 
pas perdue »; et aussitôt il envoya chercher de riches 



RÉTABLISSEMENT DE LÀ JUSTICE. 73 

étoffes et lui en fit couper et coudre séance tenante une 
autre, semblable à celle qu'il avait perdue. Le moine 
revint chez lui tout joyeux et répétant à qui voulait 
l'entendre : « On ne m'a rien dérobé; j'ai retrouvé ma 
cape. » On prit la description exacte des lieux où le lar- 
cin avait été commis, et l'aubergiste aurait eu certaine- 
ment, dit le biographe, plus de mille florins d'amende 
à payer, si Rienzo était resté au pouvoir. 

Une autre fois, dans les environs de Capranica, village 
qui se trouvait sur les terres 1 du comte Bcrtoldo 1 , des 
voleurs enlevèrent une voiture chargée d'huile et attelée 
d'un mulet ; le comte fut obligé d'envoyer en dédom- 
magement trente florins au conducteur de la charrette 
et de payer une amende de quatre cents florins. 

Une fois même la sévérité du tribun alla jusqu'à la 
cruauté : un de ses courriers, s'étant arrêté dans une 
hôtellerie pour y passer la nuit, fut assassiné et volé 
par un autre courrier. Rienzo condamna le coupable 
à être enterré vivant dans la même fosse que le ca- 
davre de sa victime. Empressons-nous d'ajouter que 
Ton ne rapporte aucun autre fait de ce genre h 
la charge de Rienzo, et que des actes de barbarie sem- 
blables étaient la monnaie courante de la justice à cette 
époque *. 

Le tribun prit également une série de mesures des- 
tinées à ramener la concorde parmi les citoyens : il 
rappela tous les Romains bannis depuis l'amnistie de 
1540; il rendit les biens confisqués ; un jour, il assem- 
bla les citoyens et, dans un langage élevé, entraînant, 

\ . Non loin de Palestrine. 

2. Saint Louis, qui ne passe pas pour un monarque sanguinaire, faisait 
jxrcer la langue aux criminels avec un fer rouge. 



tx vu .: i •«. •• fL'-s :. s^as. es -: : leurs querelles 

*%s.- !•* *i^> i . :^ / .1 -■':•- r -^zt*r; 5*^ exhortations 

v.vi ,w»i •.>>- -• ï :»^ :* •-!> se rveonci lièrent et 

Vt*r* v : v— • : ;* •: ^ :r.v»*x f^rt-z: î z>i terminés sar 

Vu-v jvî* i *«.Ar- il "'i *-£ :r.zs<»r ooreélé jugés, 
V :* .\i t „»r • •? » ? n'iTt- ?r::::-.!f \.uî:..»n leur fût 
*Vi* iw\ *.x „v - ex -h* * ^■• , : ^crs..:"* de >e partager 
ix t,i^.N ^ i x n»x>^ .j «.•!. m .rcr:-2 et qui étaient 
ii v,u w ; : i.»-«n t.: .v.s ra; rv_.es. l„i*zi> établit aussi 
4 i iv x^-v *- . • *.i m. ;>• :»• a :■- -* ;-^tîre se rendait 
. i tv i v »î ■ •*% * v** ' . ^ > : ■- trè* équitable; ce 

» \. i>.\ <. x» ^ î u .V ..-V, r..«:t composé des 
s-."H"\ vx •«! 4 v \.**. , x ro.r if-^r s:,:esse et leur 
x«v„'. ; . ,;•,, »... »; . \ r -iV*."„ sur .t'*juel on voyait 
u v w\v *i -v w * *v v%« u*\ S :. : i^-v^sus de leurs 
. ,ww l * w \w% v ^ i . ;• s ~ t j> s. n: ,es : elle consis- 
,*,*.•.; ..v»'-\ » . , : • *»x *«..'#•; i • •*. : t " * jvîïie du talion. 
Ka-î ^ ■ t\i t x* *.* » : v :\ ?. r\ruvjiî> traitement 
Vv- - 0« k exv.\ i s >^ Yr*^x i.x* ;•.:: Msa:ent aussitôt 
i\\\w\»i s\ >v k a r v ,Vv~vr; s % :î était reconnu 
sv- >ù\ x \i \v v t*. . V -\\: Vcxlzrr le talion, 
y<u.\ !\a,i n \o. % vt v\ Joj o-: >c r\v* -.:;;-.cr a^ant de sor- 
uv slo l^ j°,w w v ,i> v ^s o: >o i;v.*:-:T sur la bouche 
K x Kum^* sic |\< k v IVv-^x ^ À va jv.rùes <e présen- 

Vu iv>U\ \vMvi mu* a \\\î:,o v;ui tr.vv*:rv fort bien 
wuuucut lesctuwox m^ jM>v*u^t : u" h ::une avait crevé 
IVil ^ un »uhv daux une ri\e; le lî-.^sséalla porter 
I^KùuledoN^nt lotrihuud; le ivuj ville fui amené sur 
l'oMMlior du r^piioK\ où ou le lit mettre a genoux. 
i)uaud il \it «rrixer sa \icliun\ il se nvo:inut coupable 
et se mit à |Hms<er des cris de terreur et à implorer 



RÉTABLISSEMENT DE LA JUSTICE. 75 

avec larmes son pardon; cependant il tendait son 
visage, prêt à subir le châtiment de son crime si 
l'offensé voulait le lui infliger; mais celui-ci, touché de 
ses lamentations et de son repentir, lui fît grâce et tous 
deux s'en allèrent réconciliés. 

Le talion existait depuis longtemps dans les lois que 
Ton observait à Rome, et Rienzo ne fit probablement 
qu'en généraliser l'usage; parfois il était rachetable, 
mais il ne semble pas que le tribun ait admis cette tolé- 
rance. 

Rienzo défendit aux Romains de porter des armes dans 
la rue; les querelles furent sévèrement réprimées, à ce 
point que les maîtres n'osaient plus brutaliser leurs 
serviteurs comme auparavant. Non content de rétablir 
la tranquillité, Rienzo voulut aussi corriger les mœurs 
des Romains : il leur interdit de jouer aux dés, d'en- 
tretenir des concubines; il édictades lois sévères contre 
les adultères et les blasphémateurs; contraignit ceux 
qui avaient répudié leurs femmes, sans raisons suffi- 
santes, à les reprendre 1 ; il fit aussi des règlements 
fort rigoureux sur les ventes de denrées et sur le com- 
merce en généra] : les marchands, étroitement surveil- 
lés, devinrent d'une probité peu commune; les bouchers 
et les marchands de poisson, par exemple, qui passaient 
auparavant pour tromper sans scrupule leurs acheteurs, 
leur disaient franchement : « Ceci est du porc et ceci de 
la chèvre; voici de la bonne viande, en voilà de la 
mauvaise! » Comme les effets de la disette continuaient 
à se faire sentir, le tribun fit défricher une partie des 



1. Dans la suite, nous verrons Rienzo rendre obligatoires certains de- 
voirs religieux. 



T4 COLV H MEMO. 

câimp* incultes qui entouraient la Tille, et enTOva 
chercher du Me jusqu'en Sicile. 

Plein de doucvur et d'affabilité poor tous ceux qui 
scLichaient sa protection. Cola diRienzo s'efforçait tou- 
jours de leur Tenir en aide ; chacun avait libre accès au- 
près de lu: et rarement on sortait mécontent de sa pré- 
sence; à certains jours, il recevait plus spécialement les 
veuves et les orphelins. Quand les plaintes qu'on lui 
apoocuî: client fondées, il sévissait durement contre 
k< *ruj:al !<*<. Cest ainsi qu'il condamna deux citoyens 
de manrae. scribes du sénat, Tommaso di Fiortifiocca * 
e: !\}ueeLl- ::o de la Caméra, qui avaient outrepassé leurs 
dr^hs. à porter le bonnet d'infamie, supplice infligé 
ordî:iJÙreiucut aux faussaires, et à payer une amende 
de m: le livres chacun. 

Sou esprit d'équité fut bientôt célébré partout ; de 
fort loin les lia! ions venaient lui soumettre leurs litiges, 
et il cita à son tribunal et condamna une quantité in- 
crojatte de criminels de toute espèce. A Pérouse, par 
exemple on avait assassiné un Juif enrichi par l'usure, 
ainsi que sa femme, et ce meurtre était demeuré im- 
puni ; Cola di Rienio évoqua l'affaire à son tribunal et 
juMivv fut faite. 

Tue foule d'exilés et de malheureux, victimes de la 
txrannic de leurs seigneurs, vinrent de Toscane supplier 
le tribun d'user de son influence pour les faire rentrer 
dan* leurs biens ; il les accueillait avec bienveillance, 
leur prodiguait des paroles d'encouragement et ne né- 
gligeait rien pour soulager leur infortune. 

Malgré tous ces soins absorbants, il trouvait le temps 



RÉTABLISSEMENT DE LA JUSTICE. 77 

de veiller attentivement à l'administration de la ville, 
et J on s étonnait qu'il pût suffire à tant d'occupations 
diverses. Un grand nombre de secrétaires travaillaient 
jour et nuit sous sa direction ; quelques-uns d'entre 
eux étaient des hommes fort instruits, qu'il avait su 
s'adjoindre pour rédiger les innombrables missives qu'il 
expédiait dans toutes les directions et dont il avait soin 
de garder copie. 



à 



CHAPITRE VII 



POLITIQUE INTÉRIEURE OU TRIBUN 



Cola tli Rienzo ne négligeait rien de ce qui lui sem- 
blait de nature à consolider ou même à affirmer son 
autorité. Il prit, par exemple, un blason qu'on voyait 
encore représenté, il y a deux siècles, sur un des murs 
du Capitolc; c'était 
un soleil d'or à sept 
rayons terminés 
a chacun par une 
étoile d'argent, se 
détachant sur un 
fond azuré. Ces ar- 
/ mes étaient, préten- 
dait Rienzo, celles 
de Boetius Severi- 
nus, ce philosophe 
m*»» do cola di m*™ <I U > avait gouverné 

Rome au temps de 
Théodoric et que le trioun considérait comme le 
dernier des Romains digne de ce nom glorieux'. Peut- 
être étaient-elles destinées à représenter Rome et son 
chef répandant la lumière sur le monde. Quant aux 

1. Voir Appendice, n' 11. 




v 



roUTIQl'E INTÉRIEURE DU TRIBUN. 70 

sept étoiles, elles avaient sans doute pour but de rap- 




peler les sept dons du Saint-Esprit 1 , que le tribun se 



1. La sagesse, l'outeodement, la science, la prudence, la force, la piété, 
a crainte de Dieu. 



84 COLA I>I MEMO. 

flattait d'avoir reçu*. Ce blason était gravé sur le sceau 
dont il marquait les pièces officielles et décorait l'éten- 
dard qu'on portait devant lui dans les cérémonies. 

Il datait ses actes : de la première année de la répu- 
blique restaurée. Armand de Brescia en avait fait 
autant avant lui, car les hommes ont toujours été portés 
à s'imaginer que leurs efforts ont renouvelé la face du 
monde et que tout ce qui a été fait avant eux ne compte 
pas. 

Une des prérogatives les plus enviées du pouvoir était 
le droit de faire battre monnaie; c'était à la fois une 
marque de puissance, une preuve d'indépendance poli- 
tique et une source de profits souvent aussi grands 
qu'illégitimes. Les Romains, des qu'ils eurent rétabli 
le sénat, s'empressèrent de fabriquer des monnaies cl 
les sénateurs usèrent presque constamment de ce droit; 
ces pièces représentaient le plus souvent d'un côté 
saint Pierre remettant au sénateur ses insignes : la 
barrette, le manteau, etc. : de l'autre un lion ou les armes 
de la ville. Les papes firent également battre monnaie 
à Rome et accordèrent même parfois ce privilège aux 
gouverneurs des provinces. Rienzo, jaloux d'exercer, lui 
aussi, ce droit régalien, pria les Florentins (le 7 juin) 
de lui envoyer un graveur, un essayeur et un ouvrier 
expert; car, à ce moment, Florence passait à juste titre 
pour posséder les plus habiles monnayeurs de l'Italie. 
Les pièces que le tribun fit frapper sont composées d'un 
alliage où l'argent et l'élain entrent en quantités à peu 
près égales, alliage qui était d'un usage fréquent au 
moyen âge. On l'appelait en Italie « mistura », ce qui 
signifie mélan|^| « argento nero », à cause de la 

ruait l'étain. Ces mon- 





rOUTIUUE INTÉRIEURE DC TRIBUN. 81 

naies, devenues excessivement rares 1 , appartiennent à 
deax types légère- 
meot différents, 
correspondant aux 
deax périodes du 
tribunal de Ricnzo. 
Le premier type 
représente d'un cô- 
té, dans le champ, 
un objet difficile à 
identifier : un éten- 
dard déployé, dont 
le graveur aurait voulu figurer les plis perpendiculaire- 
ment à la hampe, 
selon certains au- 
teurs' (opinion qui 
nous paraît pour 
lemoinsavenlurée); 
un peigne à lisser, 
selon d'autres 1 , à 
l'imitation de ceux 
qui sont gravés sur 
les deniers de Pro- 
vins, ville où se fa- 
briquait alors une grande quanlilé de drap et qui élail 
en relations constantes de commerce avec Rome*. Ce qui 

1. On n'en connaît que trois ou quatre exemplaires : musée Kircher, 
Bclli, Barlolotnco Borghèse. 

2. Flora vaut i, AnUqui romanorum pontificum denarii, Ztrnrino Re, etc. 

3. Zanetii, flttova raceolta délie monete délie Zecche (Malin; Grade- 
aigo; Papcncordi. 

4. Au moyen âge, il était fréquent qu'une Tille empruntât a une autre, 
pour des niions diverses, son type de monnaie, en le modiliant légèro- 




Denarii provitini. 



82 



COU DI RIENZO. 



rend fort plausible cette explication, c'est qu'on frappa 
longtemps à Rome des deniers dits provisini ou provia,- 
nesi, sur le modèle des deniers de Provins. Au-dessus 
de ce peigne, un soleil, un croissant et une étoile ou 
un annelet; en légende circulaire les mots : ROMA 
CAPVT MV. (Roma capul mundi 1 ) vaine et pompeuse 
épithète à laquelle les Romains tenaient beaucoup et 
que portèrent presque toutes leurs monnaies durant le 





Monnaie de Cola di Rienzo. 
Variante du premier type. 



Monnaie de Cola di Rienzo. 
second type. 



moyen âge. Au revers est une croix cantonnée des quatre 
lettres V. R. R. S. {Urb$), autour -h ALMVS TRI- 
BVNAT. (Almus tribunatus). 

On connaît une variante de ce type dans laquelle les 
lettres V. R. B. S. manquent; mais ce ne fut là proba- 
blement qu'un essai, car il n'est signalé ni par Zefirino 
Rc, ni par Papencordt. 

Le second type est semblable au premier. Il porte en 
légende -+- ROMA CAPVT MV. et le peigne de Provins 
dans le champ; au revers les lettres V. R. B. S. ne s'y 
trouvent pas; on lit en légende -h N. TRIRVN. AVGVST. 
(Nicolam tribunus Àugmtus). Cette qualification de 
« Augustus », que le tribun ne prit qu'après le 1 er août, 
indique que ce second type fut créé postérieurementr à 
celte date. Quant au premier, il est probable qu'il fut 



i . Ces trois mots forment commencement du vers : Roma capul mundi 
régit orbis frena roiundi. 



POLITIQUE INTERIEURE DU TRIBUN. 85 

émis dans le courant de juillet; car, dès le 21 août, 
Clément VI se plaint que Rienzo ait osé faire frapper 
des monnaies. 

Le tribun faisait toujours suivre son nom, dans les 
actes officiels, d'une série de titres qui étaient, si nous 
pouvons nous exprimer ainsi, comme une profession 
de foi et auxquels ses contemporains attachaient une 
grande importance, car tous les chroniqueurs ont soin 
de les rapporter exactement; dans la confirmation des 
statuts de la corporation des lainiers 1 , il s'intitule : 
« Nicolas, sévère et clément, tribun de la liberté, de la 
paix et de la justice et libérateur illustre de la sainte 
république romaine» et, plus tard 2 (statuts des drapiers) : 
« Le soldat vêtu de blanc du Saint-Esprit, sévère et clé- 
ment, libérateur de la ville, défenseur de l'Italie, pro- 
tecteur du genre humain et tribun auguste. »I1 prétendit 
dans la suite que l'épithète de sévère avait été choisie 
par lui en souvenir de ce même Boctius Scverinus, dont 
nous avons dit qu'il avait pris les armes; il alla même 
jusqu'à donner à son fils le nom de Boctius. 

Au haut du palais qu'il habitait flottait toujours 
I étendard du peuple, aux armes de la ville; quand il 
sortait à cheval, on portait devant lui la bannière de la 
justice, tandis que des serviteurs, marchant à ses côtés, 
jetaient au peuple de l'argent à poignées. La première 
fois qu'il se montra dans ce pompeux appareil fut le jour 
de la Saint-Jean (24 juin), peu de temps après l'exécu- 
tion de Martino di Porto. Rome tout entière se rendait 
ce jour-là à l'église dédiée au précurseur. Sous couleur 
d'y aller aussi faire ses dévotions, le tribun traversa la 

1. 27 juin. 
3, 6 septembre. 



*4 GOLÀ DI R1ENZ0. 

ville escorté d'une troupe nombreuse de cavaliers, tous 
superbement velus; pour lui, il montait un cheval 
entièrement blanc et portait un manteau de soie blanche, 
frangé d'or et garni d'ornements en drap; un corps 
d'élite composé de cent citoyens du quartier de- la Reola 
marchait devant lui. 

Une autre fois, il déploya plus de faste encore : le 
peuple prévenu à l'avance par des hérauts, encombrait 
le chemin que devait suivre le tribun, et poussait, à son 
approche, de longues et bruyantes clameurs ; tous vou- 
laient contempler de près cet homme qui, par le seul 
effort de sa volonté, avait mis eu fuite les barons et 
rétabli si promptement la paix et la justice. Une troupe 
de cavaliers, aux armures étincelantcs, ouvrait la mar- 
che; Rienzo venait de les désigner pour aller guerroyer 
contre le préfet di Yico, ainsi que nous le verrons tout à 
Fheure ; derrière eux s'avançait la foule des magistrats : 
juges, notaires, camerlingues, chanceliers, scribes du 
sénat, syndics, officiers chargés de la sécurité publique; 
puis venaient quatre cavaliers du corps de la ma- 
réchaussée, montés sur leurs palefrois. A leur suite 
s'avançait seul Gianni di Allô, portant une coupe d'ar- 
gent doré où se trouvait l'offrande destinée aux autels, 
comme cela se pratiquait lorsque les sénateurs se ren- 
daient en gala à une église; il était suivi de soldats à 
cheval et de musiciens dont les uns portaient des trom- 
pes d'argent et les autres des tambours lamés du même 
métal, et qui remplissaient les airs de sons éclatants; 
les crieurs publics, les hérauts marchaient en silence 
derrière eux. Ensuite venaient Buccio, Gis de Guibileo, 
une épée nue, symbole de la justice, à la main, et Liello 
Migliaro,qui, tout le long du chemin, jetait à la foule de 



POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 85 

droite et de gauche de la menue monnaie ; deux hommes 
portant des sacs pleins d'argent se tenaient à ses côtés. 
Immédiatement après Liello parut Cola di Rienzo monté 
sur un cheval de haute taille; il portait un vêtement 
de velours moitié vert , moitié jaune, tout garni de 
vair ou petit gris 1 . De la main droite il tenait, selon 
la coutume, un bâton de commandement en acier poli, 
qui se terminait par une boule en argent doré, sur- 
montée d'une croix; cette croix contenait, disait-on, un 
morceau de la vraie croix ; on y avait gravé d'un côté : 
Deus, de l'autre : Spiritw sanctus. Cecco di Àlesso por- 
tait au-dessus de la tête du tribun un étendard blanc 
sur lequel étaient représentées ses armes; au haut de la 
hampe était une colombe blanche en argent, qui avait 
dans son bec une couronne d'olivier. De chaque côté de 
Rienzo, formant la haie, marchaient cinquante soldats 
venus exprès de Vitorchiano* ; ils étaient armés de haches 
el couverts de peaux d'ours. Une foule de gens sans 
armes, pour, la plupart citoyens riches et considérés, 
mais n'occupant pas de charges publiques, fermaient la 
marche et témoignaient par leur présence de la sympa- 
thie universelle qu'inspirait alors le tribun. 
.On avait dû abattre les murs de la ville pour per- 

i , Il faut se souvenir que les Français, qui déjà en ce temps-là étaient 
les maîtres de la mode, donnaient l'exemple de ces accoutrements bi- 
zarres, contre lesquels ni les papes, ni les rois ne parvenaient à réagir 
efficacement. En ce qui concerne les fourrures, extrêmement rares alors, 
elles étaient le complément indispensable de tout vêtement luxueux ; les 
nobles et la haute bourgeoisie s'en réservaient exclusivement l'usage. Les 
Allemands forent les premiers a les introduire en Italie. Les religieuses 
s'étant mises à porter des fourrures, les papes le leur interdirent et celles- 
ci, ne pouvant renoncer complètement à cette parure, employèrent désor- 
mais des peaux de chats et d'agneaux. 

2. Vitorchiano, sud-est de Montefiascone. 



mettre à celte multitude de passer sans encombre. Le 
cortège traversa le pont Saint-Pierre 1 el arriva au pied 
de l'escalier qui menait à Tactique basilique*. Là, Rienzo 
mit pied à terre, il gravit les degrés ; tons tes chanoines 
et tons les prêtres, vêtus de leurs babils de fête el de 
leurs surplis blancs, sortirent à sa rencontre, portant la 
croii et l'encens, et enlonnèreot l'hymne : Yen» creator 
Spirihu. Le tribun pénétra dans l'église, mit un genou 
eu terre devant l'autel el y déposa sou offrande. 

Certes il eût élé à nos yeux plus noble, pour Rienzo, 
de suivre jusqu'au bout l'exemple des tribuns qu'il 
s'était d'abord proposés pour modèles, cl de conserver 
comme eut dans les honneurs sa simplicité première ; 
mais en ces temps où la puissance se mesurait à la 
magnificence, où les rois, les seigneurs, les prélats, 
tous les grands enfin, aimaient à s'entourer des signes 
extérieurs de la richesseel de la force.on n'aurait point 
manqué de considérer une pareille conduite comme un 
aveu de faiblesse et une preuve que Rienzo se reconnais- 
sait tacitement indigue des hautes fonctions dont il 
s'était empare. Pour qu'on crut à sa puissance, il devait 
en faire ostentation. 

Il faut avouer toutefois que cette concession aux pré- 
jugés de son temps lui coûta peu, et qu'il se laissa bien 
vite séduire par les douceurs du luxe et de l'adulation. 
Sa frugalité d'autrefois lit place à un amour immodéré 
pour la botine chère; on le vit prendre part chaque 
jour t\ de somptueux festins où les mets les plus déli- 

1 h. ■'.,:■' k'atkanu » aujourd'hui détruit. 

■■>, on partie drlniite par la. foudre en dé- 
> ilors i peu près rasped qu'on lui toit dans 
i il* lUjJuhî. jji- -1 ■<■ I* • Incendie du Borpo ». 






POOTIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 87 

cats et les vins les plus recherchés étaient servis avec 
profusion; des bouffons, des chanteurs venaient le dis- 
traire durant ses repas, et il accueillait favorablement 
les flatteurs et les faiseurs de sonnets qui chantaient en 
vers pompeux ses vertus et ses hauts faits. 

Rienzo entendait que tous les siens profitassent de sa 
rapide élévation : lorque sa femme allait à l'église Saint- 
Pierre, elle se faisait accompagner de jeunes gens 
armés et d'un grand nombre de femmes nobles; des 
enfants munis de parasols et d'éventails la protégeaient 
des ardeurs du soleil et veillaient à ce qu'elle ne fût 
point incommodée par les mouches. Un de ses oncles; 
nommé Giovanni Barbieri parce qu'il avait exercé le 
métier de barbier, reçut le titre de baron; son nom 
malsonnant fut changé en celui de Giovanni Rosso, et 
Ton vit ce seigneur de nouvelle date parcourir à cheval 
les rues de la ville, suivi d'une nombreuse escorte. Il 
voulut faire épouser à sa sœur, qui était veuve, un baron 
fort riche. Un de ses neveux, Conte, reçut la garde de 
la forteresse de Civita-Vecchia. 

II semble que les Romains manifestèrent quelque 
étonnement de voir leur tribun se conduire d'une 
manière si peu conforme aux sentiments qu'il profes- 
sait naguère, car Rienzo éprouva le besoin de se dis- 
culper et écrivit dans ce but à l'un de ses amis résidant 
à Avignon une lettre qui n'était sans doute point 
destinée à demeurer secrète. Elle porte la date du 
15 juillet. « Dieu, dit-il, pour qui rien n'est caché, sait 
bien ce qui nous a fait accepter un joug si pesant : ce 
n'est pas le désir des dignités, des emplois, de l'honneur 
ou de la gloire (nous avons toujours méprisé ces choses 
comme de la boue), mais c'est l'amour du bien public. 



88 COLA DI RIENZO. 

Dieu lui-même nous a imposé cette mission que nous 
ne lui avions jamais demandée. Il sait si nous avons 
distribué des charges, des bienfaits et des honneurs à 
nos parents, si nous amassons des trésors pour nous- 
même, si nous nous écartons jamais de la vérité, si 
nous leurrons les hommes par de vaines paroles, si 
nous dépouillons autrui pour nous enrichir, nous et 
nos héritiers, si nous nous délectons aux mets délicats 
ou à quelque autre plaisir, et si nous sommes fourbe en 
quoi que ce soit. Dieu nous est témoin de ce que nous 
avons fait et faisons encore pour les pauvres, les veuves, 
les orphelins et les enfants abandonnés. Cola di Rienzo 
vivait bien plus tranquille que le tribun. » 

C'est ainsi qu'il énumère plutôt qu'il ne réfute les 
griefs plus ou moins fondés de ses adversaires. Il voulut 
même un peu plus tard se démettre de sa charge, mais 
tous ses conseillers s'y opposèrent énergiquement et il 
consentit à la conserver au delà du terme primitive- 
ment fixé. 

Rienzo n'en continuait pas moins avec persévérance 
et habileté le cours de ses réformes; il sentait bien qu'il 
ne suffisait pas d'avoir établi, grâce à un coup de main 
heureux, le bon état, et qu'il fallait faire disparaître au 
plus tôt les derniers vestiges de la tyrannie des nobles, 
et les mettre hors d'état de rien entreprendre contre la 
liberté des Romains. Des lois édictées le 24 juin et le 
7 juillet eurent pour but d'abolir tous les privilèges des 
nobles et d'environner la puissance du peuple d'un 
apparat qui la rendit plus imposante. Défense fut faite 
aux barons d'avoir sur leur palais des écussons à leurs 
armes; les armoiries des Colonna, desOrsini, desSavelli 
furent arrachées et brisées ; on ne vit plus à Rome que 



MM 



POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 89 

les armes du pape et de la ville, et le tribun ordonna 
aux Romains de ne reconnaître désormais d'autre auto- 
rité que celle du souverain pontife et du peuple. 

Afin d'ôter aux barons tout point d'appui dans l'inté- 
rieur de la ville, il leur donna Tordre de jeter bas les 
palissades dont leurs demeures étaient environnées ; ils 
obéirent; alors Rienzo les obligea à transporter à leurs 
frais au Capitole les pieux et les planches qui en prove- 
naient. Avec tous ces matériaux, il fit murer les colonna- 
des qui entouraient le Capitole, fortifiant et agrandissant 
ainsi son palais. Comme il rêvait d'y accomplir d'impor- 
tantes restaurations, il imposa une taxe de cent florins 
à tous ceux qui avaient exercé les fonctions de sénateur. 
Les travaux furent, en effet, commencés, mais restèrent 
inachevés; seule une petite chapelle dont la charpente 
était tout en fer et les parois en lames d'étain fut ter- 
minée à temps ; l'intérieur en était richement décoré et 
splendidement illuminé quand on y célébrait les offices, 
et le chœur passait pour un des meilleurs qu'on eût 
jamais entendus. C'est là que le tribun venait, sans 
sortir de son palais, remplir ses devoirs de chrétien et se 
donner le plaisir, fort peu chrétien, de voir les barons 
qu'il avait vaincus forcés d'assister aux services debout, 
les bras humblement croisés sur la poitrine, le capu- 
chon rabattu, dans une attitude pleine de crainte et 
d'abattement. Un prodige acheva de jeter la consterna- 
lion parmi ses ennemis : une femme accoucha de deux 
enfants attachés par le milieu du corps et dont le plus 
grand semblait absorber le plus petit. On y vit un signe 
évident que le peuple, devenu le plus fort, allait détruire 
complètement la noblesse. 

Rienzo abolit certains impôts vexaloires qui pesaient 



90 COLA DI RIENZO. 

principalement sur le peuple : les droits de péage 
furent réduits ou supprimés ; les impôts de consomma- 
tion sur le pain, sur le vin, disparurent. Pour remplacer 
ces sources de revenus, le tribun eut recours à une 
gestion plus économique des deniers publics et sur- 
tout à une perception plus rigoureuse des autres 
impôts. 

La taxe des feux, sorte d'impôt foncier qui existait 
également en France à cette époque, n'élait perçue que 
fort irrégulièrement; elle s'élevait jadis à vingt-quatre 
deniers par habitation, soit à un peu plus d'un carolin, 
mais au temps de Rienzo bien des cités ne la payaient 
plus, et dans les campagnes les seigneurs s'en appro- 
priaient souvent le montant. 

Le tribun résolut de mettre un terme à ces abus 
et des émissaires chargés de percevoir cette taxe par- 
coururent tout le pays soumis à Rome; partout ils 
reçurent bon accueil : les habitants de la Toscane infé- 
rieure, de la Campanie, du Littoral et môme ceux de 
Sant Anliocca 1 , qui étaient tributaires de Rome, s'em- 
pressèrent de fournir l'argent exigé par le tribun, car 
ils étaient certains que Rienzo en ferait bon usage. Dans 
les campagnes, les vassaux des barons payèrent un 
carolin d'or par feu, et les seigneurs eux-mêmes, qui 
auparavant s'étaient toujours soustraits à cet impôt, 
durent se résigner à le subir. L'argent affluait de 
tous côtés ; c'est à peine si l'on avait le temps de le 
compter. 

Seul, au milieu de cet empressement général à obéir 



4 . Peut-être est-ce l'île S. Antiocca, voisine de la côte sud-ouest de la 
Sardaignc. 



POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 91 

aux ordres du tribun, Giovanni di Vico, préfet de Rome 
et seigneur de Viterbe, refusa de se soumettre. Cola di 
Rienzo lui accorda trois jours pour faire amende hono- 
rable en présence du peuple assemblé, le menaçant des 
plus grands châtiments s'il n'obéissait pas. Giovanni ne 
tint nul compte de cet ordre ; le tribun le déclara alors, 
devant tous les citoyens réunis en parlement, déchu de 
sa charge, de ses dignités et de ses titres ; l'appela par 
son nom, Giovanni di Vico, ce qui passait pour une 
sanglante injure; le qualifia de fratricide; le somma de 
rendre la forteresse de Rispampano 1 , qui appartenait 
au peuple romain ; et finalement lui déclara la guerre. 
Pour éviter toute compétition au sujet du titre de préfet 
de Rome, il se réserva cette charge. 

1. Rispampano ou Rocca Rispampano se trouve au sud de Toscanella. 



CHAPITRE VIII 



GUERRE CONTRE GIOVANNI Dl VICO ET SES CONSÉQUENCES 

En cherchant à faire rentrer dans le devoir le préfet 
par la force des armes, Rienzo se lançait dans une dan- 
gereuse aventure, car une défaite ou même un échec 
eût été fatal à son autorité à peine établie 1 . Or Giovanni 
passait pour un guerrier intrépide; la vie de brigan- 
dages qu'il menait, ses luttes incessantes avec les cités 
et les seigneurs voisins l'avaient accoutumé au métier 
des armes; il pouvait, grâce à ses richesses, soudoyer, 
comme il le lit d'ailleurs, de nombreux mercenaires ; 
de plus, la majeure partie de la noblesse romaine était 
de connivence avec lui, et ses sujets, surtout les habi- 
tants de Viterbe, montraient, quelque étonnant que cela 
paraisse, un grand attachement pour leur maître malgré 
sa cruauté; ils avaient accueilli très froidement la lettre 
par laquelle Rienzo leur annonça, dès le 24 mai, les 
événements qui venaient de s'accomplir. 

Les empiétements de Giovanni étaient incessants et 
néanmoins il savait se concilier les bonnes grâces du 
Saint-Siège; ainsi, l'année précédente, il avait eu une 
querelle avec le pape au sujet de Yetralla, petite ville 

i . U chute de Cerroni fut en grande partie causée par raTortement de 
I expédition des Romains contre le préfet. Voir chapitre xx?. 



GUERRE CONTRE GIOVANNI DI YJGO. 93 

qui faisait partie du domaine de l'Église 1 et qu'il 
voulait acheter à Andréa Orsino; Clément VI s'était 
énergiquement opposé à la cession de cette place et en- 
joignit 1 aux barons romains de l'empêcher au besoin 
par la force. Le préfet ne tint aucun compte de cette 
menace et s'établit à Vetralla; il trouva moyen cepen- 
dant d'apaiser la colère du pape. Peu après, nous le 
trouvons en guerre avec le recteur du Patrimoine; la 
ville d'Orvieto s'était liguée avec lui. Cette fois encore 
il réussit à conclure une paix avantageuse 3 (14 jan- 
vier 1347); bien plus, il obtint de ce même recteur, au 
moment de sa lutte contre le peuple romain, des secours 
en hommes et en argent. Le recteur de la Campanie 
lui fournit également des subsides. 

C'est de quoi se plaint violemment le tribun dans la 
lettre suivante, adressée au pape le 7 juillet, au plus 
fort de sa lutle contre Giovanni di Vico : 

«Les pauvres sont satisfaits, les faibles se réjouissent, 
dit-il, les Romains ont juré de défendre le bon état 
jusqu'à la mort; deux hommes seulement s'opposent à 
nos efforts, tous deux fratricides, coupables de tous les 
crimes, rebelles à l'Église, Giovanni di Vico et le comte 
de Fondî *. Ce qui nous est plus douloureux à dire et sur- 
tout à supporter, c'est que les obstacles que nous ren- 
controns pour les faire rentrer dans le devoir, nous 
viennent des représentants de Votre Sainteté dont nous 
étions en droit, au contraire, d'espérer la bienveillance: 

1. Au sud de Viterbe, sur le bord du lac de Vico. 

2. Le 22 août 1546. 

5. Grâce aux bons offices de Giordano Orsino, capitaine du Patrimoine, 
et de Guido. 

4. Le comte de Fondi avait refusé de reconnaître Rienzo. Voir cha- 
pitre un. 



*4 COU W RIENZn. 

le gouverneur du Patrimoine, oublieux des maux que 
Giovanni a causés à l'Église, s'est ligué avec lui contre 
nous et lui fournit des secours sansdroitet sans raison ; 
le gouverneur de la Campanie, Alniengo, agit de même. 
11 ne faut pasque vous ignoriez plus longtemps la conduite 
de deux de vos serviteurs, qui trahissent ainsi leurs 
devoirs. Nous aurions gardé volontiers le silence, mais 
leurs crimes sont connus de tous; Dieu nous est témoin 
qu'ils ont une passion insatiable pour l'argent et ne 
montrent aucun zèle pour les intérêts de Votre Sainteté, 
de l'Église et de la justice. Loin de là, ils prennent tou- 
jours le parti des tyrans contre les malheureux qui 
réclament leur appui et les forcent souvent à s'exiler. 
Le gouverneur de la Campanie a acquitté, pour un peu 
d argent, deux assassins qui, après avoir violé une de 
leurs parentes, Pavaient lâchement massacrée avec ses 
enfants; il a de même absous le comte de Fondi, qui 
cependant a fait mettre à mort Ceccano et Rainaldo de 
Murolo et a laissé égorger sur ses terres plus de cent 
croisés qui se dirigeaient vers Smyrne; enfin il n'impose 
d'autre châtiment a un parricide qu'une amende de cent 
florins. Le frère de ce serviteur infidèle, ÀngelodeMon- 
teleone n'a pas craint de s'engager au service de Louis 
de Hongrie, votre ennemi. Nous vous supplions donc 
avec respect et humilité, mais avec instance, de donner 
des ordres à ceux qui commandent en votre nom, afin 
que ces scandales prennent fin. 

« Nous ne pouvons, dit-il en terminant, vous cacher 
une coutume abominable qui s'est introduite parla faute 
de ceux qui représentent votre autorité : les magistrats 
subalternes, délégués dans les petites villes et dans les 
places fortes, ont l'habitude d'oÔr^nx coupables de les 



GUERRE CONTRE GIOVANNI Dl VICO. 95 

acquitter moyennant un peu d'argent et se hâtent de ter- 
miner les procès de cette façon, afin de prévenir l'arrivée 
des juges et de s'approprier indûment le montant des 
amendes; ainsi pour dix florins ils rendent la liberté à 
un meurtrier; les juges, quand ils arrivent, ne peuvent 
plus poursuivre les criminels et cette impunité augmente 
leur audace. » 

Rieuzo ne fut pas pris au dépourvu par la résistance 
du préfet. 11 avait eu soin d'organiser militairement la 
ville et d'exercer les citoyens au maniement des armes, 
car il comprenait bien que la résignation des nobles 
n'était qu'une feinte destinée à cacher leurs agissements 
secrets et à endormir la défiance du peuple, que tôt ou 
tard ils tenteraient un suprême effort pour reconquérir 
ce pouvoir, dont ils avaient tant abusé et qui leur était, 
par conséquent, si cher, et qu'il n'y aurait de sécurité 
pour le bon état que du jour où une victoire rem- 
portée sur les ennemis de la liberté démontrerait à 
tous la force du peuple et son ardeur à défendre ses 
droits. 

Chaque quartier devait fournir un contingent de ca- 
valiers et de fantassins : les cavaliers, au nombre de 
trois cent vingt-cinq, formaient un corps d'élite; le tri- 
bun leur donna des chevaux de combat richement har- 
nachés et caparaçonnés, des roussins, pour porter leur 
équipement, des armures neuves d'un travail remar- 
quable et une solde ; les fantassins, choisis parmi les 
jeunes gens les plus robustes et les plus vaillants de la 
ville, reçurent des armes et une paye relativement éle- 
vée, ils durent prêter serment et se tenir toujours prêts 
à partir au premier signal donné par la cloche d'alarme 
duCapitole; Rienzo les répartit en treize compagnies, 



c>?cr*5fcclir.: awx tr*:ie quartier* et ayant chacune 

la as^n {z*** n:«i:-re de haros* 1 s'enrôlèrent dans 
lancée c« :«<i:4t« soi: par crainte, soit par ambition, 
ce. o:a=3e ils êtaieat les seu's qui eussent quelque 
cc££i:n£jld>;? de Fart militaire, Rienzo fut contraint 
p«^^ ::..; ursce Wur o>r.5or le commandement de 
ses tr:cr*s^ Jjrmîs es effet ii ne trouva dans le peuple 
d'iociz» carvjl !>e de eve luire une année et lorsque, 
; * jt> tari, !;:rs !cs a; :!^> eurent abandonné sa cause, il 
<e *i; c:L\s* d'avoir recours à des chefs mercenaires 
çui. :- N moquent venu* ou bien restèrent inactifs, ou bien 

A c*-:;e arir.êe essentiellement romaine et relative- 
u>>ui frru\ eu êcarvï à la faille population de la ville, 
sej^i^nirent des tnxi[vs auxiliaires. Les habitants de 
Cornet >, dont tiiovanni di Yico «renaît singulièrement 
le oaimecw» envièrent au tribun tous les soldats 
*:,>£• ils pouvaient disposer, m)q$ la conduite de leur 
se:.::KHi!\ Manfredo: Fervmse fournit soixante cavaliers; 
Todu Nanti* mirent également des troupes à la disposi- 
tion de Rienco, qui se tn>uva avoir ainsi sous ses ordres 
mille cavaliers et six mille tantassins; il n'y avait pas 
un seul nicrvvnaire dans leurs rangs et tous étaient 
animés d'une èjale haine contre la tyrannie des barons 
et dune rçale conviction qu'ils travaillaient à l'affran- 
chissement commun: un tel spectacle était rare alors en 
Italie. 

Pour êuter toute tentative de revolte de la part des 
nobles pendant l'absence des milices, le tribun en fit 

t, \w p*£t m. 



GCERRS G03TKE GI0YA5M M UCW. 01 

mettre en prison un grand nombre : Gionlano et Rinaldo 
Orsini, Gîordano di Marino, Stefano Colonna, Buccio, 
enfin tous ceux dont il redoutait l'audace. Suivant un 
usage fréquent alors, il offrit mille florins de Pérouse à 
celui qui lui apporterait la tête de son adversaire. 

Le commandement suprême de l'armée fut confié à 
Cola Orsino, seigneur du château Saint-Ange; Rienzo 
lui adjoignît Giordano Orsino comme conseiller et 
peut-être aussi comme surveillant. Les Romains étaient 
pleins de confiance et d'ardeur, et le tribun résolut d'en- 
vahir sur-le-champ le territoire de Giovanni. Pour lui, 
il attendit à Rome que les événements rendissent sa pré* 
sence nécessaire sur le théâtre des hostilités. 

Le mois de juin lirait à sa fin quand l'armée se mil 
en marche; la première ville qu'elle rencontra sur son 
chemin, après Sutri, fut Vetralla, qui appartenait, 
comme nous l'avons dit, au préfet. A peine arrivés sous 
ses murs, les Romains se mirent en devoir de ravager 
sans merci les champs et les fermes d'alentour; les 
habitants, saisis de terreur, ouvrirent le lendemain 
leurs portes aux assiégeants, mais la garnison se réfugia 
dans la citadelle qui dominait la ville. Pour s'en rendre 
maître, il fallut entreprendre un siège en règle. 

Or, l'usage de lapoudre était encore inconnu en Italie 
à celte époque, car, bien que Villani en parle dans sa 
description de la bataille de Crécy, il semble démontré 
que l'on n'en fit point usage dans ce pays avant l'année 
1380. Les Romains attaquèrent donc la forteresse sui- 
vant les anciens principes, qui n'avaient guère varié 
depuis Jules César, et, à grand renfort de catapultes et 
de balistes, ils couvrirent les remparts de pierres, de 
morceaux de fer et de plomb, de matières incendiaires 

7 



5» Ci H M3*\ 

<k ..u:. sorte; pcis, quizd les soldats do Giovanni, 
a-xai L^s soiîsceue ^rrle de prv>jectiles, semblèrent hors 
d\:it de d-ifen-ire i\*"»nxlie des mors, ils roulèrent 
devant une de> fortes nn immense bélier en bois, qu'ils 
avaient coct&nit sur place. La nuit étant survenue pen- 
dant Fop*raû ?n. ils eurent l'imprudence d'abandonner 
leur macLine. que les assiégés se hâtèrent d'inonder 
d*hui*\ de poix, de soufre, de térébenthine enflammés. 
Le lendemain matin, les Romains ne trouvèrent plus 
qu'un monceau de cenire- Quelque peu découragés par 
celle mésaventure» ils renoncèrent à s'emparer de vive 
force de la citadelle et se bornèrent à ravager svstéma- 
tiquement le pays, jusque sous les murs de Yilcrbe, 
brûlant les maisons, sciant les arbres, coupant les pieds 
de vigne et saccageant les champs couverts de blé et de 
lin prvts à èlre récoltés; les dégâts s'élevèrent à qua- 
rante mille florins. In détachement de l'armée alla 
assiéger Bieda, petite forteresse au nord de Vetralla, 
tandis qu'un autre se dirigea sur Rispampano. 

Les habitants de Viterbe tremblaient pour leurs vies ; 
ils priaient et suppliaient Giovanni de céder, mais le 
hautain seigneur s'obstinait dans sa résistance. Il alla 
chercher des mercenaires jusqu'en Lombardie. Rienzo, 
instruit de ce fait, écrivit aux Florentins : « Giovanni 
di Vico, ce traître infâme, ennemi de Dieu et des 
hommes, a recruté des soldats en Lombardie pour 
attaquer Rome et attenter ainsi à la sécurité de toute 
l'Italie ; mais* nous l'espérons bien, le peuple et le 
Saint-Esprit sauront repousser ses attaques. Nous vous 
demandons, au nom de votre amitié, d'interdire aux 
troupes de Giovanni l'accès de votre territoire, car il est 
notre ennemi et, par conséquent, le vôtre. Si vous y 



GUERRE CONTRE GIOVANNI DI VICO. 99 

consentez, vous nous rendrez un plus grand service 
qu'en nous envoyant deux cents cavaliers. » (18 juillet.) 

Cependant le siège de Vetralla traînait en longueur, 
la chaleur était devenue accablante, les auxiliaires com- 
mençaient à se lasser, tandis que le préfet voyait grossir 
chaque jour le nombre de ses soldats. Rienzo résolut de 
prendre en personne le commandement de son armée et 
il se disposa à partir de Rome avec un corps d'élite. À 
cette nouvelle, Giovanni tint un conseil de guerre et, 
sur l'avis de ses capitaines, prit le parti de demander 
la paix. Le vice-recteur du Patrimoine se chargea d'en- 
gager les pourparlers; Giovanni consentit à tout ce 
qu'exigea le tribun et un accord préliminaire fut signé 
le 16 juillet. 

La nouvelle en fut aussitôt apportée à Rome par un 
frère hospitalier d'Assise, Àcuto, qui, grâce à sa vie 
exemplaire et à sa générosité, était entouré d'une 
grande vénération; il avait de plus, disait-on, con- 
tribué au rétablissement de la paix. Monté sur un âne, 
vêtu d'un manteau blanc, la tête couronnée d'olivier, 
un rameau d'olivier à la main, il arriva sur la place du 
marché 1 précisément au moment où Cola di Rienzo 
karanguaitle peupleet l'encourageait à continuer la lutte. 
Lorsqu'on vit apparaître Acuto au fond de la rue, la 
foule curieuse et inquiète se précipita à sa rencontre; 
et lui, du plus loin qu'il aperçut le tribun, de s'écrier : 
« Kispampano est à toi! » Les Romains, pleins de joie, 
Grent retentir les airs de leurs acclamations. 

Rienzo affirma que, la nuit précédente, il avait vu 
en rêve ce qui allait arriver; il semble plus probable 

1. Probablement la place Campo di Fiorc. 



100 COU Dl MEMO. 

que, prévenu à l'avance par Àcuto, il avait préparé, 
fort habilement d'ailleurs, toute cette mise en scène. 

Aussitôt les préliminaires signés, le préfet vint à 
Rome, accompagné de son fils et de soixante hommes 
d'armes. 11 se présenta au Capitole ; admis en laprésenec 
du tribun, il se prosterna à ses pieds, le serra dans ses 
bras et implora sa miséricorde, jurant, sur le corps du 
Christ et sur la bannière de Saint George, obéissance 
et respect au peuple romain et à son chef. Rienzo, qui 
se méfiait, non sans raison, des bruyantes démonstra- 
tions de son adversaire, fit fermer les portes du Capitole, 
sonner la cloche et, lorsque les citoyens se trouvèrent 
réunis, il leur annonça que Giovanni venait de faire 
acte de soumission, qu'il promettait de restituer au 
peuple romain tout ce qui lui appartenait et demandait 
humblement l'oubli de ses fautes. Le peuple s'en remit 
à la décision du tribun, qui non seulement consen- 
tit à pardonner à Giovanni, mais lui rendit sa charge 
de préfet ainsi que tous ses titres et en ajouta même de 
nouveaux. Néanmoins, il le retint prisonnier au Capitole 
et laissa l'armée romaine devant Vetralla, jusqu'à ce 
que la forteresse de Rispampano eût été remise entre 
les mains du syndic du peuple romain. Quand cette 
clause fut exécutée, Rienzo licencia l'armée; les auxi- 
liaires s'en retournèrent aussitôt chez eux, tandis que 
les soldats romains rentraient dans la ville (22 juillet), 
la télé ceinte de couronnes d'olivier, au milieu des 
transports de joie de leurs concitoyens; des arcs de 
triomphe en feuillage furent dressés sur leur passage: 
lo^nies étaient jonchées de fleurs. Les Romains se 
% nt revenus au temps des Sci pions. 

les clauses déjà mentionnées (cession de Ris- 



GUERRE GOSTRE G10VASU Di T1CO. 101 

pampano, soumission dn préfet au peuple), il était sti- 
pulé dans le traite de paix 1 que les Romains ne confis- 
queraient point les biens que Giovanni possédait à 
Rispampano, n exigeraient de lui aucune réparation 
pécuniaire ou autre pour les dommages causés pendant 

Signature de Cola di Rieozo. «.Traité de paix «toc Giovanni di Vico.) 

les hostilités, et lui rendraient tous les titres et toutes 
les dignités dont le tribun l'avait déclaré déchu; par 
contre, le préfet s'engageait à payer la somme de 
cinq cents livres que Rienzo avait promise, sous la foi 
du serment, à la famille d'un soldat romain tué en com- 
battant. Un iils de Giovanni demeura en otage. 

Le jour de la rentrée triomphale des troupes, Rienzo 
écrivait aux Florentins : « Vous vous êtes intéressés à 
nos malheurs, il est juste que vous soyez informés des 
succès que le ciel nous envoie. Giovanni di Vico a fini 

1. Cet instrument existe à Bologne, revêtu de la signature du tribun, 
dont nous donnons le fac-similé ; il portait aussi le sceau de Rienio, mais 
le temps Ta détruit et Ton n'en voit plus que la place. 




i^.. hî<bs TiTrc* reçu aTec clémence et 

Ju i^iifc r^ii^ i ?» :«»*il> rf ses dignité>. Nous vous 

ciiOfr 0* :■* ra* * «rs it«i lut pour nous et tous 

àf xs ia T j*r i*s soldats que tous nous aTez 



--■•i-r £amja.nfef~ rL :wïl~: is ;«ple romain de faire 
«T'ii'^'ixaiK'ï : "rssi. if >.■* f-rres renaissantes, aTait 
mr: il ïi« •> i ït^i*: z»>irun: elle eut un grand 
?«M' >**!!iD**i ' r»j< :.«. r ITi'Ie. Tous ccut, et ils 
"iMca-. ï-ai.:r»<cL r:^ inic^S eu à se plaindre de 
: .i •.Ti.ii" i.. V»\. iriTtiu.LnKiî à sa défaite et accla- 
id-^-ï î.; :> ■: •-:«£! "-i- s^-teur, un Tengeur; les 
*». ^ r •:«:.. ;^s J. r- n:re e: de la Toscane, qu'il 
!!•••• j* -j sa :.< r^v*?, k-: jç-1-.rvnî ]a nouTelle de sa sou- 
ii ss« it j-;c i" i*.i*: j -s 'ie j--ïe que le succès de 

* kij: ti. T«trx ;"-> i^vrula. O'^nt au pape, il ne 
» m» iirra ?***> ses sec 1~- n:s^ mis îl dut Toir sans re- 
^.•. ."i':4^-mc., JT*2 hv^rae qu'il aTait considéré si 
1 1?^ LOT7S t\ i >i vsce tir* comme un ennemi dange- 

\ > ï«s-vi^ £» I-:~r *\-.è furent fort déconcertés en 
x 1 1 i. r ics Ver?, ce c- n îe moins puissant, obligé 

* j. ■ c ^- . <r li cirac«ce da chef du peuple. Ceux 
c* vcsxv i •;«::: ios <rhl:ea«x sur le territoire romain et 
*o V> jvj v«.;: pas eitvVnî livrés aux délégués du peuple, 
s^itticvs^rv^. vk le faire» entie autres Giovanni Orsino, 
V -o^v-ur i\0.,::»\ celui d'Orrieto, et bien d'au- 
.re< % \:s t :n. I\>pulente cité de Ceri 1 , Monticelli*, 






GUERRE CONTRE GIOVANNI DI VICO. 103 

ïïforchiano, Civita-Vecchia, Piglio 1 , Porto, à l'embou- 
chure du Tibre, reconnurent la suzeraineté de Rome; 
le duché de Soria * et quelques villes de la Campanie 
suivirent cet exemple, en sorte que, dans tout le pays 
situé entre la mer et les premiers contreforts des 
Apennins, de la frontière de la Toscane jusqu'aux envi- 
rons de Gaëte, il n'y eut pas un pont, pas une route, 
pas un château fort, pas une cité enfin, dont le peuple 
romain ne fût rentré en possession, grâce à l'énergie de 
son chef. La commune de Fano 5 , malgré sa proximité, 
et le comte de Fondi refusaient seuls de reconnaître 
l'autorité de Rome. Tels furent les résultats de cette 
courte expédition qui coûta aux Romains peu d'hommes 
et encore moins d'argent 4 . 

Rienzo n'abusa pas de la crainte qu'inspiraient ses 
armes; il sut tout au contraire gagner l'amitié des 
cités que Rome avait forcées à reconnaître sa supré- 
matie, tantôt en réduisant, tantôt en transformant, de 
manière à le rendre moins humiliant, le tribut qu'elles 
(levaient payer. Ainsi, depuis 1259, Tivoli était astreinte 
à envoyer à Rome, chaque année, mille livres, et même, 
dans la suite, mille florins ; Toscanella devait également 
fournir deux mille mesures de blé ou mille livres; 
Corneto une redevance en nature; le tribun abolit ces 
obligations et exigea seulement que les villes tributaires 



1. Piglio, au nord d'Anagni. 

2. Soria ou Soria no, près de Viterbe. 

5. Probablement Fia no, au nord de Rome. 

4. Si Ton en juge par ce que dépensèrent les Romains en 4300 durant 
une guerre contre les mêmes adversaires ; les habitants de Viterbe, ayanl 
été vaincus, durent payer les frais de l'expédition qui ne s'élevèrent pas* 
à plus de vingt-cinq mille livres. Comme nous l'avons déjà dit, il n'y avait 
pas de mercenaires dans l'armée des Romains. 



l*i COU M RflSZO. 

envoyassent tous les ans, à l'église du Capitale, cent 
livres de cire. Velletrî, après avoir soutenu avec des 
fortunes diverses de longues luttes contre Rome, avait 
fini par être obligée a recevoir un podestat romain ; sur 
la prière de ses habitants, Rienzo leur rendit toutes 
leurs libertés „ moyennant une somme d'argent. 

Ainsi se trouvait en partie réalisé ce qu'avait rêvé le 
tribun durant ses longues méditations au milieu des 
ruines de Rome : sa patrie était libre et son autorité re- 
connue sur tout le territoire romain, la paix, la sécu- 
rité, régnaient partout, et la justice triomphait au nom 
du Saint-Esprit. 



CHAPITRE IX 



POLITIQUE EXTERIEURE DU TRIBUN 

Après avoir affranchi sa patrie de l'oppression des 
grands, le premier et le plus constant souci de Rienzo 
fat de lui assurer la prépondérance à laquelle sa gran- 
deur passée, à défaut de sa puissance actuelle, lui don- 
nait droit et de délivrer l'Italie de toute ingérence 
étrangère. Devançant le cours des siècles , il aurait pu 
prendre , lui aussi , pour maxime cette parole célèbre 
« l'Italia farà da se ». Son rêve était de rendre enfin 
l'Italie maîtresse de ses destinées sous la direction d'un 
empereur italien, si ce n v est même romain, et sous la 
protection d'un pape, résidant à Rome; rêve brillant 
mais irréalisable, il le comprit lui-même, quelques 
années plus tard, quand il alla solliciter l'appui de 
l'empereur d'Allemagne pour rétablir la paix dans son 
pays. Mais alors, dans toute la fraîcheur de ses pre- 
mières illusions, il se lança sans hésitation dans celte 
périlleuse entreprise. 

Il fallait tout d'abord mettre un terme aux que- 
relles intestines qui, depuis si longtemps, déchiraient 
l'Italie, la ruinaient et servaient de prétexte aux en- 
vahisseurs ; pour atteindre ce résultat , il s'efforça 
d'établir entre toutes les cités et tous les peuples de 



106 COLA DI RIESZO. 

la péninsule une sorte de fédération : chaque État, 
chaque ville aurait conservé ses lois, son gouverne- 
ment, son indépendance, mais l'Italie entière se fût 
trouvée unie au moment du péril, prêle à défendre sa 
liberté et à faire respecter ses droits 1 . La direction de 
cette ligue revenait de droit à Rome et c'est par ce 
moyen que Rienzo comptait lui rendre une partie de sa 
puissance. Déjà de pareilles fédérations avaient été for- 
mées en présence de l'étranger 1 , et grâce à elles l'Ita- 
lie fut quelquefois sauvée, mais elles ne duraient jamais 
plus longtemps que le péril qui les avait fait naître; 
les haines intestines reprenaient promptement le des- 
sus et les alliés d'un jour devenaient les ennemis 
acharnés du lendemain. Le tribun tenta d'asseoir sur 
des bases solides, d'organiser d'une façon durable une 
semblable ligue, et, pour n'être point nouvelle, sa con- 
ception n'en eût pas moins assuré, s'il avait pu la 
réaliser, la tranquillité et le bonheur de l'Italie. Ce fut 
vers ce but que tendirent, dès les premiers jours, tous 
ses efforts, et sa politique extérieure n'eut pas d'autre 

mobile. 

Mais Rienzo allait avoir à lutter contre bien des 
obstacles : il devait ménager des susceptibilités tou- 
jours en éveil, des ambitions étroites autant qu'insa- 
tiables, des rivalités sans nombre, des haines parfois 
cachées, parfois ouvertes, mais toujours implacables; 
il lui fallait concilier des intérêts multiples et souvent 
opposés; en un mot, faire disparaître l'antagonisme de 
cette foule do cités et de petits États qui se disputaient 

1 On sait qu'A ris! i do avait rêvé et en partie réalisé une semblable 
confédération entre les cités grecques, après la bataille de Platée, 
tf. Ligue* lombarde en 1170. 



POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 107 

la possession du sol, le commerce, la suprématie, et 
y substituer une sorte de confraternité, d'aspiration 
commune vers un même idéal : l'intérêt supérieur de 
l'Italie. Pour surmonter tant de difficultés accumulées, 
Rienzo aurait eu besoin de l'astuce d'un Machiavel, de 
la finesse d'un Médicis, de la ténacité indomptable d'un 
Grégoire VII; mais il était loin de réunir toutes ces 
qualités. Peu versé dans les subtilités qui formaient 
alors le fond de la politique, il manquait de cette 
énergie soutenue qui est le propre des âmes vraiment 
fortes, et de la modération, de la mesure sans lesquelles 
rien de durable ne se fonde; il avait, il est vrai, des 
sentiments élevés, généreux et une puissance de séduc- 
tion extraordinaire, jointe a une foi aussi profonde que 
sincère dans le caractère éminemment divin de sa mis- 
sion; il fascina plutôt qu'il ne convainquit ses compa- 
triotes, et c'est pourquoi son triomphe fut aussi écla- 
tant qu'éphémère. L'Italie, un instant séduite par cette 
brillante vision et qui avait cru toucher au port de salut 
que lui montraient de loin les poètes, retomba dans 
cet état de déchirements et d'anarchie où elle devait 
gémir si longtemps; l'heure du relèvement n'avait pas 
encore sonné pour elle ! 

D'abord Cola di Rienzo ne rechercha l'adhésion que 
des villes du centre , dQnt la sympathie pour Rome 
était connue : Pérouse, Orvieto, Sienne, Florence même, 
et ce ne fut que plus tard qu'il voulut faire entrer 
dans la confédération l'Italie entière. À peine élu, il 
écrivit officiellement à quelques cités voisines pour leur 
faire part de la révolution qui venait de s'accomplir 
et leur demander leur appui. Voici le texte, de 
la lettre adressée aux citoyens de Viterbe ; toutes les 



t fe COU H BJETO. 

autres ^nt KbvLées en termes presque identiques : 
* Par b sràee de Noire Seigneur Jésus-Christ, 
Nicolas, juste et miséricordieux, tribun de la liberté, 
de b paix et de b justice, libérateur de la sainte répu- 
blique romaine, aux noble» et sages citoyens, aux 
podestats, capitaines, conseillers, s; ndics et gouverneurs 
de b eue de Viterbe. en Toscane, Bile et alliée du 
peuple romain, salut, paix et justice. 

Nous portons à votre connaissance le don précieux 
que le Saint-Esprit a daigné accorder à notre sainte 
xi.'.e et à tous les peuples d'Italie, qui en sont comme 
les membres, le jour à jamais béni de la Pentecôte. 
Par b »4u:e »îes nobles, coupables autant que cruels, 
notre malheureuse cité et tout son territoire étaient 
p'.oniës dans b douleur et b désolation. Il n'y avait 
plus de justice; la paix était bannie, la liberté mécon- 
nue, b sécurité de tous détruite, b vertu méprisée, 
b miséricorde, la piété honnies; non seulement les 
étranswrs. mais les habitants eux-mêmes étaient en 
bulle aux vexations et aux rapines des barons sur 
tertv comme sur mer; les pèlerins effrayés ne venaient 
plus visiter les reliques de nos bienheureux conci- 
toyens saint Pierre et saint PauK les premiers des 
apôtres, ainsi que les tombes de tant d'autres martyrs, 
qui ont arrusé cette ville de leur sang. On ne saurait 
sYtonner après cela de nos malheurs. 

* Kl vous-mêmes* ne vous envoyait-on pas un 
podestat qui vous opprimait % et n'exigeait-on pas 
de vous des subsides écrasants en hommes et en 
argent ? 

w Ne pouvant plus supporter sa misère, le peuple nous 
a chargé en parlement d\ mettre un ternie et il nous a 




POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 109 

accordé dans ce but un plein pouvoir. Nous voulons ré- 
tablir partout la paix et la justice ; c'est pourquoi nous 
vous convions à rendre grâce avec nous au Saint-Esprit 
ainsi qu'aux apôtres, et à partager avec nous la faveur 
que nous avons reçue d'eux. Nous vous prions en outre 
d'assembler le peuple à son de trompe et de lui don- 
ner des armes, afin qu'il puisse nous aider à abattre 
l'orgueil des tyrans et des rebelles, qui ont l'audace de 
s'opposer à l'établissement du bon état. 

« Dans les trois jours qui suivront la réception de 
celte lettre, nous vous demandons d'accréditer auprès 
de nous deux ambassadeurs en vue de la réunion d'une 
assemblée qui sera composée des représentants de 
toutes les cités de la province romaine et qui aura pour 
mission de rétablir l'ordre et la paix. Nous vous prions 
également de nous envoyer un jurisconsulte, qui nous 
guidera de ses conseils et recevra les honoraires et les 
présents d'usage. 

« Fait au Capitole, le 24 mai 1347. » 

Le 7 juin, il écrivit dans le même sens à Modènc 
et à Lucques ; sa lettre se termine par ces mots : « du 
Capitole, où nous siégeons en toute justice. » Le 
même jour, il annonça aux Florentins son élévation au 
pouvoir, réclamant, comme à Viterbe, l'envoi de deux 
ambassadeurs et d'un légiste. 

On voit que le plan de Cola di Rienzo était d'instituer 
une assemblée où toutes les cités de quelque importance 
(levaient être représentées et dans laquelle chacune 
aurait eu le même nombre de voix; cette assemblée eût 
été appelée à discuter et à trancher toutes les querelles 
des villes confédérées. Outre ce rôle d'arbitre, le tribun 
lui réservait une mission plus élevée, celle d'examiner 



HO COLA Dl RIENZO. 

les questions d'ordre général l et de représenter l'Italie 
vis-à-vis des nations étrangères. Dans ce grand conseil, 
il eût trouvé moyen sans doute de donner à Rome voix 
prépondérante, comme il le fit plus lard dans l'as- 
semblée qui devait être chargée d'élire un empe- 
reur \ 

A côté de ce conseil, le tribun méditait de créer un 
tribunal suprême, sorte d'aréopage composé des plus 
habiles jurisconsultes de l'Italie, auquel il aurait soumis 
les difficultés d'ordre juridique qui pourraient s'élever 
entre les cités, ainsi que les litiges entre citoyens. Comme 
on le voit, les fonctions de ces deux assemblées étaient 
bien distinctes. 

Vers la fin de juin, Rienzo envoya à Florence cinq 
ambassadeurs : Pandolfuccio Guido de' Franchi, Matteo 
di Beanni, Francesco, surnommé l'esclave des Baron- 
celli 3 , Stefanello dcsBoezi, Pandolfo Franco. Le conseil 
de la ville les reçut le 2 juillet avec le cérémonial 
accoutumé 4 ; Pandolfuccio parla le premier! 

« Florence est fille de Rome, dit-il, votre sagesse, votre 
prudence, que le monde admire, l'esprit de justice dont 
s'inspirent vos lois, les hautes vertus qui honorent vos 
concitoyens, attestent clairement votre illustre origine, 
et Rome s'écrie en voyant votre félicité, comme jadis 
Salomon : « Le bonheur de mes enfants me remplit 

\. Voir page il G. 

2. Voir chapitre xv. 

o. Plusieurs membres de celte famille habitaient Florence, où ils occu- 
paient une situation élevée; voir aussi chapitre xxv. 

4. Les trois discours qui suivent se trouvent dans un manuscrit de la 
Bibliothèque nationale (fonds italien 557) cité par Baluze; il porte le titre 
de : Canzone morali. Papencordt y fait allusion dans l'appendice de son 
ouvrage, en exprimant le regret de n'avoir pu, faute de temps, le con- 
sulter. Ce manuscrit contient en outre la lettre de Rienzo à Viterbe. 




POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 111 

« d'allégresse». Cette parenté a été la source d'une longue 
amitié entre nos deux patries ; vous serez donc heureux 
d'apprendre la bonne nouvelle que nous vous appor- 
tons : Rome est enfin délivrée de la dure servitude 
qu'elle endurait depuis tant de siècles. Si jamais peuple 
fut plongé dans la douleur et les ténèbres, ce fut assu- 
rément le peuple romain ! Enfin, le Tout-Puissant a 
pris nos souffrances en pitié et, grâce à l'intervention 
du Saint-Esprit, il a envoyé parmi nous, afin de nous 
sauver, un homme vertueux et juste, un libérateur, 
Nicolas, fils de Laurent, dont le nom prédestiné signi- 
iîe : gloire éclatante. 

« Nicolas, fils de Laurent, votre maître, ainsi que le 
peuple romain, vous saluent et s'offrent à vous prêter 
en toute occasion leur concours, pour défendre la 
liberté et la justice. Dans ce but, notre maître aura 
sur pied, au mois d'août, huit cents soldats dont cinq 
cents sont prêts à marcher dès à présent; tous, sans 
exception, sont tirés de l'élite de la noblesse romaine. 
Adressez-vous à lui avec confiance, comme à un 
père. » 

Après lui, messire Malteo parla dans le même sens; 
ensuite ce fut le tour de Francesco. Il s'excusa d'abord 
de ce que, malgré sa jeunesse, il prenait la parole 
devant une si vénérable assemblée, puis il renouvela 
les témoignages d'amitié et d'admiration du tribun et 
des Romains pour Florence, sœur et alliée de Rome, et 
poursuivit : « Nous vous notifions la délivrance de 
notre patrie, tirée de l'opprobre et de la servitude par 
notre haut et puissant seigneur, Nicolas. Notre misère 
était profonde, nos gouvernants donnaient l'exemple 
des vices et de la cruauté, ils ne justifiaient que trop 



112 COU DI R1ENZO. 

le diclon : « Reclores, raplores 1 »; les femmes étaient en 
pleurs, le peuple avait renonce à tout espoir, les pèle- 
rins, les prêtres, assaillis, égorgés aux portes mêmes 
de la ville, ne pouvaient plus sanctifier leurs âmes 
dans nos temples. Rome, où Ton ne voyait ni richesse, 
ni vertu, ni piété; Rome, mère de tous les vices et de 
toutes les hontes, était devenue une caverne de bri- 
gands, un repaire d'assassins, de parjures, de faus- 
saires, et les plus noirs forfaits se tramaient à l'ombre 
des autels. Dieu semblait nous avoir abandonnés; mais 
souvent il est le plus près de nous, alors qu'il semble 
être le plus loin. Il nous envoya Nicolas de Rienzo et le 
peuple, à la vue de ses vertus, s'est écrié : « Tu seras 
« notre sauveur et notre maître, délivre-nous, ordonne 
« et tu seras obéi ; fais descendre la lumière sur ce 
« peuple qui t'implore du fond des ténèbres, car l'heure 
« de la délivrance est enfin venue! » Notre maître ac- 
cepta le pouvoir; le Saint-Esprit l'inspira, comme il 
l'inspire encore. 11 a rétabli partout Tordre et la justice. 
Mais il lui faut lutter contre bien des obstacles pour 
affermir le bon étal, qui est comme le prélude et la pré- 
paration du jubilé, et afin de pouvoir extirper à tout 
jamais les germes de rébellion et de perversité qui 
subsistent encore, il vous prie de l'éclairer de vos sages 
conseils et de lui envoyer, quand vous le pourrez, un 
corps de cent cavaliers, dont il a le plus grand besoin; 
le peuple romain vous en gardera une reconnaissance 
éternelle. » 

Le lendemain 5 juillet, Tommaso Corsini fut chargé 
par la commune de répondre favorablement à cette 

1. Gouvernants, dévorants. 



POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 113 

demande. Pandolfuccio l'en remercia abondamment, 
mais dans la crainte que les Florentins ne s'en 
tinssent à de vagues promesses, il les supplia d'en- 
voyer sans retard les secours qu'ils s'étaient engagés à 
fournir, leur rappelant les paroles de Jules César: Toile 
moras, semper nocuit differre parafa. Florence consen- 
tit, en effet, à faire partir sur-le-champ cent cavaliers 
pour concourir à la défense du bon état, et en promit 
d'autres, si besoin était ; mais la défiante république; 
redoutant de s'engager plus qu'elle ne le voulait par 
l'envoi d'une ambassade, fit quelques difficultés à ce 
sujet et le tribun dut affirmer, pour lever ses scrupules, 
que sa demande n'avait d'autre but que d'assurer d'une 
façon durable la tranquillité de l'Italie, à l'état de la- 
quelle nul moins que lui, avait-il soin d'ajouter, 
ne songeait à apporter de changements. (Lettre du 
22 juillet.) 

Le 11 juin Cola di Rienzo fit part de son élection à 
Guido de Gonzague ; en juillet, une ambassade solen- 
nelle se rendit à Sienne, et cette ville envoya à Rome, le 
22 de ce mois, cinquante cavaliers sous le commande- 
ment d'un officier de haut rang. Ils devaient rester 
trois mois au service du tribun, mais dès le 12 sep- 
tembre ils étaient de retour à Sienne. Pérou se, qui 
avait déjà envoyé soixante cavaliers à Rome, reçut éga- 
lement le 15 juillet les envoyés de Rienzo et leur fit 
le meilleur accueil. Le doge de Venise l , Luchino Vis- 
conli, le marquis de Fer rare 1 , les régents du royaume 
de Naples, reçurent fort bien les ambassadeurs envoyés 
par le peuple romain. 

i . Andréa Dandolo, élu en 1343, mort en 1354. 

2. Obizco d'Esté, fils de Rainaldo. Voir page 115, note 1. 

8 



U4 OXA H UEXZO. 

Les courriers chargés des missives de Cola di Rienzo 
parcouraient le pays sans armes, n'ayant pour toute 
sauvegarde qu'un petit bâton peint et argenté qui attes- 
tait leur mission ; personne n'aurait osé les attaquer ; 
partout on les accueillait avec joie, comme des libéra- 
teurs. « Ce bâton, disait l'un d'eux à Rienzo, non sans 
quelque emphase, cç bâton, symbole de votre autorité, 
je Fai porté sur les routes et a travers les forêts; des 
milliers de personnes se sont agenouillées devant lui et 
l'ont embrassé avec des larmes de joie, car grâce à 
tous les chemins sont sûrs et les brigands ont disparu. » 
Chacun voulait rendre hommage au tribun dans la 
personne de ses représentants ; Rienzo, craignant sans 
doute que cet empressement ne provoquât des abus, 
leur défendit sévèrement de recevoir, comme c'était 
pourtant l'usage, de l'argent ou des cadeaux des cités et 
des princes auprès desquels ils étaient accrédités : l'un 
deux, un certain Tortora, convaincu d'avoir enfreint 
cet ordre, fut marqué d'un fer rouge à la gorge. 

Dès le commencement de juillet, la Toscane tout 
entière avait répondu à l'appel du tribun : les dépu- 
talions affluaient à Rome, la ville avait un air de fête, 
les mots de paix et de concorde étaient dans toutes les 
bouches et peut-être aussi dans tous les cœurs. On 
vit arriver successivement les ambassadeurs de Flo- 
rence, de Sienne, d'Arezzo, de Todi, de Terani, de 
Spolète, de Rieti, d'Amelia, de Tivoli, de Velletri, de 
Pistoia, de Foligni, d'Assise, etc. ; c'étaient tous des 
citoyens renommés dans leurs villes pour leur savoir, 
leur éloquence, leurs richesses; des marchands, des 
juges, voire même des chevaliers. Les Vénitiens envoyè- 
rent une lettre, marquée du grand sceau de la républi- 



XT-'i: û^ JU^ !fcr. 7— - T ,*- — .I..1 - --I -I-pr -i 1 

s 



ArÎ3Li..\*!L. ;■ «zLiciit itj-'L" ~r~«-v r* r-»L. — ••■>- i"i 
trifcsn a^-ct z^*~r-s; t^l^*- 7 !"!!!;. ri* >ml m: «r* ^ ^ •*-" 

* « 
des paroles les ;.^ ii-^isi^ ï s-a ^r:r£. 

d lai enrova tr>is aLLÎ^&fcïnir^ : ^ ir:i*v: Ji -•« 
l'ordre de Saint-Frm-r.. 1^, cxccc: in ^:\!x>:* ~~ 



1. Obîzzo d'Esté, seûueur e> fam. <t- : xa n'.,;i: ri .» a *rc : * 
reconquit Modes* et Re*po. qû mnt acçurûesa î ses «oKr^ et 3* « 
redouter par ses voisins. Mort eu lôdi. 

2. Fdippino, fils de Louis de Goonrue, iiLl JLl-.=a=I rxûîae : »**►' 
«e venger dune injure personnelle, il tua Fram-sc* Boaaowsi jus** H* 31 * 
son frère (1328), et s'empara de Mantoue. où il f.uia b nuî^n de W«* 
zzgue, qui devint si célèbre par b suite. Il s'allia à Lewis de lK>tuiK cl 
mourut en 1358. 

3. Jacobo était alors seigneur de Carrare; il se rendit plus Ur\l uuître 
de Padoue en faisant assassiner Marsigtietto Pappafeva, qui gouvernait to 
ville; il fut pourtant adore de ses nouveaux sujets et Pétrarque en l» 1 * 
on pompeux éloge. 

4. Prancesco, fils de Sinibaldo des Ordelaffi, passait pour cruel «4 «mil 
calif : il résisla longtemps au cardinal Albornos et mourut a Vcuisc-, d«n» 
b misère (1374). 

5. Malatesta, seigneur de Rimini et de presque toute 1a Roiumims * *w 
para d'Ancone en 1348. Vaincu et fait prisonnier par Alboruo», il dut n» 
coonaitre b suzeraineté du pape. Mort en 1364. 



116 COU DI RIENZO. 

chevalier de haute noblesse, à éperons d'or 1 , et un juge 
réputé pour sa science ; ils étaient suivis d'une bril- 
lante escorte. Lorsqu'ils se trouvèrent en présence de 
Rienzo, l'archevêque prit la parole et dans son exorde 
il rappela ces paroles de la Bible ce Jonathas 1 envoya des 
messagers à Rome pour renouveler amitié » ; il parla de 
la satisfaction qu'éprouvait son maître à voir le peuple 
romain heureux et libre et termina sa harangue en 
suppliant le tribun de secourir le royaume deNaplcs, 
que le roi de Hongrie voulait mettre à feu et à sang. 
Rienzo lui répondit aussitôt en citant un autre passage 
de la Bible, très voisin de celui que l'archevêque avait 
pris pour texte : « Que les armes soient loin de nous 
et que la paix règne sur la terre comme sur la mer ! » 
11 ajouta : « Nous avons auprès de nous quelques con- 
seillers ; nous leur communiquerons vos demandes et 
vous ferons connaître ensuite notre décision. » 

Cette réplique, faite avec tant d'à-propos, laissa le 
prélat tout interdit, car il était loin de penser qu'un 
laïque pût avoir une connaissance aussi approfondie 
des Écritures saintes. 

De. son côté, le duc de Durazzo faisait sa cour au tri- 
bun et l'appelait même « mon très cher ami ». Les 
régents du royaume de Naples le comblaient de présents 
et s'efforçaient de gagner ses faveurs, car il avait été 
convenu, d'un commun accord, que la querelle de la 
reine Jeanne et de Louis de Hongrie lui serait soumise. 
Louis n'était pas non plus resté inactif; il envoya au 



4 . Les éperons d'or étaient un des signes distinctifs de la chevalerie ; 
les valets d'armes les portaient en argent. 

2. Jonathas, roi des Juifs, mort en 145 av. J.-C., liv. I des Macchabées, 
chapitre xn. 



POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 117 

tribun une nombreuse ambassade, chargée de lui 
demander son amitié et de lui offrir en retour l'appui 
d'une troupe de cinq cents cavaliers, tirés de l'armée 
qu'il réunissait en ce moment à Aquila. Les envoyés du 
roi lui portaient une grande quantité de présents ; selon 
l'usage, ils se firent précéder par des messagers qui 
étaient eux-mêmes des personnages d'importance; ils 
avaient des vêtements de velours vert tout garnis de four- 
rures et de belles capes allemandes, dit le biographe. 

Rienzo, afin de leur inspirer une plus haute idée de 
sa puissance, leur donna audience un jour qu'il ren- 
dait la justice au milieu d'un grand concours de peu- 
ple. Quand on le prévint que les envoyés du roi de 
Hongrie allaient paraître devant lui, il se fit apporter une 
pomme en argent surmontée d'une croix et plaça sur sa 
tête la couronne tribunitienne, puis il donna ordre qu'on 
amenât les ambassadeurs et s'écria, quand il les vit 
s'avancer : « Je jugerai tout le globe selon la justice, et 
les peuples selon l'équité. » Désignant ensuite aux Ro- 
mains les ambassadeurs : « Voici, dit-il, les envoyés 
du roi de Hongrie, qui viennent demander justice pour 
le meurtre du malheureux et innocent roi de Naples, 
André. » 

L'empereur d'Allemagne lui-même, Louis de Bavière, 
cet irréconciliable ennemi du Saint-Siège, fit supplier en 
secret Cola di Rienzo d'intercéder en sa faveur auprès 
de Clément VI, car il craignait fort de mourir sans avoir 
fait sa paix avec l'Église. 

Jean V Paléologue, empereur de Constantinople, lui 
envoya des ambassadeurs, et il n'y eut pas jusqu'au roi 
d'Angleterre qui n'entrât en relations avec le chef du 
peuple romain. 



118 COLA DI R1ENZO. 

Rienzo avait adressé une lettre à Philippe VI, alors 
occupé à secourir Calais ; mais elle fut mal accueillie 
par le roi de France, qui ne se souciait guère que le 
pape quittât Avignon; un simple archer fut chargé de 
porter sa réponse à Rome; elle était, de plus, écrite en 
langue vulgaire et sur un ton trivial. Le tribun ne subit 
pas l'affront de la recevoir : quand elle arriva, il était 
déjà tombé du pouvoir, et elle fut remise aux seigneurs 
du château Saint-Ange qui la confièrent au chancelier 
de la ville, Malabranca. 

Ainsi Rienzo avait su intéresser à la révolution qu'il 
venait d'accomplir tous les peuples de l'Italie et tous 
les souverains de l'Europe, et gagner, en apparence au 
moins, leur sympathie. Tandis que Crescentius, Arnaud 
de Rrescia et plus tard Stefano Porcaro, bien qu'ils 
fussent animés des mêmes sentiments que lui, du même 
amour pour la liberté, virent leur renommée et leurs 
efforts circonscrits par l'enceinte même de la ville, le 
nouveau chef du peuple romain, à peine arrivé au pou- 
voir, était traité d'égal par de puissants monarques et se 
voyait désigné comme arbitre dans une querelle qui 
tenait l'Europe en suspens. 



y 



CHAPITRE X 



RELATIONS DE COLA Dl RIENZO 
AVEC LÀ COUR D'AVIGNON ET AVEC PÉTRARQUE 

Aestait à obtenir l'adhésion du pape sans laquelle 
tous les efforts de Rieozo étaient vains. L'influence du 
souverain pontife, représente partout par des légats, des 
vicaires, qui s'occupaient activement des choses tempo- 
relles, était plus grande en Italie peut-être que partout 
ailleurs; il ne se passait pas un événement, quelque 
minime qne fût son importance, sans que le pape n'in- 
terrint d'une façon plus ou moins directe. De môme quo 
Rienzo avait jugé indispensable d'obtenir l'appui de 
l'Église ayant d'entreprendre la révolution, de mémo 
il comprenait bien que, pour assurer la réalisation do 
ses vastes projets, il lui fallait l'assentiment sinon le 
concours du Saint-Siège. 

Qooi qu'on en ait dit, ce ne fut pas volontairement 
<pfil entra en lutte avec le pape ; il avait trop do sens 
politique et il était trop profondément religieux pour 
immeltre cette faute et cet acte de rébellion aux lois 
■> l'Église. Comme on le verra surabondamment dans 
à suite, il n'eut pas de plus ardent désir, pas de plus 
instante préoccupation, que de se concilier la faveur 
en pape; il ne se lassa pas de lui prodiguer les té moi- 



12Q •*.'• COIA DI RIENZO. 

♦ a 

gnages du respect le plus profond ; il s'efforça toujours 
de lui prouver qu'il était prêt à lui obéir, tant que ses 
volontés ne seraient pas en contradiction avec ce que le 
tribun croyait être les intérêts de sa patrie; il chercha, 
jusqu'au dernier moment, à calmer par des paroles de 
soumission et même par des actes la colère du souve- 
rain pontife, et ce ne fut que plus tard, après avoir été 
chassé de Rome et persécuté par le pape, sous l'influence 
des doctrines des Spirituels^ qu'il songea à attaquer, 
non pas le pape ou la papauté, mais la personne de Clé- 
ment YI. 

Gomme tant d'autres alors, Rienzo pensait que Rome 
ne serait heureuse et tranquille qu'autant que les papes y 
auraient de nouveau fixé leur séjour, et que leur absence 
était un affront pour Rome en même temps qu'un grave 
danger pour la foi chrétienne; c'est pourquoi il insista 
si vivement, au risque d'irriter le pape, pour l'amener 
à quitter Avignon, et c'est encore dans l'intérêt de 
l'Église qu'il s'éleva avec tant de violence contre le 
luxe et les vices trop évidents des prélats qui résidaient 
à la cour de Clément VI. 

Sa piété était profonde autant que sincère, encore 
qu'elle fût parfois empreinte d'une certaine ostentation ; 
ses discours, les lois qu'il fit, son habitude de com- 
munier chaque jour, sa retraite parmi les solitaires des 
Apennins qui poussaient à l'excès les vertus chrétiennes, 
son intention d'aller en terre sainte, sa résignation 
lorqu'il se vit en face de la mort, toute sa conduite 
enfin, prouvent assez la sincérité de sa foi. On a peut- 
être été au delà de la vérité en qualifiant sa révolution 
de mystique; mais il est certain que les sentiments reli- 
gieux eurent une grande influence sur l'âme de Rienzo 



V 



RELATIONS DE RIENZO AVEC LE PAPE. 121 

et qu'il n'y avait chez lui que son amour pour Home qui 
les dominât. Le choix qu'il fit toujours de dates rappe- 
lant des fêles de l'Église pour accomplir tous les actes 
importants de sa vie politique, comme aussi la pompe 
religieuse dont il avait soin de les entourer, avaient 
autant pour but de satisfaire ses propres croyances 
que celles de la foule. Que s'il lui arriva de profiter de 
la naïveté des Romains en leur faisant croire que des 
songes, des voix venues d'en haut, lui dictaient sa con- 
duite et lui dévoilaient l'avenir, faut-il pour cela sus- 
pecter sa foi et le traiter de fourbe, comme on Ta fait? 
A-t-on jamais reproché au roi Numa ou à Socrate leurs 
pieuses supercheries? 

Rienzo tenait donc doublement à ce que les pouvoirs 
qu'il avait reçus du peuple fussent ratifiés ou, pour 
mieux dire, consacrés à Avignon. A peine élu chef du 
peuple ce rector », il dépécha auprès de Clément YI un 
de ses courriers, un Florentin nommé Jean, en qui il 
avait grande confiance; il devait assurer le pape que 
Rienzo s'était borné à prendre la défense des intérêts de 
l'Église, menacés par les barons, qu'il n'avait accepté le 
pouvoir qu'avec la condition expresse que le souverain 
pontife approuverait son élection et qu'il était prêt à se 
démettre de sa charge, si Clément YI l'exigeait. Toutefois, 
l'envoyé avait la mission secrète d'insinuer que -les 
Romains ne laisseraient pas le chef de leur choix accom- 
plir ce sacrifice, et qu'à aucun prix ils ne se résigne- 
raient à subir de nouveau la tyrannie de leurs anciens 
maîtres. 

Ce langage adroit, le zèle que professait Rienzo pour 
l'Église, l'espérance qu'un homme qui devait tout au 
pape, se montrerait probablement disposé à servir les 



Iti COLA M RIEXZO. 

intérêts du Saint-Siège, l'impossibilité évidente de 
rvCili.r dans le moment actuel le gouvernement des 
a» clos* déterminèrent Qément VI à ratifier le vote 
po£«i.aire. Il reconnut donc Raimond et Rienzo comme 
c : w V ia peuple * rectores ». Le 26 juin, il leur écrivit 
pour leur fiin? part de cette décision et le lendemain il 
jiiressa xio loi:re aux citovens romains : « La ville de 
L'Ofe». i;saïxL qui a été sanctifiée par le sang des apôtres 
■»% {W Pioa t-à-méme a désignée pour être la capitale 
ie I"l"a -?rs. !••*<» a toujours été plus chère qu'au- 
••Li< i f t r* i:"/j» e: nous souhaitons par-dessus toute 
:!.-?s.* ru: a paii.Ti pru$f*rilé et l'abondance y régnent. 
\ u> ^•i- , f«»dfi? bk^w encore l'étendue des maux dont 
■ ir* ^ a ~-«: I0< «ju* n--u§ les avons connus, nous 
.tous v ut «c$ :cv'i/è. !e cvear plein de tristesse, de 
:- »i ;r t > it. ;- ;*:> i\ porter remède, et, dans l'espoir 
.1 s:u ^ r * ,»i.r ar.sC:* % nous avons ordonné au car- 

* un "V--.Tnt i»- so rvcôrv à Rome ou d'y envoyer des 
i*v.» t t.tv< .1 v..' ^«M! .^ et ox:r^nises. » 

V ï>v* 'vurxi n . V p*ife» ïi révolution qui vient de 

^ a-mk.-. .* i : ; . it , -j:* coincer les projets de 

•m. r- * tic*; a.;: ^airse elle s'était opérée sans 

.t k* i » T 4 ^.»it ••> sit^ scelle a*ait eu pour résul- 

* " m - - : ••' ^ ; J ' : i ?.:2>* et aux alentours la paix 
> a ,n\v, i iv^ ii. riVs^ V< d:v::s de PÉslise étaient 

* • • -^ vï.t^ -\ -,,♦ , ^ : ; ^ rv;;-uissait dans le Sei- 
% *■-» «v .-. *i;n->i i ,;.„, ^ ivur!e romain le véné- 
•• - • , n îo. «^.n? ^ \ •;•;." j<^ i^r.t il connaissait de 

v . ^ i ^ . ui .nvî. i c\ :~«ort:> do Rome et du 

\ nVj. \ï» i.*-. ^ es R;~*:ts auraient dû le 

^ ; " - x "• a - :> ^<^ • -s Sv -j^ur^ car ils avaient 

^ v >vs *m ^ \ ^ ^ son exaltation, 



* ^ i 




RELATIONS DE MENZO AVEC LE PAPE. 123 

de tous les droits de souveraineté et de juridiction 
auxquels ils pouvaient prétendre, et ils l'avaient volon- 
tairement choisi comme gouverneur et défenseur de la 
ville. Clément VI terminait en les exhortant à persé- 
vérer dans la voie où ils venaient de s'engager si glo- 
rieusement, à veiller au maintien de la paix et de la 
justice, à respecter scrupuleusement les droits du Saint- 
Siège, et à se préparer ainsi à célébrer pieusement et 
dignement le Jubilé, qui leur avait été accordé sur leurs 
instantes sollicitations. 

En somme, le pape faisait plutôt des objections de 
forme que de fond et il crut, en effet, dans les premiers 
temps, que la révolution provoquée par Rienzo était un 
événement dont l'Église n'aurait qu'à se féliciter. 
L'envoyé de Rienzo fut reçu avec honneur à Avignon et 
chargé de porter à son maître, de la part de Clément VI, 
une cassette en bois, richement sculptée, incrustée 
d'argent fin et ornée des armes du peuple romain, du 
pape et de Rienzo ; elle valait, dit-on, trente florins pour 
le moins. 

Giovanni Colonna, l'ancien protecteur du tribun, 
répondit également sur un ton fort amical à une lettre 
que celui-ci lui avait adressée; bien d'autres prélats 
écrivirent à Rome, engageant le nouveau chef du peuple 
à user avec prudence et modération du pouvoir qui 
venait de lui être conféré et à favoriser l'Église. Nous 
ferons observer à ce sujet que nombre de cardinaux 
possédaient à Rome des bénéfices et des biens, ce qui 
explique, avec leur souci des intérêts de l'Église, la 
sollicitude avec laquelle ils suivaient les événements qui 
se passaient dans cette ville. 

Rienzo avait soin d'informer le pape de tous ses 



1*1 COU DI RKRZO. 

actes el il ne cessai! de rassurer qu'il n'agissait ja- 
mais que de concert avec l'évêque d'Orvieto, son col- 
lègue. 

Les protestations du tribun, son désir sincère de ne 
point irriter le pape, les témoignages de déférence qu'il 
prodiguait à son vicaire, n'avaient pas été sans produire 
la meilleure impression sur ceux qui espéraient que la 
captivité de Babylone, comme ils appelaient l'exil volon- 
taire des papes, ne durerait pas toujours. Le parti ita- 
lien, qui se trouvait, il est vrai, en minorité, pensait 
avec raison que Clément VI n'aurait plus de prétexte 
pour différer son retour à Rome, si Cola di Rienzo 
réussissait à y ramener la paix, l'ordre et la sécurité, et 
il applaudissait à ses efforts. 

Les cardinaux français, au contraire, tenaient à ce 
que le pape restât à Avignon, sous la protection et sous 
l'influence du roi de France, et ne cachaient pas leur 
hostilité au tribun. Quant à celle foule qu'attirait à 
Avignon la présence du Saint-Siège et qui n'avait qu'un 
intérêt indirect à ce qui se passait à Rome, son premier 
sentiment fut un étonnement qui n'allait pas sans une 
certaine appréhension. Rome était encore, surtout dans 
ces pays, cette cité terrible dont la domination avait 
pesé d'un poids si lourd sur les populations soumises ; 
on la croyait vaincue mais non pas abattue et l'on s'atten- 
dait à voir renaître sa puissance, un moment éclipsée. 
Son nom, doublement glorieux, inspirait au loin la vé- 
nération et la crainte, et Pétrarque pouvait dire, sans 
trop d'exagération : « Comme l'Italie s'est réveillée tout 
à coup, et comme la terreur du nom romain s'est répan- 
due dans les pays les plus éloignés 1 J'étais alors en 
Gaule, je sais ce que j'ai vu et entendu, ce qu'on lisait 



RELATIONS DE R1ENZ0 AVEC PÉTRARQUE. 125 

dans les yeux des plus puissants. Ils le nieront peut-être 
aujourd'hui, mais alors la terreur du nom romain était 
partout. » 

Ceux même qui comprenaient que Rome était trop 
amoindrie pour ressaisir son sceptre, n'envisageaient pas 
pourtant sans anxiété la perturbation profonde qu'au- 
raient provoquée en Europe l'établissement durable 
d'une république romaine forte et respectée, la création 
d'une ligue de toutes les cités italiennes et le retour 
plus ou moins volontaire du pape dans la capitale du 
christianisme. Enfin, tous les hommes qui avaient le 
culte de l'antiquité durent éprouver quelque joie en 
voyant l'antique capitale de l'empire romain renaître de 
ses cendres. 

Dans le reste de l'Europe il y a tout lieu de croire 
que la révolution de Rienzo eut un moindre retentisse- 
ment, bien que l'éclat qui environnait Rome attirât 
l'attention de tous sur les événements dont elle était le 
théâtre. Il est un fait curieux et qui semble certain, 
c'est que le Soudan de Babylone 1 , qui possédait alors 
Jérusalem, ayant entendu parler, par un esclave venu de 
Bologne, de ce qui se passait à Rome, craignit une 
nouvelle invasion des chrétiens et fit mettre en état de 
défense les ports de son royaume. 

Pétrarque, dont la renommée était déjà grande à cette 
époque, contribua dans une certaine mesure à pro- 
voquer ce mouvement d'opinion. Son amour pour 
Rome et pour l'Italie était profond : « Vous vouliez me 
dissuader de venir dans cette cité, écrivait-il à son prp- 

1. Probablement la Babylone d'Egypte, c'est-à-dire le Caire. Joinville 
désigne de la même manière le prince musulman qui gouvernait l'Egypte. 



m COLA DI RIEHZO. 

lecteur Giovanni Colonoa la première fois qu'il alla à 
Rome, de peur que le spectacle de cette ville, gisante 
au milieu de ses ruines et si différente de l'image qu'on 
s'en pent faire dans les livres, ne refroidit mon amour 
pour elle. Moi-même, je partageais quelque peu cette 
crainte. Le temps présent est toujours périlleux pour les 
grands noms; mais ici, il n'a rien rapetissé, il a, au 
contraire, tout grandi; Rome est plus majestueuse, ses 
ruines ont plus de beauté que je ne me l'étais figuré. Je 
ne m 'étonne plus qu'elle ail conquis le monde entier! » 
Comme chrétien, le respect de Pétrarque pour Rome 
n'était pas moins grand. « Combien ne sera-t-il pas doux 
pour mon cœur, disait-il, de voir une ville, image du 
ciel sur la terre, toute remplie des ossements des mar- 
tyrs, arrosée de leur sang; de contempler au Latran 
l'image du Sauveur; d'aller eu pèlerinage aux tombeaux 
dos saints: de marcher sous les portiques où les apôtres 
se sont réunis ! » 

Il accueillit donc avec transport la nouvelle de la res- 
tauration de la république romaine et crut que Rome 
allait enfin reprendre possession d'elle-même et re- 
conquérir sa puissance perdue. Que de fois Pétrarque 
u avait-il pas rêvé de voir l'Italie et Rome surtout libres 
et redoutées comme au temps passé; quede fois n'avail- 
il pas adjuré en termes éloquents tantôt le pape, tantôt 
l'empereur, tantôt les Italiens eux-mêmes, de songer 
enlin aux intérêts de ce malheureux pays, que la dis- 
corde épuisait et ensanglantait, que la concorde eût 
rendu puissant et prospore! Ses larmes, ses « brûlantes 
prières vêlaient restées sans écho; on admirait ses vers, 
>»u louait son génie, nuujd^a'éctiutuit guère ses exbor- 

UIJOIIS. Cl lUUHJÉ^H ■!!:,[. I>"**| i|UimU' IVpurti.T 




RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 121 

m pensée vers les héros d'autrefois. Or, voilà qu'un 
homme s'était trouvé, inconnu jusqu'alors, méprisé, 
sans naissance, sans appui, qui, animé comme lui d'un 
zèle ardent pour la grandeur du nom romain, avait réa- 
lisé en moins de rien ses plus chers désirs. L'enthou- 
siasme de Pétrarque ne connut pas de bornes et le tribun 
n'eut point de défenseur plus passionné, d'admira- 
teur plus exalté, d'apôtre plus convaincu que le chantre 
des Scipions. Ce ne fut pas une exaltation passagère, 
comme en ont les âmes poétiques et généreuses, éprises 
d'une idée qui leur semble belle; son admiration pour 
Cola di Rienzo résista à toutes les épreuves, aux plus 
amers déchirements, et ils ne lui furent pas épargnésl 
11 soutint son parti avec tant de vivacité qu'il se créa 
à Avignon de nombreuses inimitiés : « Tout le monde 
est témoin, dit-il, de la violence avec laquelle je m'em- 
porte contre ceux qui doutent de la sincérité de vos 
intentions etdc votre équité. Peu m'importe qui j'offense, 
je me suis aliéné bien des gens dont j'avais depuis 
longtemps acquis les bonnes grâces. L'expérience m'a 
appris que ce mot de Térence n'est que trop vrai : la 
complaisance fait des amis, la franchise, des ennemis. » 
Bien plus, Pétrarque sacrifia à Rienzo sa vieille amitié 
pour les Colonna; malgré tous les liens qui l'unis- 
saient à cette famille, dont il avait reçu tant de bien- 
faits et dont il considérait les membres, disait-il, comme 
ses pères, malgré sa longue et intime liaison avec Gio- 
vanni Colonna et sa vénération pour Stefano Colonna, 
malgré les témoignages d'attachement et de respect 
qu'il s'était plu à leur prodiguer dans ses vers, il n'hé- 
sita pas un instant à prendre fait et cause pour le libé- 
rateur de sa patrie d'adoption, contre ceux qu'il ne con- 



128 €OLÂ M RIENZO. 

sidérait plus désormais que comme des tyrans dange- 
reux ; il poussa même le tribun à comprendre la noblesse 
tout entière dans une égale proscription et, plus tard, 
dans une égale persécution, car il ne voyait le salut 
de Rome que dans l'anéantissement de ses anciens 
maîtres. « II n'y a pas de famille qui me soit plus chère, 
disait-il dans la suite en parlant des Colonna, mais 
Rome, l'Italie, la liberté des gens de bien, me sont plus 
chères encore. » Il l'a bien prouvé! Hâtons-nous de 
rendre justice à son patriotisme, de peur qu'on ne soit 
tenté de l'accuser de sécheresse de cœur et d'ingratitude. 

S'il arriva parfois à Pétrarque de regretter son enthou- 
siasme bruyant de la première heure, au moins ne 
renia-t-il jamais son idole, même aux plus mauvais 
jours. « J'aimais alors la vertu de cet homme, disait- 
il quand l'événement eut détrompé ses illusions, je 
louais son dessein, j'admirais son courage, je croyais 
qu'il allait assurer le bonheur de l'Italie, la suprématie 
de Rome, le repos du monde. Je ne pouvais cacher la 
joie qui germait de tant de racines au fond démon cœur 
et je m'imaginais prendre ma part à celle œuvre, en 
aiguillonnant l'ardeur de Rienzo. Mais il a échoué dès 
le commencement de son entreprise; je n'en accuse ni 
lui ni personne ; je n'entends ni l'absoudre, ni le con- 
damner. » 

Comme nous l'avons dit, le poète ne connaissait per- 
sonnellement que fort peu le tribun, mais leur passion 
commune pour le bien de l'Italie remplaça les liens 
que crée une vieille amitié, et une active correspondance 
s'engagea entre ces deux hommes ; elle se poursuivit tant 
que Rienzo resta au pouvoir, pour cesser ensuite com- 
plètement. 



RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 190 

Dès que la nouvelle du triomphe de Rienzo parvint à 
Avignon, Pétrarque lui adressa une lettre des plus flat* 
teuses; les termes lui manquent, écrivait-il, pour expri- 
mer son bonheur et son admiration ; il ne sait qui il doit 
féliciter d'abord : ou le grand homme qui a accompli 
de si belles actions, ou le peuple heureux qui vient de 
reconquérir son indépendance, ce bien précieux, qui 
doit être plus cher à tous que la vie. « S'il vous fallait 
choisir, dit-il en parlant aux Romains, qui de vous 
n'aimerait mieux mourir que de vivre esclave? Vous 
qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez 
tant de rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug 
humiliant et, ce qui met le comble à votre honte, vos 
maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recher- 
chez leur origine, vous verrez que la vallée de Spolète 1 , 
le Rhin et le Rhône* ont conservé le souvenir de leurs 
ancêtres. Des captifs sont devenus tout d'un coup des 
citoyens romains, et, qui pis est, des tyrans; faut-il 
s étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de 
Rome? Je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je 
songe qu'ils trouvent indigne d'eux le titre de citoyen 
romain et veulent être appelés princes et seigneurs. Ro- 
mains, souvenez-vous que vous êtes un peuple libre et 
qu'il ne doit point y avoir de seigneurs parmi vous ! 

« Le nouveau tribun réunit en lui seul la gloire des 
deux Bru tus; comme eux, il a mis en fuite vos tyrans, 
mais il ressemble davantage au premier, car il a d'abord 
caché ses desseins sous l'apparence de la folie ; du temps 
de Bru tus, un crime seul révolta vos aïeux, c'est par 



1. Allusion à la famille des Orsini. 

2. Allusion à la famille des Colonna. 





130 COLA DI RIENZO. 

des forfaits sans nombre qu'on a enfin lassé votre pa- 
tience. » 

S'adrcssant de nouveau à Rienzo, il lui recommande 
de veiller avec plus de soin sur les mauvais citoyens 
que sur ses adversaires déclarés et d'imiter en tout 
Brutus. « Je voulais vous demander deux grâces, pour- 
suit-il; j'ai appris que, en ce qui concerne la première, 
vous aviez prévenu mon désir, car on dit que vous 
n'entreprenez jamais rien sans avoir d'abord sanctifié 
votre âme en recevant le corps du Seigneur; je ne sau- 
rais trop vous louer d'une si sainte pratique. Il ne me 
reste donc qu'un conseil à vous donner ; c'est de suivre 
l'exemple d'Auguste, qui employait le peu de temps que 
lui laissait le soin de l'empire à lire l'histoire des grands 
hommes. 

ce Que ne puis-je me joindre à vous ! ma destinée et 
mon état ne le permettent pas. Réveillé par le bruit 
public, j'ai d'abord envié votre bonheur, ensuite j'ai 
pris la plume pour vous exhorter à achever ce que vous 
aviez commencé. C'est la seule façon dont je puisse rem- 
plir mon devoir de citoyen romain. » 

On conçoit quelle joie celte lettre dut causer à Rienzo ; 
il s'empressa d'y répondre en termes pompeux : 

« Parla grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Nicolas, 
sévère et clément, tribun de la liberté, de la paix et de 
la justice, libérateur de la sainte république romaine, 
à l'illustre et vertueux seigneur François Pétrarque, 
poète couronné et notre très cher concitoyen, salut, 
honneur et joie. 

« Votre lettre, pleine d'éloquence, a ravi tous ceux 
qui l'ont lue ou entendue; vos sages conseils, appuyés 
sur l'exemple des grands hommes de l'antiquité, char- 



RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 131 

ment et persuadent votre amour pour Rome et votre 
zèle pour le bon état éclatent à chaque ligne; vous pou- 
vez être certain que nous vous garderons une recon- 
naissance éternelle. Plût au ciel que vous veniez ici ; 
voire présence serait un ornement pour notre ville, 
comme la pierre précieuse qui embellit l'anneau d'or où 
elle est sertie. Rome, berceau de la liberté, se livre à la 
joie d'avoir recouvré son indépendance qu'elle ne se lais- 
sera arracher qu'avec la vie. Nous affronterons tous les 
périls plutôt que de retomber sous le joug des grands. 

« Donné au Capitole où la justice règne et où nous 
vivons avec un cœur droit, le 28 juillet de la première 
année de la république restaurée. » 

Les lettres que Cola di Rienzo adressait à Pétrarque 
ou à d'autres personnes à Avignon, étaient passées 
de main en main, lues et commentées avec avidité; 
chacun voulait en prendre connaissance; on les copiait, 
on en discutait les moindres, termes, comme on aurait 
fait pour quelque fragment d'un auteur ancien, retrouvé 
par hasard. 

Pétrarque eut soin d'en informer son ami, afin qu'il 
mesurât ses paroles. « Votre œuvre est belle et glorieuse, 
lui disait-il, mais elle est pleine de périls; vous devez 
vous considérer comme placé sur une haute cime, en 
butte aux regards, aux critiques non seulement de tous 
les hommes qui existent, mais de tous ceux qui naîtront 
dans la suite des siècles, car maintenant et toujours on 
parlera de vous. Le langage des hommes varie suivant 
les passions qui les animent; ne vous laissez pas influen- 
cer par ce qu'on dira de vous et restez ferme comme 
le roc où s'élève le Capitole, votre demeure. Je ne sais 
si vous ignorez que vos lettres ne restent pas entre les 



13? COU Dl RDftZO. 

mains de ceux à qui vous les destinez; toute la cour 
pontiûcale veut les lire; on dirait qu'elles viennent 
des antipodes ou qu'elles descendent du ciel. C'est 
pourquoi je ne saurais trop louer la prudence de vos 
discours, en vous recommandant de ne vous en jamais 
départir; vous savez allier à la vénération dont nous 
devons entourer le souverain pontife, le respect dû à la 
majesté du peuple romain et le souci de votre propre 
gloire. 11 était digne de votre éloquence et de votre sa- 
gesse de concilier des choses qui paraissent au vulgaire 
si difficiles à accorder. On ne trouve rien dans tout ce 
que vous dites qui trahisse une coupable présomption 
ou une lâche timidité, et j'ai vu plus d'une personne 
qui ne savait ce qu'elle devait admirer davantage : vos 
actes ou vos paroles, car vous agissez comme Bru tus et 
vous parlez comme Gicéron. Continuez donc à écrire 
comme si l'univers entier devait vous lire. » 

Ce fut probablement aussi vers cette époque, dans son 
premier mouvement d'enthousiasme, que le poète com- 
posa en l'honneur de Rienzo la canzone célèbre connue 
sous le nom de Spirito gentile, et dont voici la tra- 
duction 1 : 

C'est à toi qu'aujourd'hui nia parole s'adresse, 
Noble et vaste génie, illustre chevalier, 
Connu par ta valeur, ta grâce et ta sagesse ; 
Toi qui, de Rome enfin châtiant la mollesse, 
Peux ramener ses fils dans leur premier sentier. 

\ . On a beaucoup discuté sur la question de savoir si cette pièce de 
vers, une des plus belles qu'ait composées Pétrarque, était effectivement 
écrite à l'intention de Rienzo ou de quelqu'un autre; de Stefano Colonna,par 
exemple, de Giordano Savello,etc. Après la discussion si savante de M. Ze- 
firino Re, il semble difficile de ne pas se ranger à la première hypothèse, 
qui, même de prime abord, paraît la plus vraisemblable. (Voir le huitième 
vers delà troisième strophe, les premiers vers delà sixième strophe, etc.) 



RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 13: 

Il n'est plus de vertu, plus de pudeur au monde. 
Qu'attend donc l'Italie, en sa douleur profonde ? 
Elle semble insensible aux coups les plus affreux ; 
Qui viendra leveiller, elle si paresseuse? 
Ah ! que ne puis-je au moins, d'une main vigoureuse, 
La saisir aux cheveux ! 

Hais de la voir, sortant d'une torpeur fatale, 
Appeler un sauveur, je ne l'espère pas, 
Tant son front fut courbé par la force brutale. 
Et Rome cependant, la ville capitale, 
Ne fut pas, sans dessein, confiée à ton bras. 
Oui, pour la retirer de son indigne boue, 
Par ses vieux crins épars que ta main la secoue, 
Car, lorsque, nuit et jour, je pleure son malheur, 
C'est à toi, si quelqu'un, et j'en ai l'espérance, 
Boit du peuple de Mars rétablir la puissance, 
Qu'appartient cet honneur. 

Ces murs où l'étranger lit notre antique histoire, 
Qu'il regarde toujours avec un œil tremblant, 
Et ces marbres pieux, consacrés à la gloire 
Des hommes dont le monde honore la mémoire, 
Tant qu'il ne sera pas rentré dans le néant, 
Tous ces restes enfin, que la ruine menace, 
N'ont que toi pour soutien et te demandent grâce. 
Quand Brutus aux enfers saura que l'âge d'or 
Par tes nobles travaux renaît pour sa patrie : 
Rome, dira-t-il, si tendrement chérie, 
Tu seras belle encor. 

Des habitants du ciel écoute la prière 
Qui t'invite à finir nos crimes et nos maux. 
Leurs corps abandonnés gisent dans la poussière, 
A ces nobles débris rendis leur splendeur première, 
Et que la paix enfin règne sur les tombeaux ! 
Maintenant, triste effet de la guerre civile, 
Ils sont des scélérats le redoutable asile. 
Dans l'air épouvanté l'airain retentissant 
Nous appelle aux autels, devant la sainte image, 
Pour y voir, malgré nous, des scènes de carnage 
Et des fleuves de sang. 



134 COLA DI RIENZO. 

Les enfants, les vieillards, les femmes éplorées, 
Honteux de prolonger de misérables jours, 
Nos prêtres, revêtus de leurs robes sacrées, 
Ces bandes, que le fer a toutes déchirées, 
Te disent : Chevalier, au secours, au secours! 
Un peuple au désespoir te montre sa blessure 
Qui ferait d'Annibal frémir l'âme si dure. 
Vois les temples brûler ; ces sacrilèges feux 
S'éteindront tout à coup à ta seule parole 
Et tu seras alors, pour ton sublime rôle, 
Applaudi dans les cieux. 

Rome, laissée en proie aux troupes dévorantes 
Des ours, des loups, des lions, des aigles, des serpents \ 
T'appelle pour finir leurs querelles sanglantes, 
Pour la débarrasser de ces mauvaises plantes, 
Qui ne fleurissent point et lui rongent les flancs. 
Dix siècles sont passés depuis les jours de fête 
Où ses généreux fils l'avaient portée au faîte. 
De ton bras aujourd'hui sa faiblesse a besoin. 
Une race nouvelle insulte à cette mère ; 
Tu seras son sauveur, puisque notre Saint-Père 
S'occupe d'autres soins. 



H est rare de voir aux grandes entreprises 
La fortune sourire et ne s'opposer pas. 
Mais oublions ses torts et les fautes commises, 
En faveur seulement des grâces qu'elle a mises 
A préparer la route où commencent tes pas. 
Jamais, pour arriver à la gloire immortelle, 
Un homme ne suivit une route aussi belle. 
L'empire va fleurir, par tes mains relevé, 
Tu diras, plein d'orgueil : D'autres, dans sa jeunesse, 
Ont pu le soutenu ; mais c'est dans sa vieillesse 
Que moi je l'ai sauvé ! 

4. L'ours figurait dans les armes des Orsini ; le loup dans celles d'un 
rameau de cette môme famille ; le lion dans celles dos Savelli ; l'aigle se 
trouve dans le blason des comtes de Tusculum ; le serpent dans celui des 
Gaetani (d'après M. E. d'Auriac). 



M. 



RELATIONS DE MEMO AVEC PÉTRARQUE. 135 

Il est un chevalier qu'honore l'Italie ; 

Sur le mont tarpéien, chanson, tu le verras, 

Où s oubliant lui-même, il pense à la patrie ; 

Va loi dire : Quelqu'un qui ne vous connaît pas, 

Mais amoureux d'un nom que la gloire publie, 

Met en tous son espoir, vous montre Rome en pleurs 

Et prête à succomber aux guerres intestines, 

Oui. le front suppliant et courbée de douleurs, 

Vous demande merci du haut des sept collines 1 . 

1. Cette traduction, la meilleure de celles qui existent en vers, est de 
Esménard du Maiet ; voir Appendice, n° 111 



CHAPITRE XI 



LE TRIBUN SACRE CHEVALIER 

Tous les peuples aiment les fêtes, et les Romains 
plus que les autres; ils eurent toujours un goût fort 
prononcé pour les spectacles et les cérémonies pom- 
peuses. On se souvient que, dans l'antiquité, les jeux 
du cirque passionnaient les citoyens romains et que, 
pour les consoler de leur liberté perdue et se les rendre 
favorables, les empereurs n'eurent qu'à leur prodiguer 
ce genre de divertissement. Dans l'adversité, ce goût ne 
les abandonna pas et, malgré les calamités sans nombre 
qui les accablèrent durant tout le moyen âge, ils célé- 
brèrent assez fréquemment des jeux. 

Le christianisme ayant fait disparaître les luttes san- 
glantes des gladiateurs, ces jeux se bornaient à des 
courses à pied ou à cheval et à des combats burlesques. 

De bonne heure il est fait mention de joutes aux- 
quelles les habitants des cités, même assez éloignées, 
étaient convoqués ; le sénateur en exercice les présidait 
et distribuait aux vainqueurs des anneaux d'or et des 
manteaux de laine ou de soie. Peu à peu pourtant, les 
coutumes du nord s'infiltrèrent en Italie et l'on vit des 
nobles descendre dans l'arène et y prendre part à des 
tournois. Charles d'Anjou le premier, vers 1250, intro- 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 157 

duisit ces divertissements, qui dégénérèrent bientôt en 
lattes meurtrières. Kené d'Anjou, roi de Sicile, fut 
même forcé plus tard de porter des lois destinées à 
rendre les tournois plus humains (1455). Le 5 sep- 
tembre 1552, on célébra au Cotisée des jeux dont la 
magnificence rappela les plus beaux jours de Rome; 
l'Italie entière y fut conviée 1 . Stefano Golonna offrit 
également aux Romains, quelques années ensuite, des 
fêtes splendides. 

Il semble donc bien naturel que Rienzo ait pensé à 
donner à ses concitoyens un de ces spectacles qui leur 
étaient si chers. D'ailleurs réunir à Rome les représen- 
tants de toutes les villes de l'Italie pour y célébrer, 
avec les Romains, leur délivrance commune, n'était-ce 
pas le meilleur moyen de rendre éclatante, aux yeux des 
plus incrédules, cette miraculeuse union qui était 
l'œuvre du tribun? Il devait songer aussi que la splen- 
deur de ces fêtes, où Rome apparaîtrait dans sa gloire 
nouvelle, rejaillirait en partie sur lui et que, le voyant 
entouré d'honneurs quasi impériaux, les Romains, les 
Italiens et même les étrangers l'accepteraient ensuite 
plus volontiers pour leur chef, leur maître, et, qui sait? 
pour leur empereur peut-être. 

Afin de mieux atteindre son but, il eut soin d'être le 
héros des fêtes qu'il préparait : il leur donna comme 
prétexte son admission dans l'ordre de la chevalerie. 

Outre que le titre de chevalier était fort en honneur 
à cette époque et donnait droit à bien des prérogatives 
enviées, il avait, au point de vue de Rienzo, l'avantage 
de le mettre sur une sorte de pied d'égalité avec les 

1. Voir Appendice, n* IV. 



I» Û1LA M RIENZO. 

princes et les rois, de le rendre le frère d'armes des 
nobles, et d'effacer, dans une certaine mesure, le sou- 
venir de son origine plébéienne, qui commençait à lui 
jvser. Ce litre, accessible a tous et auquel l'Église s'était 
efforcée de donner un cachet religieux, n'avait rien» 
an reste, qui fût en désaccord avec la conduite passée 
du tribun. 

Bien des cités italiennes s'étaient arrogé les préro- 
gatives qu'exerçaient ailleurs les seigneurs et les mo- 
narques, entre autres celle d'ordonner des chevaliers. 
Elles pouvaient ainsi récompenser dignement, à l'égal 
des princes les plus puissants, ceux qui les avaient bien 
servies, Flonence, Sienne, usèrent assez fréquemment de 
ce droit. A Rome, en Tannée 1527, les vingt-huit buo- 
nuomini, alors chargés du gouvernement de la ville, 
nommèrent, suivant l'usage, un syndic qui conféra 
l'ordre de la chevalerie à deux nobles romains, Stefano 
Colonna et Napoléon e Orsino, et présida à la cérémonie 
du bain dans Peau de rose. Cependant les deux cheva- 
liers durent se rendre à Naples afin que le roi Robert 
leur ceignît l'épée, personne n'ayant ce droit à Rome, 

Non content du titre de chevalier, Rienzo voulait, 
comme les anciens tribuns, disait-il, se faire couronner 
du laurier tribunilien. Mais nous verrons par la suite 
que la cérémonie qu'il méditait et dans laquelle il ne 
devait pas recevoir moins de six couronnes, se rappro- 
chait beaucoup plus du sacre d'un empereur. 

Dès le 15 juillet, il adressa aux Florentins la lettre 
suivante : 

« Rêvant, au nom du Saint-Esprit auquel nous 
sommes redevable de toute notre gloire, recevoir du 
syndic du peuple romain et des représentants de toutes 



LE TRIBUN SACRÉ CHEYALIER. 139 

les cités d'Italie, Tordre de la chevalerie le 1 er août, et 
être couronné de la couronne tribunitienne le jour de 
l'Assomption, sachant de plus quel intérêt vous nous 
portez, nous vous prions de nous envoyer des ambassa- 
deurs et des délégués munis de pouvoirs suffisants, 
afin qu'ils assistent aux réjouissances que nous nous 
proposons de donner en cette occasion et renouvellent 
amitié avec le peuple romain. » 

La date que le tribun avait primitivement fixée était 
le 29 juin 1 , mais le délai étant trop court pour per- 
mettre aux envoyés des différentes villes amies de se 
trouver à Rome en temps utile, il décida que la céré- 
monie aurait lieu le mercredi 1 er août, jour où se célé- 
brait la fête de saint Pierre es liens. 

Depuis bien des siècles, en effet, le 1 er août était à 
Rome un jour de fête populaire. Lorsque Octave s'em- 
para d'Alexandrie, Tan 30 avant notre ère, le Sénat 
déclara férié le 1 er août, jour où fut remportée cette 
victoire qui mettait fin à la guerre civile. Comme il 
arrive fréquemment, on continua à fêter cet anni- 
versaire, bien longtemps après que le souvenir du 
triomphe d'Octave se fut effacé de la mémoire du 
peuple. Plus tard, à la demande, dit-on, de l'impéra- 
trice Eudoxie, on fixa à ce jour la fêle de saint Pierrc- 
ès-liens. Maintenant encore il subsiste à Rome quel- 
ques traces de cette antique coutume. 

La fortune souriait à Rienzo : Rome et ses environs 
jouissaient d'une paix profonde, inconnue depuis bien 
des siècles; les paysans voyaient avec joie grandir 
leurs récoltes; les marchands circulaient en toute sécu- 

1. Fête de saint Pierre et de saint Paul. 



140 GOLÀ DI RIENZO. 

rite; les pèlerins accouraient en foule pour visiter les 
temples saints et leur nombre était si grand qu'on no 
savait où les loger. Grâce à cette affluence d'étrangers, 
l'aisance renaissait; de tous côtés, on voyait des mai- 
sons sortir de leurs ruines. Les habitants, oubliant 
leurs anciennes querelles, fraternisaient entre eux; les 
demeures des barons et des bourgeois n'étaient plus, 
comme naguère, barricadées et fortifiées; enfin la sécu- 
rité la plus complète régnait partout. Quelques nobles, 
chassés par les troubles depuis de longues années et qui 
étaient devenus presque des étrangers dans leur patrie, 
revinrent habiter Rome : entre autres les seigneurs de 
Montagna, de Malien, Todino di Antonio. Le préfet di 
Vico avait juré obéissance au tribun, le comte de Fondi 
ne pouvait larder à faire sa soumission. 

Au dehors, l'Italie se montrait bienveillante, le pape 
n'était pas encore hostile, l'Europe attendait avec éto fi- 
nement et curiosité l'issue de cette étrange révolution. 

Quelque temps auparavant, Rienzo, croyant son pou- 
voir suffisamment affermi, avait amené Raimond à rési- 
gner sa charge et il s'y était pris d'une façon si habile 
que le bon prélat, qui d'ailleurs ne cherchait qu'une 
occasion pour s'éloigner de Rome, n'en conçut sur 
l'heure aucun ressentiment. Raimond n'avait pas dû 
pourtant gêner beaucoup son collègue dans l'exercice de 
ses fonctions, car son action parait avoir été complète- 
ment nulle; aucune missive, aucun acte de Rienzo n'a 
été contresigné par lui ; tout au plus le consultait-on 
parfois, mais le tribun ne pouvait plus endurer même 
ce semblant de partage de son autorité 1 . 

i. Rienio eut l'audace d'envoyer à Avignon un ambassadeur spécial 
chargé d'annoncer au pape ce changement. 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 141 

Seul maître désormais des destinées de sa patrie, 
Rienzo s'occupa de donner aux fêtes qui se préparaient 
tout l'éclat possible. 

Il lit choix de l'église Saint-Jean de Latran pour y 
recevoir l'ordre de la chevalerie et y entendre aupara- 
vant, comme c'était l'usage, l'office du Saint-Esprit. 

Celle basilique, qu'on qualifiai! alors de « mère de 
toutes les églises de la terre », était, sinon la plus belle, 



B'-"BI 1 JjlL I* ^Ït "rW,\-_ 



du moins la plus célèbre des églises que possédait Rome 
alors. Elle datait de fort loin et l'on prétend même que 
l'empereur Constantin la fit construire pour l'offrir au 
pape saint Sylvestre'. 

Voisine des murailles de la ville et située près d'une 
porte nommée Asinaria 1 , elle s'élevait devant une vaste 
place qui servait de lieu de réunion habituel au peuple. 
Boniface VIII avait fait bâtir, de ce côté, une loggia 
adossée à l'église et ornée de colonnes, et d'où l'on pou- 



1. L'église du Lalran, détruite plusieurs fois par le feu et les tremble- 
ments de terre (806, 1508, 1360) fut toujours reconstruite. Restaurée par 
Urbain IV, Martin V, Alexandre Vt, Pic IV, etc., le monument actuel ne 
ressemble guère à ce qu'il était au temps de Rienzo. 

2. Ou Lalerana; «Ile était murée à cette époque et ne fut ouverte 
qu'en 1408. 



-»-1 



Cl M EOD>. 

11... î*:.»:!Zfcc: iar>- ---;r La foule. Non loin de là se 



Vi«rri.: j* fci: _s^rv. ;*e:i: monument octogonal , dans 
r.z.^i-jc'-r i«:-ii vz iiniirv huit colonnes de por- 
;c «Tt >:■- -lui: iis arvhiirues en marbre antique, et 
ks ^-fi:«rfs f.~:s îorû>nuux djns lesquels l'empereur 
0.i>u-;ln passL: p. -ut avoir été baptisé et guéri en 
iti>: :i~jt> >: li ."*j:e j<»r saint Sylvestre 1 . 

>_r li z-t— t j^ce se trouvait le palais pontifical, 
*>.!! ci. for ç~->e ies ptï*"s s'étaient plu à restaurer et à 
ici: .t-R^-j;» îe Lî convertir en une immense salle 
ô-. ft>i.r: :-.r> cV^ns furent abattues, des escaliers en 
Kis c:~:l-> j«.-ur ia cvninH«dité du service, des tables 
tires?*** ie : :-u> cviés. qui, a mère ironie du sort, étaient 
:<'~;es aux ce qui restait des palissades prises aux no- 
Lies- l a «Hier garni des meilleurs vins fut installé 
auprès de chaque salle. 

La*;l!e était en liesse: les étrangers accouraient de 
toutes parts pour assister aux fêtes, les députations ne 
classaient d'arriver, et les cité^ les plus éloignées en- 
voyaient des dous ou des protestations d amitié aux 
Romains. Les citoyens de Pérouse députèrent dix des 
leur*, car leur ville était divisée en dix quartiers, d'a- 
près le nombre des portes. Messire Nicolô des Armanni, 
qui représentait le quartier de la porte Saint-Ange, 
était le chef de cette ambassade. Cent cavaliers et cin- 
quante jeunes gens partirent avec eux pour participer 
aux fêtes. 

Manfredo, seigneur de Gorneto, rallié du tribun 
contre le préfet di Yico\ se rendit à Rome, suivi de 

1. C'est un bain antique en basalte vert qu'on y voit encore. 

2. Voir page 96. 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 145 

soixante cavaliers, et fit don à Rienzo de deux coupes 
d or et d'argent contenant mille florins. Florence en- 
voya une brillante ambassade escortée de deux cents 
soldats. Modène, Todi, tinrent également à honneur de 
se faire représenter. On estime à plus de trente mille 
florins la valeur totale des dons en or, en argent, en 
pierres précieuses et en bêtes de somme que reçut le 
tribun à cette occasion. 

Pour préparer les esprits aux déclarations aussi im- 
portantes qu'imprévues qu'il comptait faire, Cola di 
Rienzo avait eu soin, quelque temps à l'avance, d'ob- 
tenir de son conseil de jurisconsultes la décision sui- 
vante : « Le peuple romain a le droit de reprendre et 
d exercer l'autorité dont il jouissait jadis et dont ses 
maîtres l'ont dépouillé injustement et contre sa vo- 
lonté. » Le 26 juillet, cette décision fut soumise au 
peuple et ratifiée par lui. 

La veille du 1 er août, à trois heures de l'après-midi, 
le tribun sortit du Capitole et se dirigea vers Saint-Jean 
de Latran. Une foule innombrable d'hommes, de 
femmes, d'enfants, en habits de fête, avait envahi le 
chemin que devait suivre le triomphateur et se pressait 
sur les maisons, les portiques, les anciens monuments. 
Les ambassadeurs des cités amies ouvraient le cortège : 
ils s'avançaient sans ordre, agitant gaiement des ban- 
nières et faisant retentir les airs de mille clameurs 
joyeuses; c'étaient des barons couverts de brillantes 
armures, des bourgeois en vêtements sombres, des 
paysans dont les chevaux portaient des grelots au poi- 
trail; puis venaient des bouffons, des sonneurs de 
trompe, des joueurs de cornemuse et de flûte. Derrière 
cette multitude bruyante s'avançait à pied la femme 



!U COLA DI MEMO. 

du tribun, accompagnée de sa mère et entourée de cinq 
cents femmes au moins, appartenant à la noblesse ou 
à la haute bourgeoisie; devant elle marchaient deux 
jeunes pages qui tenaient en main le mors en or pur 
d'un superbe palefroi. On vit ensuite défiler des musi- 
ciens qui sonnaient dans des trompes d'argent aux sons 
éclatants. Une foule de jeunes gens superbement vêtus, 
qui devaient prendre part aux jeux, les suivaient; ceux 
de Pérouse et de Corneto l'emportaient sur les autres 
en grâce et en magnificence ; deux fois ils ôtèrent leurs 
manteaux et les jetèrent au peuple. Après eux parut le 
tribun, son bâton de commandement à la main, un 
manteau de soie blanche comme la neige et brodé d'or 
sur les épaules ; il se faisait précéder d'un soldat te- 
nant une épée nue, et Ton portait le gonfalon sacré de 
la ville au-dessus de sa tète. A côté de lui marchait le 
vicaire du pape. Un grand nombre de nobles l'entou- 
raient, toutefois les Colonna et leurs partisans s'étaient 
abstenus de paraître. Stefano Colonna vint seul passer 
un ou deux jours à Rome à ce moment et assista aux 
réjouissances. 

La nuit tombait déjà quand Cola di Rienzo parvint à 
la basilique; il monta aussitôt dans la loggia et, s'adres- 
sant au peuple, il s'écria : « Sachez qu'en cette nuit je 
vais être créé chevalier ; demain revenez en ces lieux et 
vous entendrez des paroles qui réjouiront Dieu dans le 
ciel et les hommes sur la terre. » La foule se dispersa 
lentement. 

Le plus grand calme et le plus grand ordre n'avaient 
cessé de régner dans cette multitude, composée pour- 
tant de tant d'éléments divers, car tous les assistants 
étaient en communion d'idées et avaient une foi éga- 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 145 

lement profonde dans la destinée de Rienzo. On rapporte 
à ce sujet que deux individus, s'élant pris de querelle, al- 
laient en venir aux mains, mais que, la solennité de la 
cérémonie les ayant rappelés à des sentiments plus paci- 
fiques, ils rengainèrent d'eux-mêmes leurs épées. 

Lorsque tout fut rentré dans le silence aux abords 
de l'église, le vicaire du pape célébra en personne 
un ofGce solennel, assisté de tout le haut clergé. 
Rienzo prit ensuite le bain d'usage dans les fonts bap- 
tismaux de Constantin le Grand. « Le chevalier, disait- 
on, s'il veut parvenir au ciel, doit être pur dans son 
âme comme dans sa chair. » Jamais auparavant ce 
baptistère, qui passait pour sacré, n'avait servi à un 
pareil usage, et l'on ne manqua pas d'accuser plus tard 
Rienzo d'avoir commis une profanation en s'y baignant. 
In citoyen romain spécialement délégué à cet effet, le 
chevalier Vico Scotto, lui ceignit ensuite le ceinturon 
auquel pendait l'épée et lui donna l'accolade. Quand 
celte cérémonie, qui faisait de Rienzo un chevalier, fut 
terminée, deux nobles, messire Nicole des Armanni et 
un Orsino, s'avancèrent et lui attachèrent les éperons 
d'or, insignes de son nouveau titre, en commençant 
par le gauche, ainsi que le voulait la tradition. 

Les ambassadeurs qui avaient assisté à l'adoubement 
de Cola di Rienzo vinrent alors le féliciter, et il se cou- 
cha sur un lit de parade élevé dans le baptistère même, 
entre les colonnes 1 . À peine commençait-il à prendre 
quelque repos, que le lit céda soudain sous son poids. 
Le tribun ne fut nullement troublé par celte mésaven- 



1. En Italie, la veillée d'armes n'était point observée aussi rigoureuse- 
ment qu'ailleurs. 



146 COLA DI RIENZO. 

• 

ture, qui parut dans la suite à beaucoup un avertisse- 
ment du ciel, et il dormit le reste de la nuit du sommeil 
le plus profond. Le lendemain matin, dès l'aube, une 
foule immense affluait de tous côtés sur la place du 
Latran pour contempler le nouveau chevalier. 

A l'intérieur de l'église, on célébrait des actions de 
grâces ; rien n'avait été épargné pour rehausser Fcclat 
de la cérémonie : les chœurs, les ornements sacerdo- 
taux, les décorations étaient magnifiques et d'un effet 
grandiose. Messire Cola di Rienzo, portant le costume 
dislinclif des chevaliers : le manteau écarlate 1 bordé de 
petit-gris, les éperons d'or et l'épée, assistait au service, 
entouré des plus nobles citoyens de Rome. Sans en 
attendre la fin, il sortit et parut dans la loggia aux 
yeux de la foule attentive. Dominant de sa voix forte et 
claire le tumulle provoqué par son apparition, il dé- 
clara le peuple romain rentré dans tous les droits 
dont il avait été injustement dépouillé, et ordonna à 
ceux qui se les étaient appropriés de venir se justiGer; 
il ajouta que Rome ne devait pas être plus longtemps 
privée de la présence du pape et que c'était le devoir 
du souverain pontife et des cardinaux de revenir dans les 
murs de la capitale du monde chrétien. Paroles impru- 
dentes, qui donnèrent naissance au bruit que le tribun 
avait osé citer à son tribunal le pape lui-même. Mais 
les preuves ne manquent pas pour démontrer que celte 
accusation repose uniquement sur une fausse interpré- 
tation donnée volontairement au langage de Rienzo. 

Quand sa courte allocution fut terminée, son notaire, 
Egidio Angelo, lut la proclamation suivante, qui fut 

1. L'écarlate ne pouvait être porté que par les chevaliers et ceux qui, 
dans les villes libres, appartenaient aux arts majeurs. 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 147 

sur-le-champ expédiée par des courriers spéciaux dans 
toutes les directions : 

« Ea l'honneur et à la gloire de Dieu le Père, du 
Fils et du Saint-Esprit; des saints apôtres Pierre et 
Paul; et de saint Jean-Baptiste, dans le temple sacré 
duquel se trouve le baptistère de l'empereur Constantin, 
le défenseur du Christ, où nous avons reçu le baptême 
delà chevalerie; au nom du Saint-Esprit, dont nous 
sommes le serviteur et le soldat très indigne; et pour la 
pins grande gloire de la sainte Église et de notre très 
haut et très respectable seigneur le pape; dans le but 
d'accroître la puissance et la prospérité de la ville de 
Rome, de l'Italie et de toute la chrétienté; nous, Nicolas, 
soldat du Saint-Esprit, et, comme tel vêtu de blanc, 
sévère et clément, libérateur de Rome, défenseur des 
droits de l'Italie, protecteur du genre humain, tribun 
auguste, voulant faire participer non seulement Rome, 
mais toute l'Italie, aux bienfaits dont nous a comblé le 
Saint-Esprit, et ayant à cœur de suivre, si Dieu le per- 
met, l'exemple des anciens chefs du peuple romain 
([n'inspirait un amour si profond du bien public et de 
la liberté, nous déclarons ici que, depuis que le pouvoir 
nous a été confié, nos concitoyens ont reconnu, après 
avoir pris l'avis des jurisconsultes les plus éclairés, 
que les droits de possession, de souveraineté et de juri- 
diction sur le monde entier qu'exerçait Rome au temps 
(lésa plus grande prospérité, lui appartiennent encore; 
ils ont, en conséquence, expressément révoqué tous les 
privilèges portant atteinte, en quelque manière que ce 
soit, à cette autorité. 

« En vertu de ces droits imprescriptibles et du pou- 
voir absolu qui nous a été librement commis par le 



peu;-]? romain. tr:«pcn*ti«mailre.Iesouverainponuie, 
a confirmé na±uèn% ainsi qu'il appert par des bulles 
publi']u^> et apo>î-.«Iîquc>, pour ne point nous montrer 
avare ou indigne des d:»ns du Saint-Esprit, soit envers 
lo habitants de Rome, soit emei> les peuples de l'Italie, 
et pour ne pas lai>M*r déchoir les droits du peuple ro- 
main, au nom du Saint-Esprit, par tous les moyens et 
dans la meilleure forme que nous pouvons et devons 
employer, nous décidons, déclarons et annonçons que 
Rome e>t la capitale du monde et le sanctuaire de la 
foi chrétienne, que toutes les cités et tous les peuples 
d'Italie sont et seront désormais libres, que nous les 
considérons comme tels, et que nous accordons à tous 
les habitants delà sainte Italie les droits et les privilèges 
attachés au titre de citoyen romain. 

« En vertu de ce même pouvoir, qui nous a été confié 
par la grâce de Dieu et du Saint-Esprit, et au nom du 
peuple romain, nous affirmons, proclamons et au besoin 
décrétons, que le droit délire l'empereur, de gou- 
verner le monde et de porter des lois appartient à Rome, 
à Fltalie, et cela pour des raisons nombreuses que nous 
exposerons en temps et lieu opportuns. 

« Nous sommons, par les présentes lettres, tous les 
prélats, empereurs élus, électeurs, rois, ducs, princes, 
comtes, marquis, peuples et universités, en un mot 
tous ceux en général et en particulier, quel que soit leur 
rang ou leur condition, qui veulent nous contredire 
ou qui prétendent avoir des droits à faire valoir sur 
l'élection susdite ou sur l'empire, nous les sommons de 
se rendre à Rome avant la Pentecôte prochaine, afin de 
comparaître en ce jour et dans l'église sacrée de Sain t- 
Jennd^tfpgn, devant nous, devant les autres représen- 




LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 149 

tacts du pape et devant le peuple romain assemblé. 
Us soutiendront alors leurs titres ou leurs prétentions 
par les moyens qu'ils jugeront convenables. 

« Passé ce délai, nous procéderons contre eux suivant 
le droit, et le Saint-Esprit nous guidera. Nous citons 
particulièrement et personnellement, sans préjudice de 
ce qui vient d'être dit, les très hauts et très puissants 
seigneurs : Louis, duc de Bavière, et Charles, roi de 
Bohème, qui prétendent être empereurs par le droit ou 
par l'élection, le duc de Bavière 1 , le duc d'Autriche 1 , 
le duc de Saxe 3 , le marquis de Brandebourg*, le comto 
palatin*, l'archevêque de Mayence*, chancelier de Ger- 
manie, l'archevêque de Trêves 7 , chancelier de Gaule, 
l'archevêque de Cologne 8 , chancelier d'Italie, afin qu'ils 
comparaissent dans le lieu susdit et dans le terme 
prescrit devant notre tribunal; faute de quoi, il sera 
procédé contre eux, malgré leur absence. Par les dis- 
positions et les déclarations précédentes, nous ne vou- 
lons en rien porter atteinte aux prérogatives et à la 
juridiction de notre sainte mère l'Église, du pape et du 
sacré collège; loin de là, tous nos actes ont constamment 
pour but d'assurer et d'augmenter leur puissance et 
leur prestige*. 

« Indiction XV, le 1 er août les présentes lettres ont été 

i. Etienne, 1547-1377. 

2. Charles I", électeur de Bohême, 1346*1578. 

3. Rodolphe I", 1298-1 356. 

4. Louis de Bavière, 1322-1550. 

5. Rodolphe H, 1327-1359. 

6. Gerlach, comte de Nassau, 1546-1371. 

7. Baldewin, comte de Lutzelburg, 1307-1554, 

8. IValram, comte de Juliers, 1332-1549. 

9. Les électeurs, après s'être concertés, laissèrent saus réponse les cita- 
tions du tribun. 



ibO COLA DI RIENZO. 

lues devant le peuple romain, assemblé sur la place de 
Saint-Jean de La Iran, et approuvées par lui, en présence 
du vicaire du pape, de messire Paolo Conti, demessire 
Scotto, du père Jacobo, deFrancesco de Vellctri, juge, 
d'Angelo, etc., etc. » 

Quand Àngelo eut achevé la lecture de la précédente 
déclaration, le tribun tira son épée du fourreau et, frap- 
pant l'air à trois reprises, dans trois directions diffé- 
rentes, il s'écria : « Ceci est à moi, ceci est à moi, ceci 
est à moi ». L'Amérique n'était malheureusement pas 
encore découverte, sans quoi il n'eût point manqué d'en 
prendre virtuellement possession, comme des trois autres 
parties du monde. 

Raimond, qui se trouvait à côté de Ricnzo, resta im- 
mobile, stupéfait, anéanti, stupide, dit énergiquement 
l'historien contemporain. Il ne savait que faire; rompre 
brusquement et ouvertement avec le tribun, que le peu- 
ple acclamait et que les ambassadeurs de tant de cités 
et de peuples divers venaient saluer, eût été un acte té- 
méraire et peut-être dangereux; d'un autre côté, garder 
le silence, n'était-ce point paraître acquiescer à tout ce 
qui venait d'être dit? 

L'évêque se tira de ce mauvais pas avec assez de pré- 
sence d'esprit : il formula une protestation motivée qu'il 
fit rédiger et lire séance tenante par son notaire, Pietro 
Viscardo. Il y déclarait en termes formels que le 
tribun avait agi sans le consulter et avec témérité et pré- 
somption, qu'il avait excédé son droit et porté atteinte à 
la dignité de l'Église, que le pape n'avait pas été dû- 
mcntconsulté, et qu'en conséquence il fallait sur l'heure, 
avant que le peuple se fût dispersé, annuler, abroger et 
retirer toutes les dispositions et les citations contenues 



LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 151 

dans la proclamation de Rienzo. Cet acte fut signé par un 
grand nombre d'assistants, parmi lesquels Paolo Conti, 
le chevalier Loffredo, le père Jacobo, Matteo de Rieti, 
juge. Pietro Viscardo enflait la voix pour dominer le 
tumulte causé par celle opposition imprévue, mais 
Rienzo ne le laissa pas finir : sur un signe de lui, tous 
les musiciens se mirent à jouer ensemble de leurs instru- 
ments, et empêchèrent le notaire de se faire entendre. 

Raimond se hâta d'en référer à Clément VI et attendit, 
aux environs de Rome, d'avoir reçu ses instructions 
pour prendre une attitude plus caractérisée et plus 
énergique. 

Cependant la conduite du tribun était diversement 
appréciée. Le baptême dans la cuve sacrée de Con- 
stantin, le défi jeté aux électeurs et aux deux empereurs 
rivaux, la prière, qui ressemblait presque à un ordre, 
adressée au souverain pontife, tout cela paraissait aux 
plus sensés bien hardi, sinon bien imprudent. Ils ju- 
geaient sévèrement la façon dont Rienzo avait coupé la 
parole au représentant du pape et se demandaient avec 
inquiétude si cet homme n'avait point perdu tout senti- 
ment de la réalité et s'il n'allait pas attirer sur la ville 
et sur lui de terribles représailles; quant au peuple, il 
ne voyait en lui que le restaurateur de la liberté et de 
la sécurité, l'auteur d'un bien-être inconnu jusque-là, 
l'adversaire heureux de la noblesse, et sa confiance était 
encore entière. 

Après avoir rempli les désirs de ses partisans de la 
première heure, c'est-à-dire de toute la classe moyenne 
de Rome, il venait de les excéder et de révéler toute 
l'immensité de son ambition; aussi dès ce jour le 
doute, puis la crainte, refroidirent l'ardeur des plus 



152 COLA DI RIENZO. 

clairvoyants et l'étoile de Ricnzo commença de pâlir. 

Certes le tribun eut encore de brillants triomphes et 
reçut de nombreux témoignages de respect et d'admira- 
tion, mais le colosse était ébranlé sur sa base d'argile; 
fous ses efforts et même ses succès ne devaient plus 
servir qu'à précipiter sa chute et à la rendre plus pro- 
fonde. 

La messe avait pris fin sur ces entrefaites, et les 
assistants se dirigèrent en foule vers le palais neuf, 
où le banquet les attendait. 

Le tribun et Rai mon d mangèrent ensemble sur une 
table de marbre spécialement réservée aux papes, tandis 
que les convives, ambassadeurs et marchands, chevaliers 
et bourgeois, clercs et soldats, sans distinction de rang, 
prenaient place au banquet. Les femmes, que présidait 
l'épouse de Cola di Rienzo, avaient une salle à part 
dans le palais neuf. 

C'était un spectacle saisissant, dit un témoin ocu- 
laire, que ces longues tables surchargées de mets de 
toute espèce et autour desquelles plus de deux mille 
convives pouvaient prendre place. Il y avait en profu- 
sion des faisans, des chevreaux, des esturgeons, poisson 
fort recherché alors, ainsi qu'une quantité de fruits dé- 
licats et de pâtisseries aux formes variées et bizarres ; 
de mémoire d'homme, on n'avait rien vu d'aussi mer- 
veilleux que les apprêts de ce festin. 

11 ne fallut pas moins de quatre-vingts chaudrons 
et de cinquante marmites pour le préparer; on avait 
construit un énorme château en pâtisserie, car on sait 
qu'au moyen âge le luxe des banquets consistait prin- 
cipalement dans la confection de pièces montées, en 
bois ou en pâtisserie, représentant des manoirs, des 





■ êqoistkï di «USC-aubèu 



- 



LE TRIBUN SACRE CHEVALIER. 155 

tours, des êtres bizarres ou des sujets allégoriques, qui 
étaient parfois de vrais chefs-d'œuvre artistiques. De ce 
château, on retira une quantité incroyable de plats, 
sans qu'il fût possible de deviner comment on les y 
introduisait; puis on le mit en pièces et chaque convive 
en reçut sa part. Les mets, les vins étaient exquis, et il 
y eut abondance de tout, excepté d'eau. Ceux qui étaient 
rassasiés, pouvaient emporter ce qu'ils voulaient. Durant 
le festin t de nombreux bouffons égayèrent l'assistance; 
la joie et la cordialité ne cessèrent de régner. Lorsque 
le repas fut achevé, messire Cola di Rienzo s'en retourna 
an Capitole, comme il en était venu, mais revêtu cette 
fois du costume d'apparat des chevaliers. 

La populace ne fut pas oubliée; d'abondantes distri- 
butions d'argent eurent lieu, et depuis le commence- 
ment du jour le cheval de bronze de Marc-Aurèle, qui 
occupait alors l'emplacement où s'élève à présent l'obé- 
lisque, et qu'on avait recouvert, pour l'occasion, d'un 
manteau de fourrures, jetait par ses naseaux d'un côté 
de l'eau et de l'autre du vin rouge 1 . 

Cette statue équestre était de la part des Romains 
l'objet d'une sorte de culte; une légende curieuse avait 
cours à son sujet : Un roi très puissant vint mettre, 
disait-on, le siège devant Rome, et les habitants, vaincus 
dans plusieurs rencontres, étaient réduits à la dernière 
extrémité, quand un guerrier aussi rusé que brave 
s'en fut trouver les consuls et leur dit : « Si je vous 



4. Celte statue resta longtemps près du temple de la Concorde ; vers la 
On du dixième siècle, elle fut transportée sur la place du Latran. Sixte IV 
la fit restaurer vers 1475 et Paul III en orna le Capitole (1534) où on la 
voit encore. Elle est d'un travail remarquable et durant tout le moyen 
âge on crut à tort que le cavalier représentait l'empereur Constantin. 



»*i COLl H MEMO. 

ô» ^re «ie iip C5au, que me donnerez-vous ? — Tout ce 
qu'il *ou* plaira, rêpondirent-ils. — Eh bien je vous 
demin Jerai, si je réussis. d'élever en mon honneur, sur 
il» des places de La ville, un cheval en bronze doré, tel 
qu'->a n'en aura jamais tu d'aussi beau. » Les consuls 
c: !e sénat s'y encadrèrent. Or» le guerrier avait remarqué 
que le roi ennemi se rendait chaque soir au pied 
d'ua arbre voisin des murs, et qu'une chouette, perchée 
sur u:*c des branches, poussait invariablement un cri 
perçant dès qu'il s'approchait. Après avoir recommandé 
au\ Résilias de se tenir prêts, il monta, lorsque la 
nuit fut c!v*se, sur un cheval sans selle, prit pour toute 
artne une faucille et sortit silencieusement de la ville. 
KsqVU entendit l'apjvl de l'oiseau, il se précipita vers 
Fa ri re, se saisit du roi et le ramena prisonnier. Alors 
les assièges se jetèrent sur le camp ennemi et y firent 
un crand carnage. Après la victoire, les Romains tin- 
rent leur promesse et un cheval de bronze de toute 
l<Mu:é fut êrké à l'endroit même où le guerrier avait 
sau\è Ivune du jvril qui la menaçait. 



CHAPITRE XII 



LE COURONNEMENT DE RIENZO 

La première journée avait été consacrée à la glorifi- 
cation de Rome et de son libérateur; la deuxième était 
destinée à affermir et à fêter l'union des cités ita- 
liennes. 

Dès l'aube, les cloches appelaient les Romains à l'é- 
glise du Capitole, où se trouvait déjà messire Cola di 
Rienzo avec tous les ambassadeurs. 

Une mosse solennelle du Saint-Esprit fut célébrée, 
durant laquelle il lit bénir quatre étendards. Le premier 
était supposé avoir appartenu à l'empereur Constantin '. 
On y voyait représenté, sur un fond écarlate, un aigle 
blanc couronné, portant dans le bec une branche d'o- 
livier et tenant dans ses serres le globe terrestre divisé 
en trois parties : l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Le tribun 
l'offrit au syndic de la ville do Pérouse en disant : 
« Vive la mémoire de Constantin et la cité de Pérouse! » 
Cet étendard fut rapporté en triomphe à Pérouse et con- 
servé religieusement durant bien des années dans les 
archives de la commune. Sur le deuxième, étaient peintes 

1. César et Conslanlin étaient les seuls empereurs dont le peuple ro- 
main eût gardé la mémoire; il rattachait à eux tous les souvenirs de l'an- 
cienne Rome et leur attribuait, comme il arrive si souvent pour les grands 
hommes, ce que leurs prédécesseurs et leurs successeurs avaient fait. 



Ô 



156 COLA DI RIENZO. 

deux femmes symbolisant Tune l'Italie, le globe en main, 
l'autre la Foi chrétienne; entre elles on voyait Rome, 
sous les traits d'une femme à l'aspect vénérable. Messir 
Rienzo le prit et, élevant la voix, cria : « Vive Florence ! » 
Mais les représentants de cette ville restèrent immobiles. 
Alors Rienzo ajouta : « On verra bien qui prendra cet 
étendard en temps et lieu. » Le troisième, où étaient 
représentées les armes du tribun et du peuple, ainsi que 
la louve allégorique allaitant Romulus et Remus, fut 
donné à la ville de Todi. Les Siennois reçurent le qua- 
trième étendard, qui élait celui de la liberté. Un cin- 
quième étendard représentant les saints apôtres avait 
été préparé à l'intention des ambassadeurs de Pise, mais 
ils n'arrivèrent pas à temps pour le recevoir ce jour-là. 

Rienzo offrit des bannières plus simples aux autres 
cités. Ensuite il distribua à tous les ambassadeurs, dont 
le nombre s'élevait à plus de deux cents, des anneaux 
d'or en signe de paix, d'amitié et d'alliance. 

Après la cérémonie, les envoyés florentins vinrent s'ex- 
cuser auprès du tribun, l'assurant que leur conduite 
n'avait nullement été dictée par un sentiment de défiance, 
mais par la crainte d'outrepasser, dans cette circon- 
stance imprévue, le mandat qu'ils tenaient de leurs 
concitoyens. Ils ajoutaient qu'ils allaient en référer à 
Florence et suppliaient Rienzo de ne pas prendre en 
mauvaise part leur hésitation. Le tribun écrivit d'ailleurs 
lui-même, dès le 5 août, aux Florentins pour les remer- 
cier d'avoir bien voulu envoyer des ambassadeurs à 
Rome et les prier ensuite de ne pas refuser l'étendard 
qu'il leur offrait, « car, disait-il, l'acceptation de ce 
présent n'implique aucune obligation de votre part; 
nous avons simplement voulu vous donner une preuve 



LE COURONNEMENT DE RIENZO. 157 

de notre amitié, et les autres cités n'ont pas hésité à 
recevoir des étendards semblables. Nous désirons que 
tout le monde jouisse des dons que le Saint-Esprit a ré- 
pandus sur nous. » 

Rienzo fit suspendre au-dessus du porche de l'église 
Àracœli une plaque de métal ou de bois, peinte en bleu, 
sur laquelle on lisait, inscrits en lettres d'or, ses nou- 
veaux titres : « Nicolas, sévère et clément, libérateur de 
Rome, zélé défenseur de l'Italie, ami de l'humanité et 
tribun auguste. » 

Les jours suivants furent consacrés à diverses réjouis- 
sances, et le 5 août, qui était un dimanche, curent lieu 
des luttes de force et d'adresse, puis des combats simu- 
lés, des pas d'armes, des tournois que les Italiens com- 
mençaient à goûter beaucoup. Tous les cavaliers, qui 
se trouvaient en ce moment à Rome, furent invités à y 
prendre part, les Italiens comme les étrangers; chaque 
quartier de la ville fournit cinquante lutteurs à pied. 

La veille, Rienzo reçut les ambassadeurs du roi de 
Hongrie qui, comme nous l'avons déjà dit 1 , s'étaient 
fait précéder par des envoyés chargés de préparer les 
voies. Ils offraient au tribun l'alliance de leur maître 
et son appui, pourvu qu'on lui laissât lever des soldats 
sur le territoire romain. Rienzo repoussa ces proposi- 
tions pour ne point mécontenter la cour d'Avignon, 
dont le roi Louis çlait l'ennemi. 

Yers le même temps, la reine de Naples envoya une 
lettre des plus flatteuses au tribun et fit remettre à sa 
femme cinq cents florins et des pierres précieuses. 

Peu après, les avocats de Jeanne et de Louis se pré- 

i. Voir page 117. 



~. m • 



.1 



;* 



_*. S- 



— m • 






• 



-'••aTv 



- ■« 



». ,,.< 



< .•■ 









LE COURONNEMENT DE RIENZO. 159 

poux et les décideraient à fuir Naples. Pourtant, il 
Mini qu'en attendant sa décision les deux adversaires 
'îspendissent les hostilités. Louis était encore en lion- 
ne et son armée se formait lentement à Àquiia ; par 
iite, cet armistice ne pouvait que lui être favorable. 
Poursuivant son rôle d'arbitre des souverains, Rienzo 
rivit aussi aux rois de France et d'Angleterre, les 
riant de mettre un terme à la guerre funeste qui rui- 
lit les deux plus beaux royaumes delà chrétienté. 

Selon sa coutume, il s'empressa, le 5 août, d'informer 
■ pape de tout ce qu'il venait de faire, lui réitérant ses 
-surances de respect et de soumission : ce Jamais, disait- 
, ne luira le jour où l'on me verra faire quelque chose, 
i concevoir quelque pensée qui soit contraire aux 
•lérêls de votre Sainteté; ne prêtez point l'oreille à 
•uxqui prétendent que j'ai porté tort à l'Église, jamais 
onde si faux n'a été inventé! Tous mes actes sans 
ception auront constamment pour but unique la pros- 
crite, la grandeur et la gloire du Saint-Siège. » 

L'influence de Rienzo grandissait chaque jour au 
'hors; les habitants d'Arczzo le supplièrent de leur 
mner un gouverneur de son choix et ils lui offrirent 
n mille florins d'or pour subvenir au maintien du bon 
dt. Rienzo accéda à leur prière et leur envoya Guido 
el Isola. Un peu plus tard, les villes de la Sabine 
•curent également, sur leur demande, un podestat, 
our récompenser de son zèle le seigneur de Corneto, 
ienzo lui confia le sceau du peuple romain, ainsi que 
* sien propre, et le nomma de plus gouverneur du 
atrimoine de Saint-Pierre. 

Le 15 août approchait. Rienzo avait, nous l'avons 
n, choisi cette date pour recevoir la couronne tribuni- 



160 COU W RIENZO. 

tienne. 11 retint les ambassadeurs qu'il avait convoqués 
pour assister à son adoubement, el invita les cités qui 
ne s'y étaient pas fait représenter à envoyer quelques- 
uns de leurs citoyens à Rome, car il désirait donner à 
cette nouvelle cérémonie encore plus d'éclat qu'à la 
précédente. 

L'Assomption était en Italie, et à Rome surtout, une 
des principales fêtes de l'année. C'est en ce jour que 
le clergé exposait aux yeux des iidèles l'image vénérée 
du Sauveur, que l'on conservait pieusement depuis des 
siècles dans la chapelle « Sancla Sanctorum », attenante 
au palais du La Iran. On assure que celle image remonte 
au temps du pape Serge I er , c'est-à-dire au septième 
siècle. En tout cas, il est certain que, d'après une cou- 
tume instituée par Léon IV en 847, le pape ou son 
représentant entrait pieds nus dans la chapelle « Sancta 
Sanclorum », la veille du 15 août, ouvrait l'armoire où 
se trouvait placée l'image et dont les vantaux étaient 
d'argent massif, baisait les pieds du Christ et chantait 
un Te Deum. Le lendemain, après vêpres, le pape la 
confiait aux cardinaux, qui la transportaient sur un 
brancard, en grande pompe, jusqu'à l'église de Sainte- 
Marie Majeure. On élevait dans les rues où devait pas- 
ser la procession de grands reposoirs, pour l'ornemen- 
tation desquels les habitants rivalisaient de zèle et de 
munificence, et on lavait les pieds de l'image à plu- 
sieurs reprises durant le trajet. Elle restait exposée à la 
vénération des fidèles toute la journée du lendemain. 
Le but de cette cérémonie était, disait-on, de rapprocher 
Jésus-Christ de sa mère dont on voyait une image dans 
l'église de Sainte-Marie Majeure. 
t Rienzo profita de cette solennité pour se faire cou- 



LE COURONNEMENT DE R1ENZ0, 161 

ronner; il se rendit de bonne heure à Sainte-Marie 
Majeure et y entendit le service divin célébré par. le 
vicaire de l'évêque d'Ostie, Bertrand dePodiat, Raimond 
ayant probablement refusé de rendre ce service au tri- 
bun. A rissue de la cérémonie, il prit place sur un 
Irône, entouré de tout le clergé et des ambassadeurs. 
Le prieur de l'église du Latran s'approcha et dit, en 
lui posant sur la tête une couronne de chêne : « Reçois 
Ja couronne de chêne, car tu as délivré tes concitoyens 
delà morl. » Le prieur de Saint-Pierre s'avança à son 
tour el lui offrit une couronne de lierre, en ajoutant : 
« Prends ce lierre, parce que tu as aimé la religion. » 
. Puisledoyen deSaint-Paul hors des murs lui remit une 
couronne de myrte et s'écria : « Accepte celte couronne, 
tu as observé tes devoirs, aimé le travail et détesté l'ava- 
rice. » Le prieur de Saint-Laurent lui en donna une qua- 
trième, faite de laurier, et lui adressa à peu de chose 
près les mêmes paroles. Le prieur de Sainte-Marie 
Majeure, chargé d'offrir au tribun la cinquième cou- 
ronne, composée de branches d'olivier, prononça ces 
mots : « Homme plein de modestie, prends celte cou- 
ronne, ton humilité a triomphé de l'orgueil des grands. » 
Le prieur de l'hôpital San Spirito des Monts lui ceignit 
le front d'une couronne d'argent entremêlée de feuilles 
d'or et lui mit dans la main un sceptre, en disant : 
«Tribun auguste, reçois les dons du Saint-Esprit et la 
couronne spirituelle, dont ce sceptre et cette couronne 
sont les symboles. » Enfin messire Loffredo Yico Scotto, 
le même qui avait sacré chevalier Rienzo, lui présenta 
une pomme en argent surmontée d'une croix, l'embrassa 
et lui dit : « Reçois l'emblème de la justice, aime-la el 
fais-nous jouir de la paix et delà liberté. » 

11 



102 COLA DI RIENZO. 

Le vicaire d'Ostic était chargé de l'arrangement des 
couronnes; à mesure qu'on les posait sur la tête du tri- 
bun, un homme, vêtu de haillons, mais armé d'une 
épée, les lui était, en souvenir sans doute de l'esclave 
qui ne cessait de rappeler à la modestie les triompha- 
teurs romains. Toutefois l'archevêque de Naples, Gio- 
vanni Orsino, empêcha le pauvre d'arracher la couronne 
d'argent. Rienzo fait observer lui-même que les plantes 
dont ces diverses couronnes étaient tressées croissaient 
toutes sur l'arc de triomphe de Constantin, de façon, 
dit-il, à ce que celui qui avait fourni les fonts baptis- 
maux, ait procuré aussi la matière des couronnes. 
Quant à celle d'argent, il prétend qu'elle ne coûtait pas 
plus de cinq florins. 

Rienzo sortit de l'église après la cérémonie, et, s'a- 
dressant au peuple assemblé sur la place, commença 
par dire que tout ce qu'il possédait lui venait du Saint- 
Esprit et du pape ; il décréta quelques lois nouvelles et 
annonça, entre autres choses, que désormais tout 
citoyen romain serait tenu de se confesser et de com- 
munier au moins une fois l'an, sous peine de se voir 
confisquer le quart de ses biens, dont moitié serait 
attribuée à l'église du quartier et moitié au trésor de 
la ville ; les notaires, avant de rédiger un testament, 
devaient s'assurer que cette prescription avait été obser- 
vée et, en cas de désobéissance , en informer les magis- 
trats. « De même, disait-il, que je m'occupe d'accroître 
le bien-être temporel des habitants de Rome, de même 
il est naturel que je m'efforce aussi d'augmenter leurs 
chances de salut, d'autant plus qu'ils négligent étran- 
gement leurs devoirs religieux. » 
Les citations faites le 4" août furent renouvelées, et le 



LE COURONNEMENT DE RIENZO. 1G5 

• 

Iribun défendit aux princes étrangers, empereurs, rois, 
margraves ou électeurs, d'amener ou de faire conduire 
une armée en Italie, sans son consentement ou celui du 
peuple romain. Puis, se laissant éblouir par le succès 
inouï qui couronnait son œuvre, il se compara h Jésus- 
Christ. « De même que lui, s'écria-t-il, dans ma trenle- 
troisième année, j'ai délivré le monde des tyrans qui 
l'opprimaient sans verser une goutte de sang. » 

Ce langage insensé répandit la consternation parmi 
les amis du tribun. 11 dénote assurément une exaltation 
voisine du délire, étant données surtout les idées reli- 
gieuses à cette époque; mais qu'on songe un instant 
quels durent être les sentiments de cet homme, fils d'un 
pauvre aubergiste, quand il se vit entouré, adulé et 
acclamé par un peuple enivré de bonheur et de recon- 
naissance, par une partie de cette fière aristocratie que 
ni les papes, ni les empereurs n'avaient pu réduire à 
l'obéissance, par des cités jalouses d'une indépendance 
chèrement acquise, par toute l'Italie enfin, unanime 
en ce moment à le regarder comme un guide et un 
sauveur désigné par le ciel. 

Un moine se chargea de le rappeler à la réalité : le 
soir de ce jour, un homme pleurait amèrement dans 
cette même église de Sainte-Marie Majeure, où l'ombre 
et le silence avaient succédé au tumulte de la fête; 
c'était fra Guilielmo, moine vivant en odeur de saintelé 
et qui s'était toujours montré plein d'admiration et 
d'affection pour Rienzo. Un prêtre de la maison du tri- 
bun, passant parla, s'informa de la cause d'une si pro- 
fonde tristesse. « Hélas, soupira fra Guilielmo, ton 
maître s'est précipité du ciel en cette journée I » Et 
comme le prêtre lui demandait ce que voulait dire ce 



Hl COLA DI RIELVZO. 

bagage, il s'écria : « Faut-il que tant d'orgueil soit entré 
dans son à me! Grâce à la protection da Très-Haut, il a 
vaincu et mis en fuite des tyrans que personne jus- 
qu'ici n'avait pu soumettre. Une colombe blanche des- 
cendue sur sa tète a montré à tous qu'il était l'élu de 
Dieu, et le Saint-Esprit a métamorphosé à nos yeux le 
peuple romain. Pourquoi cherche-t-il une récompense 
tenvstre et passagère? Comment a-t-il pu oser, par des 
paroles pleines d'arrogance, se comparera son Créateur? 
Ois à ton maître que Dieu ne lui sera plus secourablc 
ci qu'il ne peut plus expier ses crimes que par les 
tarant de la pénitence. >* 

Ce discours fut rapporté à Ricnzo, qui s'en émut 
d'abord; mais bientôt le souci des affaires publiques 
lui lit oublier cet avertissement, dont il ne devait 
se souvenir que longtemps après, dans la misère et 
dans l'exil. 

11 \ eut encore» après le 15 août, quelques réjouis- 
sances, puis les ambassadeurs retournèrent chez eux 
remplis d'admiration pour Rienzo. (Ceux de Pérousc 
étaient de retour dans les derniers jours du mois 

d'août.) 

Les Romains, au contraire, en proie à une vague 
appréhension, sentaient diminuer la confiance sans 
bornes que leur inspirait naguère leur idole. 



CHAPITRE XIII 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO 

Nous avons vu que le comle de Fondi, Giovanni Gac- 
fano, avait refusé de reconnaître la souveraineté du 
peuple romain. Le 26 juillet, il fut cité devant le tri- 
bunal de Cola di Rienzo et, comme au bout du délai de 
six jours qui lui avait été accordé, il ne s'était pas pré- 
senté, une petite expédition fut dirigée contre lui. Sou- 
tenu par son frère Niccolô et par quelques partisans, 
le comte s'apprêta à la résistance, mais les hostilités so 
bornèrent à des escarmouches. Le tribun, absorbé en 
ce moment par d'autres occupations, remit à plus tard 
le soin de réduire par la force le rebelle, comme il 
venait de le faire pour Giovanni di Vico. Rainaldo 
Orsino vint même à Rome, vers le 1 er août, dans l'es- 
poir de ménager un accommodement, mais sa mission 
conciliatrice échoua. 

Après les cérémonies du couronnement, le tribun 
provoqua en combat singulier et mortel son adversaire, 
qui se garda bien de venir relever le défi ; alors Rienzo 
le déclara traître et félon, confisqua tous ses biens, 
moitié au profit du trésor de la ville, moitié au profit 
des troupes engagées contre lui, et fit de grands prépa- 
ratifs pour envahir ses terres. Une armée fort considé- 




166 COLA DI RIENZO. 

rable fut réunie dans ce but ; elle comptait, outre quinze 
cents cavaliers romains, un grand nombre d'auxiliaires 
prêtés par les républiques alliées, cinq cents archers 
génois que le tribun venait de prendre en qualité de mer- 
cenaires, et plusieurs milliers de fantassins; du moins, 
c'est lui qui l'affirme. 

Dès le 5 août, il avait prévenu les Florentins que les 
soldats envoyés par eux allaient être dirigés contre Gio- 
vanni, ennemi de l'Église, disait-il, et coupable des plus 
noirs forfaits. Mais il éprouva de ce côté des résistances 
auxquelles il était loin de s'attendre. Les auxiliaires flo- 
rentins refusèrent de partir, sous prétexte que leur solde 
était en retard et que le comte de Fondi étant noble et 
allié à Florence, ils ne pouvaient prendre les armes, 
contre lui. Ce fut en vain que le tribun employa tour à 
tour les prières et les promesses, force lui fut de récla- 
mer l'intervention de Florence; à la date du 20 août, il 
demanda l'autorisation formelle de se servir des auxi- 
liaires en dehors du territoire romain, contrairement 
à ce qui avait été primitivement stipulé. 

« Le temps se passe en pourparlers, écrivait-il, le 
comte de Fondi fait chaque jour de nouvelles recrues ; 
nous devons agir sans délai »; il s'engageait, au reste, 
à payer sans retard la solde arriérée: Les Florentins ne 
répondirent rien. Le 27, Rienzo leur adressa une nou- 
velle lettre, plus pressante encore : « les auxiliaires pré- 
tendent qu'ils ont reçu l'ordre dq ne pas marcher contre 
Giovanni et Niccolo; ils menacent de se retirer. Que 
dois-je faire? Faut-il vous les renvoyer? Vous n'ignorez 
pas pourtant que le comte de Fondi a tué son frère, sa 
mère, sa femme et qu'il est le dernier des brigands ; 
personne ne peut appeler un tel homme son ami, car 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 167 

(oui le monde le renie, l'Église, les Romains, ses parents 
eux-mêmes. » L'ombrageuse république, qui ne voulait 
sans doute pas contribuer plus longtemps à accroître 
bénévolement la puissance d'une cité rivale, n'en per- 
sista pas moins dans son refus et les Romains durent 
se passer du concours des soldats florentins. 

On voit, par cet exemple, combien était fragile le fais- 
ceau d'alliances que Rienzo avait espéré former. Heu- 
reusement pour lui, la campagne s'annonçait bien; 
Angelo Malabranca, parti en avant avec quatre cents 
hommes seulement, avait attaqué la petite ville de Ser- 
moneta 1 , ravagé le territoire environnant et battu, dans 
plusieurs rencontres, les troupes des Gaétan i ; il fit beau- 
coup de prisonniers et enleva même un étendard. Niccolô 
fut contraint de lever le siège de Frosinone, d'aban- 
donner les positions qu'il occupait dans les montagnes 
voisines, et d'évacuer complètement le territoire de j 

l'Église. 

La ruse ne lui réussit pas mieux que la force : un \ 

certain nombre de cavaliers de son armée devaient feindre 
une défection et passer au camp des Romains, dans le 
but de se tourner contre eux et de les massacrer la pre- 
mière fois qu'ils livreraient bataille; mais le tribun fut 
prévenu à temps et déjoua ce complot. * 

Les habitants de Gaëte, voyant que leur seigneur 
n'avait pas le dessus, se hâtèrent d'envoyer dix mille flo- 
rins au tribun, en lui déclarant qu'ils ne voulaient plus 
reconnaître ni la suzeraineté du pape, ni celle du comte 
de Fondi et qu'ils accepteraient avec joie un gouverneur 



1. Sermoneta, située au sud-est de Frosinone, sur un roc escarpé, près 
de Seiie. 



ta OO H fJDZÛ. 

désigné par lui. C*-::<* défection rendait fort critique la 
position de Giovanni Gaetano. 

Giovanni Colonna, à qui Rienio avait déjà conûé le 
gouvernement militaire de la Toscane et qui renaît de 
recevoir le commandement suprême des troupes dirigées 
contre les rebelles, porta les derniers coups au comte de 
Fondi; il le vainquit dans plusieurs combats, lui prit 
deux étendards qui, pour outrager l'ennemi, furent 
traînés dans la fange et ensuite portés en triomphe à 
Rome. Les Gaetani, découragés par tant d échecs, deman- 
dèrent la paix, et le tribun, trompé par leur feinte sou- 
mission et croyant naïvement à leur reconnaissance, 
eut la faiblesse de ne pas les retenir prisonniers et 
même de leur restituer tous leurs biens ainsi que leurs 
châteaux forts. (19 septembre.) 

Il venait d'ailleurs de commettre, sous l'influence 
des mêmes sentiments, une faute bien autrement 
grave. 

Dans le courant du mois d'août, au sortir des fêtes 
brillantes dont Rome avait été le théâtre, les chefs de 
la noblesse s'étaient réunis plusieurs fois secrètement, 
& l'instigation du vieux Stefano Colonna. Les Orsini, les 
Savclli, les Ànnibaldeschi, oubliant leurs vieilles que- 
relles, s'entendirent pour renverser le gouvernement de 
Ricnzo. Il ne fallait pas songer à lutter ouvertement 
contre lui ; l'exemple du préfet et du comte de Fondi 
l'avait bien prouvé; ils ne virent donc d'autre moyen 
do se débarrasser de leur adversaire que de le faire 
assassiner; cela semblait, au reste, fort naturel alors 
et de bonne guerre. Ils soudoyèrent, assure-t-on, un 
homme en qui ils avaient pleine confiance, et l'en- 
voyèrent h Rome. Mais il n'eut pas plutôt franchi les 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 169 

murs de la ville, que le tribun, instruit de la conspi- 
ration par les rapports de ses espions, le fit saisir 
et jeter dans un cachot du Gapitole; le secret le plus 
absolu fut garde sur cette arrestation et les nobles 
purent croire que leur émissaire allait exécuter leurs 
ordres, le moment venu. L'assassin, mis à la question, 
avoua dans les tourments tout ce que Ton voulut et les 
plus nobles barons se trouvèrent compromis. C'était 
une occasion sans pareille pour Rienzo de se défaire, 
sous le couvert de la justice, de ses plus audacieux 
adversaires. 11 ne la laissa pas échapper. 

La plupart des barons furent conviés à un banquet 
qui devait avoir lieu le 14 septembre, et, ne se croyant 
pas soupçonnés, ils acceptèrent sans défiance. Le repas 
fut gai, car le tribun savait se contraindre; pourtant, 
vers la fin, l'audace du vieux Stefano faillit faire éclater 
l'orage : il demanda aux convives s'il valait mieux à 
leurs yeux que le chef du peuple fût économe ou pro- 
digue; on discuta longtemps, enfin Stefano, prenant la 
pointe du long et riche manteau que portait Rienzo, lui 
dit : « Pour toi, tribun, à la place de ces riches vêle- 
ments, lu ferais bien mieux d'en avoir de plus simples et 
de plus en rapport avec l'humilité chrétienne que tu 
affectes. » Rienzo pâlit en entendant ces paroles har- 
dies, mais il sut se contenir encore. Quelques instants 
après, au sortir de table, ses gardes se saisissaient de 
Stefano Colonna et le conduisaient, malgré ses protesta- 
tions et le respect qu'il inspirait, dans la salle du Capi- 
tule où d'ordinaire le sénateur rendait la justice, 
assisté des juges capitolains. Les autres barons, invités 
comme lui, subirent le même sort. 

Quant aux nobles que Rienzo soupçonnait également 



170 COLA M R1EXZO. 

et qui n'étaient pas présents au banquet, il les fil venir 
au Ca pi tôle, sous différents prétextes, et à mesure qu'ils 
arrivaient, on les jetait dans les prisons du palais, sans 
plus d'égards que s'ils eussent été de vulgaires malfai- 
teurs. Outre messire Stefano Colonna, Pielro di Agabito 
Colonna, qui exerçait alors nominalement les fonctions 
de sénateur, Lubertello, fils du comte Bertoldo, égale- 
ment sénateur, Giovanni Colonna, récemment nommé 
chef de l'armée dirigée contre les Gaetani, Giordano des 
Orsini del Monte, Rainaldo des Orsini de Marino, Cola 
Orsino, seigneur du château Saint-Ange, Bertoldo Orsino, 
comte de Yicovaro f , enfin presque tous les principaux 
barons furent emprisonnés ; seuls Luca Savello, Stefano 
Colonna le jeune et Giordano de Marino ne s'étaient pas 
rendus à l'invitation du tribun et évitèrent le sort qui 
les attendait. 

Après s'être ainsi assuré des chefs de la conspiration, 
Cola di Rienzo convoqua les citoyens les plus notables 
et leur exposa tout ensemble la trahison des nobles et 
les mesures qu'il avait prises pour les en châtier. Tous 
approuvèrent la fermeté de Rienzo, qui n'hésita plus h 
donner suite à ses projets de vengeance. 

Cependant les prisonniers étaient sévèrement gardés; 
Stefano, à qui on n'avait môme pas accordé urt lit, passa 
toute la nuit à marcher à grands pas, frappant les murs, 
secouant les portes, conjurant ses gardiens de lui rendre 
la liberté. Enfin le jour parut et les barons entendirent 
avec effroi sonner la cloche du Capitole. Bientôt ils 
virent entrer dans leur prison des frères mineurs, dont 
c'était la mission de préparer à la mort les condamnés 

1. Yicovaro, petite ville située il l'est do Tivoli. 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIEKZO. , m 



et qui étaient chargés par le tribun d'annoncer aux pri- 
sonniers que leur dernière heure était venue el de les 
confesser chacun séparément. Les malheureux, en proie 
nu plus affreux désespoir, avaient presque perdu 
J usage de la parole; pourtant ils se confessèrent et 
communièrent, excepté Rainaldo et un antre baron, qui 
n'étaient pas à jeun. Mess ire Slefano Golonna refusa 
d'écouler le frère, disant qu'il n'avait pas eu le temps 
de mettre ordre à ses affaires. 

Il était environ neuf heures du matin, quand on 
ouvrit à la foule les porles de la grand'salle du 
palais, tendue, pour la circonstance, de soie blanche el 
rouge; le tribun s'avança et monta sur une haute 
estrade qu'on avait élevée durant la nuit. Après avoir lu 
ces paroles de paix : « Pardonnez- nous nos offenses 
comme nous pardonnons aux autres », il entreprit, à la - 
stupéfaction de tous les assistants, de disculper les 
nobles; il supplia le peuple d'oublier leurs crimes, et 
se porta fort de leur obéissance dans l'avenir; puis, 
sur son ordre, les prisonniers furent amenés. Ils s'avan- 
cèrent, entièrement vêtus de noir, dépouillés de leurs 
armes et des insignes de leur rang, le visage bouleversé, 
implorant à grands cris la pitié de la foule. Les trom- 
pettes sonnaient comme pour les exécutions. Après 
avoir joui quelques instants de leur humiliation, Cola 
di Rienzo prit de nouveau la parole : « Le peuple et nous, 
dit-il, nous consentons à vous pardonner votre conduite 
passée; loin de vous considérer comme des ennemis, 
nous allons vous accorder des marques éclatantes de 
notre confiance; fasse le ciel que dans l'avenir nous 
n'ayons point à nous repentir de notre générosité! » Les 
nobles, stupéfaits, ne pouvaient qu'incliner la této en 



^ira* Ft-^i-jnea". L* r'2»ni er»Ki i_«ic* >te£ar» 0>- 
•iniia* 3^ri«nLM. 3LF.iiFôi -** •_"*>.i t>-s-: -!■>,_ ^ a<ul> 

;*:i>^*^ H 38ltT!l # U*!L"*: »^' 1 1 il '^.ù -tua. ei*£ Je< BK- 



iiirtaou .c^an.. 7 .kt*j • 'je*i : - -mrorLi_z je mission «Je 

r,*:.>r i J";i:iH*i i ■^••a-i^ai**a: le -av~„-*L^i f~; en outre 

-mâe- - F t r?î^ bâfras» ^-i^mt fes c»:œjiiin.3eiii*iit> 

lui- ^ ^ *u -r^-n aj> ~ *a T.xai- L .i>c;ia a tous 

j*i ir^iuii "•.•rs il ujbfa« îeal: *a sî,n».* d'alliance. 

m Buaiem rii-û w -'-.•irriTes* ilnsi ^Fan étendard 

}r«» Fin ?ai.i.. .1 ^*ir reral: ôe retxuner dans 

•*»i.^ :'îà.i-iii» fc s. j*.a. J^*i^ -semi ■_!.:. Àpcvs quoi, il> 

lu,— 1 ar-t-r sri-iiffi" ^ nôti.:* à LX^Li$e„ au peuple 



-,tiM-i t f x y a riat. i: .or sfc:c:rer »:^e la réconcilia- 
_i,a ^» - :\m .itru;. r_»*s-: • .es invita à sa table et par- 

*-iCî ;i nw :« ;•? :ri>; :* ciiapeineat dans la 
-.■ii«: \ * l l u-'m» : a ïv^vr-I-e «:e l'arrestation des 
j.i/\*i:s j- j ; _r -a:-* -*^> ^ v.lle, <yj elle s'était 
7r.i '^-.ik-î. rvM-.Lie- ^i e:. créaient voisin de la 
^ . ei^ L* Lm^;i> ^lirc: ec:.:iTé> à Rome, malgré 
V«~> cv :r.;fs^ iVi* >:ev i: rcswt craintif; ils impo- 
sa «*••; i .a :\ _\. 7^ Y^ts irv-i-resecineelantes, par leurs 
v?v.'».'-*.s sec:; u<e-\, i^r le I-xe qu'ils déployaient 
it -^ *f> <vc*:i;:.:;.«r<^ {vir i fc :; ail-re de leurs serviteurs, 
:\tr v'.;r fcîscsKxw pjr xur auiace enfin; il semblait au 
jvuv .e ^îue ^;;- \^ïïs* ch«e do ia grau leur de Borne péri- 
rai ***v ouv Kusieurs dVr.tre eux étaient chevaliers et 
|vtssa:t x nt à ce ùîiv presque pour inviolables; quelques- 
uns avaient d"e: roi tes attaches avec la cour d* Avignon; 
cVtait doue aux veux des Romains un acte bien hardi, 
>iium bien tcmérairv* que de porter la main sur eux 



TENTATIVES DBS NOBLES CONTRE RIENZO. 173 

sans que leur culpabilité eût été clairement prou- 
vée. On oubliait leur dureté, leurs violences, pour ne 
songer qu'au sort qui les attendait, et, quelque sur- 
prenant que cela paraisse, plus d'un, dans la foule, se 
prenait à les plaindre et blâmait la sévérité du tribun; 
étrange revirement que peuvent seules expliquer la sen- 
sibilité et la mobilité excessives dont le peuple romain 
adonné maintes preuves dans le cours de son histoire. 

Quelques citoyens influents et hardis allèrent trouver 
Rienzo à l'aube pour lui représenter toute la gravité de 
l'acte qu'il était sur le point d'accomplir; ils ne lui 
cachèrent point les sentiments de la foule et s'efforcè- 
rent de lui faire abandonner ses sinistres projets. Rienzo 
comprit qu'il commettrait plus qu'un crime, une faute, 
comme l'a dit un homme d'État, en envoyant les barons 
au supplice; qu'il paraîtrait avoir voulu assouvir sa 
colère et non pas assurer la sécurité, du bon état; et 
qu'au lieu d'anéantir la noblesse, en la privant de ses 
chefs, il ne ferait qu'augmenter son prestige et son 
désir de vengeance. Afin de se tirer de la situation dif- 
ficile où il s'était engagé, il imagina de passer d'un 
extrême à l'autre et d'accabler de ses faveurs ceux qu'il 
voulait, un instant auparavant, écraser de sa colère; il 
se flatta de désarmer ses adversaires par la clémence, 
puisqu'il ne pouvait les abattre par la rigueur et crut 
se les attacher à jamais par les liens de la gratitude, 
car il jugeait trop souvent les hommes sur les héros 
dont il avait lu l'histoire, quelque peu transfigurée, 
dans les livres de l'antiquité. 

Ses concitoyens, qui connaissaient mieux que lui le 
caractère vindicatif de la noblesse, disaient : « 11 vient 
d'allumer un feu qu'il ne pourra éteindre », et ils avaient 



174 COLA m IUKNZO. 

raison. Pétrarque aussi le blâma de n'avoir pas montre 
plus de sévérité. Quelques années plus tard, quand le 
temps et la réflexion auraient dû avoir refroidi son 
ardeur, il écrivait ! : 

« Le tribun pouvait détruire d'un seul coup les en- 
nemis de la liberté, occasion que jamais la fortune 
n'offrit à aucun empereur, et cependant il les laissa 
avec leurs armes, lui* qui se donnait pour un protecteur 
de la liberté. Il ne tenait à justifier qu'une partie de son 
titre et à se rendre digne du surnom de clément, alors 
que, pour guérir les maux de la république romaine, 
il fallait qu'il méritât surtout le nom de sévère. S'il 
voulait user d'indulgence envers ces traîtres, il pouvait 
leur accorder la vie, mais il devait les priver de tous les 
moyens de nuire et leur enlever surtout leurs redou- 
tables forteresses. Rome serait libre maintenant, et lui 
ne gémirait pas dans les fers. » 

Les regrets de Pétrarque furent d'autant plus vifs qu'il 
n'avait point épargné les avertissements à Cola di Rienzo : 
« Ne soyez pas étonné, lui disait-il, que je vous écrive 
si souvent ; nuit et jour, vous êtes présent à mon esprit. 
Pour fixer mes souvenirs, je mets par écrit, en rentrant 
chaque soir, tout ce que j'ai pensé durant la journée, et 
le matin, en m'éveillant, tout ce que j'ai rêvé durant la 
nuit ; si je suivais mon penchant, il ne se passerait pas un 
jour sans que je vous adresse une lettre. Mais laissez-moi 
vous conter ce que j'ai vu en songe la nuit dernière : 
« Vous étiez sur le sommet d'une montagne si élevée 
qu'elle touchait presque au ciel et que toutes les autres 
montagnes de la terre, même l'Olympe, tant chanté par 

1. Lettre h Francisco di Lello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à 
Florence. 12 août 1552. 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 175 

les poètes, n'étaient que des collines à côté d'elle; le 
soleil semblait tout près de vous et les nues à vos 
pieds. Une foule de guerriers vous entouraient ; assis 
sur un trône resplendissant, vous les surpassiez tous ; 
votre visage était si éclatant que Phébus lui-même en 
paraissait jaloux. Je regardai autour de moi et je vis une 
foule innombrable; plein de stupeur, je demandai à 
quelqu'un qui se trouvait près de moi que signifiait ce 
prodige, car il me semblait que jamais la terre n'au- 
rait pu contenir la vingtième partie de la foule qui 
m'environnait. — Vous voyez, me répondit-il, non seule- 
ment tous les hommes qui existent, mais tous ceux qui 
existeront ; ils sont là par la volonté de Celui qui tient 
l'univers dans sa main et à qui tous les temps sont pré- 
sents. — Mais, lui demandai-je encore, que fait ici cette 
foule attentive? — Elle veut savoir, dit-il en levant les 
jeux vers vous, quel sera le sort de ce héros, auquel, 
comme vous le voyez, la terre, le ciel et même les astres 
s'intéressent. Écoutez ce bruit! (Je prêtai l'oreille et 
j'entendis comme un tonnerre lointain). Mars, reprit- 
il, menace, mais Jupiter est tranquille. — Que pensez- 
vous, lui dis-jc encore, qu'il adviendra de tout ceci? — 
Dieu seul connaît le destin de cet homme, fut sa réponse, 
mais nous le saurons un jour et tout ce peuple en 
gardera éternellement le souvenir; sa gloire sera im- 
mortelle, et, comme un roc inébranlable, ne craindra 
pas les orages. Que peut'redouter celui qui est prêt à 
mourir pour la vertu ? Fasse le ciel que la fidélité des 
guerriers qui l'entourent ne chancelle pas et qu'ils ne 
cherchent point à le renverser eux-mêmes de son trône 
pour s'en emparer; c'est le seul danger qui le menace ; 
s'il l'évilc, il est sauvé, et j'espère qu'il en sera ainsi, car 



176 COLA Dl RŒ3Z0. 

Dieu est avec lui. — L'aurore rougissait déjà l'horizon 
tout disparut et je m'éveillai. » 

Rienzo comprit bien que la nouvelle de l'incarcération 
des barons allait soulever à Avignon une tempête d'in- 
dignation ; il adressa donc sur-le-champ (17 septembre) 
une longue lettre à Rainaldo Orsino \ dans laquelle il 
donne, pour expliquer et justifier sa conduite, une rai- 
son aussi ingénieuse que peu vraisemblable : il prétend, 
en effet, qu'en faisant jeter en prison les nobles et en 
simulant une condamnation, il n'avait d'aulre pensée 
que de les forcer à se confesser pleinement de tous leurs 
méfaits, une fois au moins dans leur vie. 

Deux jours après avoir ainsi échappé à la mort, les 
barons, qui craignaient sans doute quelque retour de 
sévérité de la part de Rienzo, lui demandèrent de re- 
nouveler leur réconciliation ; ils se rendirent dans 
l'église du Gapitole, et, après y avoir entendu la messe 
avec recueillement, ils voulurent communier. Le prêtre 
commença par réciter l'oraison de Salomon, qui débute 
par ces mots : « Seigneur Dieu, exaucez les prières de 
votre serviteur », et, lorsqu'il en fut arrivé à ce pas- 
sage : « Vous vengerez l'homme juste et vous punirez 
les méchants », il posa la main sur la tête de chacun 
des barons et leur donna la communion ; il en Gt autant 
pour le tribun. Apres quoi, ils jurèrent de nouveau 
fidélité à la république romaine. 

Pour célébrer cette alliance de la noblesse et du 
peuple, Cola di Rienzo ordonna le jour même une pro- 
cession en l'honneur de la Vierge. Voici la description 



1 . Rainaldo Orsino, ami de Pétrarque , archidiacre de Liège, notaire de 
la chambre apostolique; il fut créé cardinal en 1551. 



TENTATIVES DES NOBLES CONTRE MEMO. 177 

qu'il en donne lui-même, par avance, dans sa lettre 
à Rainaldo : « La moitié du peuple, avec le clergé et 
les chanoines de Saint-Jean de Latran, arrivera par la 
droite sur la place Santa Maria ; là, ils se rencontre- 
ront avec l'autre moitié du peuple, accompagnée des 
chanoines de Saint-Pierre. Un chanoine du Latran mon- 
tera dans le baptistère de porphyre, récitera l'oraison 
de David, qui commence par : « Vous êtes béni, Seigneur 
Dieu d'Israël » et s'arrêtera à ces mots : « Donnez aussi 
à mon fils Salomon ». Ensuite, un chanoine de Saint- 
Pierre dira l'oraison de Jésus fils de Sirah : « Je vous 
confesserai ». Lorsqu'il aura terminé, un chanoine de 
Sainte-Marie Majeure entonnera le Magnificat, auquel 
répondront d'abord les chanoines du Latran, puis ceux 
de Saint-Pierre, ainsi que tout le clergé. Pour terminer 
la cérémonie, un évêque ou un abbé chantera le Te 
Deum laudamm. 

On le voit, Riepzo avait tout réglé, jusque dans les 
moindres détails. 

Mais, tandis que, trop confiant dans sa destinée, il 
ne songeait plus qu'à fêter son triomphe et à jouir en 
repos du pouvoir, la haine implacable de la noblesse et 
l'hostilité du pape allaient remettre en question l'exis- 
tence même du bon état. 



u 



CHAPITRE XIV 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON 

On se souvient que Glémenl VI ne fît au commence- 
ment aucune difficulté pour reconnaître et même pour 
sanctionner le gouvernement que le peuple romain 
s'était donné, et qu'il confirma les pouvoirs conférés à 
Cola di Rienzo et à Raimond. 

Mais ces bonnes dispositions durèrent aussi peu que 
les illusions qui les avaient fait naître. 

Presque dès le début, Rienzo éveilla la défiance du 
Saint-Siège en prenant le nom de tribun, qui avait le 
défaut, aux yeux du pape, d évoquer des souvenirs révo- 
lutionnaires (Clément VI ne consentit jamais à lui 
reconnaître d'autre titre que celui de gouverneur de la 
ville, « rector », qu'il lui avait accordé d'abord sur sa 
demande). 

Puis, chaque jour, on apprenait à Avignon quelque 
acte nouveau dénotant, de la part du tribun, un dessein 
de plus en plus arrêté de substituer en toutes choses 
l'autorité du peuple h celle du Saint-Siège. 

Les missives envoyées aux différentes villes d'Italie, 
les offres d'alliance, les expéditions militaires entre- 
prises contre les barons rebelles, les négociations enga- 
gées avec le roi Louis et la reiue Jeanne, enfin et 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. i 71» 

surtout les citations adressées à l'empereur et aux élec- 
teurs, firent voir au pape et à ses cardinaux que 
Rienzo n'entendait pas être le représentant docile de la 
papauté et subir l'ingérence ou la tutelle de l'Église, 
qu'il Toulait rétablir, autant que faire se pouvait, la 
suprématie de Rome, non pas au profit de l'Église, mais 
en faveur du peuple romain, et qu'il prétendait, en 
outre, au nom de l'antique souveraineté de Rome, dé- 
pouiller le pape de son droit de juridiction, nous dirions 
presque de mouvance, sur les trônes et les princes de 
la chrétienté. 

Clément VI, comprenant de quels dangers serait me- 
nacé le pouvoir temporel des papes, si les desseins de 
Rienzo se réalisaient, entreprit donc de le renverser 
du pouvoir. 

Bien des accusations furent portées contre le tribun 
par la cour d'Avignon : son bain dans lé baptistère 
sacré, son couronnement mystique et allégorique, quel- 
ques-unes de ses lois, les titres qu'il s'était donnés, et 
mille autres vétilles; toutefois ce n'étaient que des griels 
secondaires, bons à frapper l'imagination de la foule et 
à rendre Rienzo suspect à ses yeux, mais dont il n'eut 
pas de peine à se justifier lorsqu'on instruisit son 
procès. Le véritable motif de l'opposition, fort com- 
préhensible au reste, que lui fit le Saint-Siège, fut, nous 
le répétons, celte ambition, noble à coup sûr, mais 
démesurée, qui le portait à rendre au peuple romain, 
aux dépens de l'Église, sa suprématie d'autrefois. 

Qui pourrait dire ce qui serait advenu si Clément VI, 
se désintéressant d'une lutte où les nobles éprouvèrent 
de si cruels échecs, n'avait pas mis les citoyens ro- 
mains, alors pleins de crainte et de vénération pour 



180 COLA DI RLENZO. 

le souverain pontife, dans cette dure alternative ou 
d'abandonner leur tribun ou d'encourir les foudres de 
l'Église? L'hostilité de la papauté envers Rienzo mé- 
rite donc d'attirer toute notre attention, d'autant qu'il 
ne semble pas qu'on lui ait attribué jusqu'ici sa réelle 
importance. 

Plusieurs des mesures prises par Cola di Rienzo por- 
taient atteinte aux intérêts des représentants de l'Église. 
Ainsi il déclara que les cités dans lesquelles les prélats 
possédaient des biens ou même des titres honorifiques 
ne devraient plus dorénavant reconnaître d'autre 
suzerain que le peuple romain ; il décréta que les ecclé- 
siastiques attachés aux églises de Rome seraient tenus 
d'habiter la ville en tout temps, et certains d'entre eux, 
ayant désobéi à cette injonction, furent jetés en prison; 
or, beaucoup de prélats, résidant à Avignon, étaient 
titulaires de dignités ecclésiastiques à Rome 1 et se sen- 
taient fort peu enclins à y retourner. 11 proclama enfin 
que Rome et le Saint-Siège étaient indissolublement liés, 
et que c'était le devoir du pape de revenir dans le sanc- 
tuaire de la foi chrétienne (ce qui lui fut plus tard 
imputé à hérésie); il ordonna, en conséquence, au 
clergé ainsi qu'au peuple, de faire, comme il le dit lui- 
même : « d'ardentes et continuelles prières au Saint- 
Esprit, afin qu'il inspire au pape et à ses cardinaux le 
désir de quitter cette ville d'Avignon, où l'on ne trouve 
ni les reliques des saints, ni peut-être la tradition de 
leurs vertus, pour revenir à Rome, la cité sainte, rem- 
plie des précieux restes de tant de martyrs et ramenée 
à la justice, à la paix et à la liberté ». 

1 . On sait que chaque cardinal est titulaire d'une église à Rome. 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 181 

Les cardinaux italiens avaient soutenu Rienzo dans 
le principe; mais, quand ils virent quelles étaient ses 
véritables intentions et que leurs intérêts se trouvaient 
compromis, ils se tournèrent contre lui, et il n'eut 
point, dès lors, d'adversaires plus passionnés. 

Le cardinal Colonna, le même qui, jadis, l'avait tour 
à tour si efficacement attaqué et soutenu, excitait la 
colère des autres cardinaux. Ce prélat avait acheté 
ouvertement ou en sous-main des villages et des châ- 
teaux fortifiés, situés sur le domaine de l'Église et dont 
les habitants se permettaient, sous sa protection, une 
foule de brigandages. C'est pour couper court à cet abus 
que Rienzo avait déclaré, comme nous venons de le dire, 
que les cités où les cardinaux possédaient des biens relè- 
veraient dorénavant du peuple romain; il s'ensuivait que 
leurs habitants devenaient justiciables des tribunaux 
romains. 

Giovanni Colonna répondit à cette mesure en traitant 
le tribun de voleur et d'hérétique. Celui-ci, pour se 
laver de cette imputation, alla, le jour de la Saint- 
Michel (29 septembre), devant l'église dédiée à ce saint 
et nommée Sant Angelo in Peschiera (c'était aussi l'église 
dont l'irascible cardinal était titulaire). Après avoir lu 
trois chapitres de l'Apocalypse, le tribun se leva et, 
devant le peuple assemblé, prononça la prière sui- 
vante : « Si le cardinal m'accuse dans l'intérêt du peu- 
ple romain et s'il croit réellement que je suis un schis- 
matique en commerce avec les esprits impurs, Dieu 
veuille lui remettre la peine de ses péchés; mais si c'est 
par amour pour les tyrans, ses parents, qu'il me per- 
sécute, que Dieu exerce sur lui sa justice par l'entre- 
mise de l'archange saint Michel. » 



riHinip'ie^aiH»!.. — ••n.ïît* ii«ii> i'-n^ *t- • «n ! ^".^e à 
3. •••!.:••. ^a "ii-.l e -ifi :.iis a* ri-^nx. ?«r faisait 
■••ma-pier )«r *• n nrju-ue. -4 >_Li~L»»x :»î rvc»-nl 
ri ^ 'Miuntî te ^%i.:!t*^ "i "h->i. * 11 ■» t ^LeOL: :•**> p!u> 
i.i ii_»-r*»*i:: u-nr 3 »^ju Z -^•-■•n.t . 11 :::::, entn? 
• i --s "îi *-**^ •* iï»- 1 » "\-f l 1 1 *•— :»*^t. 1^ -■:>: ••e"-î-£ïiv 
— î. -r~ ••? 11 1 i 11* ;•* >- * i.î^j^»- :• n" .. 1 ■- :* 0» i f.*il 

> i'm ïï>n i ; -f "i .•-:..!■ ci** >* rj:*: :k f-.r*~: lien 

n ♦?•;.! r* ^" î»:*:*; ••*•• : 1 :ti.i . n» j, 't >f >>si^> ;:> ou roi 

• ci ne :• ♦. " ii» •: •*:•• _* .*•! v r>> r-\* fj.sjît des 

«v.si • rs :• Tj •: ■ni»:>Vil; '>.: îVir.v.le tribun 

'-" z*r- : -+ -% î» •;. r>? ; : _ s~ 1 . :"> : '-a L:::.^ et qu'on 

i«-v~ro:i ; -• > -:- r'.v>. m.- -r_: >r*^i":*? jioir plutôt 

A." >k ?^r 1 :.»r *;•> u~>^ *':*«r> sans re'îeLe par les 
>::>.>• i ..-■■■: • nVi: : .-::: : : .us i * » <r\~ur «ie Clément VI 
•f-itre ôc rr^ur :oe K.nr y:-, ô ::t nen ne pou va il 

* On >"urste o ::.:v ni ; . !ui évrivait-il, mais que 
m*iïii|«>iie! IV •:«■>! {«mt-on m "accuser, quand ma 
conscience ire ju*:i::c? Je n*a:*.e'ïd> pas l"is>ue de< évé- 
nement* en *|*i-tiU*ur indi!:éiv!:t: je nie jelte au plus 
f«»:t de la mêlée pour y triompher avec tous ou y être 
vaincu, si vous succombez. Mes inquiétudes ne me 
lais>ent de répit ni jour ni nuit. Dans cet état, ma 
plume e>l ma seule consolation. Dès que je l'ai à la 
main, je suis prè> de vous, je m'entretiens avec vous; 

\ . Voir page 70. 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 183 

je tous écris, non ce qu'il y aurait de plus beau à vous 
dire, mais tout ce qui me vient à l'esprit, et je cherche 
moins à orner mon style qu'à soulager mes inquiétudes 
et à délivrer mon cœur du fardeau qui l'accable. » 

Vers cette époque, le poêle quitta Avignon pour cher- 
cher un peu de repos dans sa retraite de Vauclusc. 

Inspiré par l'aspect de ces lieux toujours nouveaux et 
toujours charmants pour lui, Pétrarque ajouta, en 
r honneur de Rome, une églogue au poème bucolique 
qu'il avait composé l'année précédente, et s'empressa 
de l'envoyer à son héros, en la faisant précéder d'une 
vive et charmante peinture de son séjour de prédi- 
lection : 

« Fuyant les tempêtes d'une mer où je me sens tou- 
jours novice, quoique j'y navigue depuis longtemps, 
j'ai quitté Avignon pour me réfugier dans ma solitude, 
qui porte, à si juste titre, le nom de Vauclusc, val lis 
clusa. Elle n'est distante que de quinze milles de cette 
ville turbulente dont je viens de m'éloigner, et pour- 
tant il y a une si grande différence entre elles, que 
lorsque je vais de l'une à l'autre, je crois avoir passé 
du lieu où le soleil se couche au lieu où le soleil se 
lève. Ce sont d'autres hommes, d'autres terres, d'au- 
tres eaux; il n'y a que le ciel qui soit le même. On voit 
un vallon qu'arrose une rivière remarquable par le 
cristal de ses eaux, la couleur de son lit qui semble 
tapissé d'émeraudes, et les alternatives de sa source 
souvent tranquille, parfois bouillant avec fureur. » 

Puis il donne à Rienzo, en quelques mots, l'explica- 
tion de son églogue, car, dit-il, c'est le propre de ce 
genre de poésie, d'avoir un sens mystérieux, que le 
lecteur ne peut que difficilement découvrir si l'auteur 



im otul h eiozd. 

mù lui Tient en aide, et le tribun, absorbé par tant 
d'antres soins, ne doit pas perdre ses instants à en 
rechercher h fraie >i:rnitication. 

Ikm bergers, crt.nens d'une même Tille, mais de 
caractères bien différents, regagnent la campagne tout 
en devisant : l'un sapjelle Martius; héritier de Mars, il 
représente le (arti actif et soucieux de la grandeur de 
Rome; l'autre est Apicius, la personnification de cette 
classe de citoyens chez lesquels l'amour du luxe et de 
l' inaction remplace l'amour de la patrie. Us s'entretien- 
nent du sort de leur vieille mère, qui est Rome, et se 
demandent s'il faut lui rendre son antique demeure et 
le pont par où elle se rendait dans son champ ; c'esl-à- 
dire ie Capitole et le pont Milvius 1 . 

Apicius est d'avis qu'ils feront bien mieux de songer 
à leurs enfants, à leurs champs, à leurs cavernes (les 
vassaux, les terres et les châteaux des nobles) et de 
laisser Rome divisée entre deux factions, qui se succé- 
deront au pouvoir. Son interlocuteur, au contraire, sou- 
tient que leur mère peut redevenir forte et prospère par 
l'entente de ses enfants, et que sa demeure doit être 
relevée de ses ruines. 

A ce moment survient un autre berger, du nom de 
Feslinus, qui leur annonce que leur plus jeune frère 
(c'est Ricnzo), dont jusqu'alors ils avaient méprisé la 
faiblesse, vient de restituer à leur mère tous ses biens 
et qu'il est prêt à la défendre contre les attaques des 
loups, des lions, des sangliers, des aigles, des ours et 
des serpents *. 

1. Le pont Milvius, célèbre dans toute l'antiquité, avait été détruit en 
►58 durant la lutte des Orsini et des Golonna. 

2. Voir, au sujet de ces animaux allégoriques, la note 1, page 134. 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 185 

Respecté et craint de tous, il lui assure désormais une 
vie tranquille et enjoint à Àpicius et à Marti us de rester 
dans leurs demeures et de ne plus se présenter devant 
leur mère, qui les renie pour ses enfants. 

Sans cesse, Pétrarque prodiguait des conseils et des 
encouragements à Rienzo, le trouvant trop timide et 
trop généreux envers ses ennemis; il le pressait d'agir 
avec vigueur et de ne pas se laisser troubler dans 
l'accomplissement de sa sainte mission. Puis, il conju- 
rait les cardinaux et le pape, en tenues pathétiques, 
de ne point s'opposer à ce que Rome fût relevée de ses 
ruines et régénérée par le tribun. Mais que pouvaient 
ses plus éloquentes prières sur des esprits prévenus? 

Comme il le lui dit lui-même, on aboyait à Avignon 
contre la légitimité du tribunatet la sincérité des inten- 
tions de Rienzo. C'est en vain que le tribun renouvelait 
ses protestations de respect et de soumission absolue, 
qu'il affirmait n'avoir d'autre but, d'autre désir, d'autre 
ambition que la grandeur de l'Église; ses paroles étaient 
considérées comme autant de mensonges auxquels ses 
actes donnaient chaque jour un éclatant démenti, et elles 
ne faisaient qu'accroître le ressentiment et l'inquiétude 
de Clément VI. 

Voyant qu'il n'y avait plus à hésiter et que c'en était 
fait de son autorité à Rome, s'il ne parvenait à écraser 
au plus tôt ce dangereux adversaire, le pape ordonna à 
Matteo Ribaldo, évêque de Vérone, de se rendre à Rome 
pour ramener Rienzo au respect de l'Église. 

L'état de santé de ce prélat l'ayant empêché de rem- 
plir cette mission difficile, Clément VI en chargea 
Vabbé du monastère de Saint-Benoît et le supérieur de 
Tordre des frères mineurs. Mais, apprenant que Ber- 



■•%»« 



* » 



tî* OJLA M RŒ3Z0. 

:nr.d de ItauH. cardinal du litre de Saint-Marc et légat 
*î°** % -v-*-. ^ disposait à quitter Naples, où l'avait 
nrtc-Tîu jus.:u % aIors la situation critique du royaume, et 
cuV. >.->:: s* rendre en Campanie, tant à cause de 
■\\i: > sa sinîè que dans le but de surveiller de plus 
:cv* W JL::>cse«ieîils de Rienzo, le pape sVmpressa de 
V-~ :-c.Vr ^ii'u^eaient le soin de défendre les inté- 
- , : .^ S*"/ :-Sîr o t .«. H lui adressa, à la date du 21 août, 
i V .re ^.\r;.;e c»ù m? trouvent très nettement expri- 
mas V-s v^*mcs jxv:r lesquelles Clément VI, après 
s«.-- .Vr v > r. ircr>haîi'»n à la révolution provoquée 
,o - \i. vr - >:■- rjL .:j\\ aLor* que le lé^rat y mit prompte- 
tx- . *r : rr>>; r.>us avons donc cru intéressant de la 

• Ci. vv *. *-;>-i\ à Bertrand cardinal du titre de 
Si r rMtrw Von ou S^-ce ^{«ostolique, salut. 

. Vcn * v-.-^ :/> Vs R>:n*ins, espérant que, grâce à 
, * > x , : Y*rvV\,^ R*::ik>v.J. et à Nicolas, 61s de Lau- 
-v' s V . ^ ; ,-.* R v.:e et ai:.iché à notre service, les 
;v.xn ;•. * -v. k xv .U cut^iies citoyens, perturbateurs 
A- \tv v % yvcrri ::,* <:re réprimés, les ont désignés 
.,^v .-., ^v rvv.r ^;ovrtîer la ville, sauf notre approba- 
. %■• ,\ v- ^ rw-rxv , : ,:^s .:rvi:> desuierainelé qu'ils nous 
,\- ,w* 5, vv v*,;ï< *ù :.*;:r rît -in sré. Raimond et Nicolas 
,s* . ;\^\v *s e\cr\v:ïï encore le | «ou voir en notre nom et 
ju ^v«v, *v « F^>,>eivv,U!!H\ IjCs nobles et les magistrats 
*v»« vvvîo ^rr.K x nt er,:re leurs mains. Lorsque ces évé- 



| ¥*, v w ,v IVm.Nv «vyiafinr «V BbnJu<\ près Beaucaire, créé 
♦ vVv^iw /V* Nr*n v* iTvîX lui eww* en qiulilè de nonce à Tarbes, 
AUI v v,v! .^ As .:\Nfc*y ov pwi*™ Siosie, IVnoît Xtl le nomma cardinal 
\~ * % sSS tf m cSvxv :ar tui *ie tvublir ta jai\ entie les Colonna et les 



INTERVENTION DE LA COUK D'AVIGNON. 187 

ncmonts ont été portés à notre connaissance, nous leur 
avons accordé toute notre attention. Nous apprîmes 
ensuite de divers côtés que Rome jouissait d'une grande 
tranquillité et d'une prospérité inconnue jusqu'alors. 
En conséquence, nous avons cru devoir prêter notre 
concours à cette tentative et confirmer Raimond et 
Nicolas dans les fonctions que le peuple leur avait con- 
fiées. 

« A peine avions-nous pris, de notre propre mouve- 
ment, cette décision, que des ambassadeurs arrivèrent 
de Rome, pour nous supplier humblement de recon- 
naître à Raimond et à Nicolas le titre de chefs du peuple, 
que leur avaient conféré les citoyens romains, ou de leur 
accorder, de notre propre autorité, le gouvernement de 
la ville, dont ils ne s'étaient chargés que conditionnel- 
lement. Nous accédâmes à leurs vœux, mais bientôt ce 
même Nicolas, loin d'être satisfait du pouvoir que nous 
lui avions concédé, se fit nommer tribun et prit l'ordre 
de la chevalerie en présence de nombreux témoins ; il se 
dispose même, dit-on, à ceindre la couronne tribuni- 
tienne (en souvenir, prétend-il, des anciens tribuns) 
le jour de l'Assomption, et il a convoqué, pour assister 
à cette cérémonie, les représentants de toutes les cités 
d'Italie. On rapporte qu'il a, de plus, fait frapper une 
monnaie à son nom, envoyé des gouverneurs dans des 
villes qui font partie de notre domaine, et perçu des 
impôts nouveaux. Cet homme a dû, au reste, commettre 
bien d'autres empiétements, qui seront, sans doute, déjà 
parvenus à votre connaissance. Ses efforts ont visible- 
ment pour but de dépouiller l'Église de son patrimoine, 
an profil du peuple romain. 

« Il est urgent que vous vous opposiez à ces menées 



o: çjre \ -.us n^tttîez un terme au scandale qui en est 
•* res*i.:aî. À cet vîïvU nous vous mandons de vous 
transporter au j:us vite dans le voisinage de Rome, à 
moins que les affaires de la Sicile el du royaume de 
Nappes ne v-us er* empcVhent absolument. Votre présence 
n>us sem:*e nécessaire sur les lieux. Si toutefois vous 
ne pvJMei jvîs vus ren îre à Rome ni y envoyer un 
représentant de votre autorité, avertissez-nous-en im- 
médiatement, afin que nous avisions. » 

Ver* la En du mois d'août, l'irritation élait si grande 
à Àù^non que des pavsans. ou plus probablement des 
émissaires aphtes par les ennemis de Rienzo, atta- 
quèrent un de ses courriers au passage de la Durance, 
non loin de la petite ville d'Union* • et lui brisèrent sur 
la tète la baguette qu'il partait. La cassette dans laquelle 
se tn>uv aient les lettres dont il était charge fut mise 
en pièces, et Von défendit même à ce malheureux d'aller 
faire soigner ses blessures à la cité voisine. L'indigna- 
tion île Pétrarque fut grande à la nouvelle de cette lâche 
agression, dont les auteurs ne furent même pas pour- 
suivis par les magistrats d'Avignon. Voici la lettre qu'il 
écrivit presque aussitôt à son conGdent Rienzo. 

11 commence par y interpeller Avignon, la Sorgues, 
le Rhône. 

« Ville rebelle, dit-il à Avignon, avez-vous oublié 
que vous êtes l'esclave de Rome! Vous croyiez cette ville 
morte» elle n'était qu'assoupie. La voilà éveillée, prenez 
garde à vous; elle punira les outrages qu'on lui a faits 
durant son sommeil. Vous insultez des courriers, per- 
suadés que personne ne prendra leur défense. Mais il 

\ , Orgon, au nord-est d'Arles. 



INTERVENTION I)K LA COUR D'AVIGNON. 189 

y a un Dieu vengeur dans le ciel et un ami de Dieu sur 
la terre, dont les ressources vous sont inconnues. Vos 
crimes nous rendent nos forces, vous réprouverez 
bientôt. » 11 continue ainsi longtemps sur ce ton véhé- 
ment, puis s'adressant au tribun : « Homme illustre, 
secrie-l-il, faites voir aux nations incrédules ce dont 
Rome est capable ; montrez-leur qu'elle n'est point dégé- 
nérée. Achevez votre œuvre ; courage ! Ne perdez pas de 
temps; écrasez cette grenouille qui s'enfle pour égaler 
un bœuf. » 

Cependant Clément VI, poursuivant son dessein, 
s'efforçait d'isoler Rienzo. Il écrivit dans ce but à l'empe- 
reur Charles IV : « Faites attention au danger qui vous 
menace; Nicolas, fils de Laurent, présomptueux malgré 
son infime origine, aspire à la dignité impériale; après 
les citations dérisoires adressées à vous ainsi qu'aux 
électeurs, il est entré en négociations avec plusieurs 
villes d'Italie, aGn de procéder de concert avec elles, 
lors de la fétcdela Résurrection, à l'élection d'un nouvel 
empereur. » En conséquence le pape lui conseillait de 
ne point recevoir les ambassadeurs que Rienzo se pro- 
posait, paraît-il, de mander auprès de lui et de repous- 
ser énergiquemen t toutes ses avances. 

Entre-temps, Bertrand avait quitté Naples; la lettre 
de Clément VI ne lui parvint donc qu'après avoir fait 
un long détour, et c'est ce qui explique pourquoi le 
légat tarda si longtemps à se conformer aux ordres qu'elle 
contenait. 

Le pape, qui ignorait la cause de ce retard et crai- 
gnait que Rienzo ne profitât de l'inaction apparente du 
Saint-Siège pour étendre et affermir son autorité, écri- 
vit à Pierre du Pin, gouverneur du Patrimoine, qui se 



490 COLA Dl RIENZO. 

trouvait alors dans le voisinage de Rome, alin qu'il prît 
les mesures immédiates que réclamait la situation : 

« Nicolas, fils de Laurent, soi-disant tribun, s'est 
avisé d'adresser h nos frères les cardinaux une lettre 
dont nous extrayons le passage suivant: « Que Voire 
« Paternité sache qu'aujourd'hui premier septembre, 
ce presque tous les habitants du Patrimoine, injustement 
« pressurés par les représentants de l'Église (je rougis 
« devant Dieu de le dire), afin de se délivrer de la rage 
« des tyrans et de vivre en paix et en sécurité, nous ont 
« envoyé des ambassadeurs pour nous conjurer avec 
« larmes de nous charger du gouvernement de leur 
« pays. Comme notre cœur est pénétré de la plus vive 
« compassion pour leurs misères, nous avons cru devoir 
« accepter cette mission, et nous nous efforcerons 
« d'apporter à leurs maux le remède le plus efficace 
« qu'il soit en notre pouvoir. Notre intention n'est 
ce nullement, en agissant ainsi, de porter préjudice à 
a l'Église, car pour elle et pour la justice, nous ne 
« craindrions pas d'affronter la mort. » En raison 
des attentats de ce Nicolas, nous vous mandons de 
veiller à ne pas laisser envahir les terres qui vous sont 
confiées, et nous vous recommandons tout particulière- 
ment d'avoir soin que nos places fortes soient conve- 
nablement approvisionnées et en bon état de défense. 
Vous pourrez faire, dans ce but, toutes les dépenses 
nécessaires et nous vous les rembourserons. Vous 
demanderez des secours au duc de Campanie et au 
gouverneur de Spolète, auxquels nous écrivons éga- 
lement à ce sujet. Si besoin est, vous leur prêterez 
assistance, afin que, grâce à vos efforts communs, de 
plus graves périls puissent être évités. Nous informons 



# 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 191 

Bertrand, notre légal, de la mission dont nous vous 
chargeons. Avignon, le 21 septembre. » 

Copie de cette lettre fut envoyée à plusieurs des évo- 
ques résidents en Italie. 

Bientôt parvint à Avignon la nouvelle de l'incarcéra- 
tion des barons ; Clément VI écrivit immédiatement à 
Rienzo, auquel il donne encore le rçom de « très cher 
Gis », pour lui témoigner l'étonnement et le mécontente- 
ment que lui cause un traitement aussi injuste, dit-il, 
infligea des citoyens romains. Il ajoute que, par respect 
pour le Saint-Siège, le tribun doit les mettre en liberté 
et les gracier immédiatement, même s'ils sont réelle- 
ment coupables. Cette lettre fut également adressée au 
peuple, au conseil de la ville et aux treize buonuomini. 

Mais ce qui était plus grave encore, Clément VI pous- 
sait à la rébellion les citoyens romains, leur promet- 
tant de les soutenir, de les protéger au besoin. 

Ainsi, un certain Lello Pietro di Tossetti *, qui remplis- 
sait les hautes fonctions de syndic de la ville, avait été 
cité par Rienzo à son tribunal à cause de certaines accu- 
sations relatives à sa gestion; Clément VI lui recom- 
manda de ne tenir aucun compte des ordres du tribun, 
et ajouta qu'il prenait sous sa garde les biens qu'on 
l'avait menacé de lui confisquer (5 octobre). 

En même temps (7 octobre), il permit à Bertrand de 
délier les Romains de leur serment de fidélité et de 
dégager, d'une façon générale, tous ceux qui avaient 
fait des alliances ou conclu des traités avec Rienzo, 
quand bien même il aurait été expressément stipulé 
dans les engagements que le pape ne pourrait les 

1. C'était un des membres de l'ambassade envoyée ù Clément VI en 1342. 
Voir page 58. 



192 COLA DI R1ENZO. 

rompre. Il entretenait une active correspondance avec 
ic légat, lui indiquant minutieusement ce qu'il devait 
faire et lui rappelant sans cesse qu'il fallait agir avec 
vigueur. 

On ne peut guère admettre que Rienzo n'eût point 
été informé des intentions ouvertement proclamées du 
pape et qu'il se soit fait quelque illusion sur la possi- 
bilité de dissiper* par des paroles de soumission et de 
respect, l'hostilité qu'il avait provoquée par ses actes. 
En tout cas, ii est certain qu'il connaissait parfaite- 
ment les nombreux griefs allégués contre lui à Avignon, 
car il les énumère dans la lettre suivante, adressée à 
son ami, le chanoine Rainaldo Orsino : 

« Depuis notre élévation, dit-il, toutes nos actions 
ont eu constamment pour but l'intérêt de l'Église et du 
Saint-Siège. L'inquiétude sur ce point est fort inutile et 
il est impossible que nous nous écartions de cette voie. 

« Les reproches qu'on nous adresse sont bien frivoles. 
Nous avons pris le bain de la chevalerie dans le baptis- 
lère de Constantin; si cet empereur a pu s'y plonger 
sans crime, quoique païen, pourquoi nous reproche- 
t-on, comme une profanation, à nous qui sommes sin- 
cèrement chrétien, d'y avoir reçu l'absolution des mains 
du vicaire de notre seigneur le pape*. Nous ajouterons 
que le corps de Jésus-Christ, que nous recevons si sou- 
vent avec dévotion, est d'un tout autre prix qu'un bap- 
tistère. Nous ne croyons pas non plus avoir fait grand 
mal en mangeant, avec le vicaire du pape, sur une table 



1. Il aurait jiti dire ;ius*i >[•"• cliaqm.' année, le samedi saint, le pape y 
baptisait trois eiif.mi*, et qu'après lui le plus jeune des e artlina m, aidé. 
des chanoine* du I.alran, dennail le lia pleine aux niljgiMi devaient 




• ISTERYEKTiOK DE LA COUR D'AVIGNON. 193 

dont on s'était servi plus d'une fois jadis pour jouer 
aux des et qui n'en était pas moins vénérée pour cela. 
Ce qu'on nous reproche au sujet du glaive à deux tran- 
chants est faux; nous abandonnons celte accusation, 
ainsi que les autres faussetés que l'on raconte à notre 
endroit, au Dieu vengeur. 

« Le peuple romain tourne en dérision ces frivolités, 
mais cela n'empêche pas qu'il ne commence à croire 
que toutes ces calomnies viennent de la haine ou de In 
malignité de ceux qui veulent retarder les bons effets 
de notre gouvernement ou même les anéantir. Que 
Dieu les juge! On dit que notre conduite est puérile; 
nous répondons qu'elle est pure et que Jésus a appelé 
auprès de lui les petits enfants. 

« Toute la province romaine est étonnée du trouble 
où ces bagatelles jettent la cour d'Avignon, et l'on ré- 
pèle à haute voix : Plût au ciel que le pape et les cardi- 
naux voient l'Église et le monde dans une situation aussi 
florissante que celle dont nous jouissons, et qu'il n'y 
eût point d'autres maux à guérir que les nôtres. 

« Nous nous conduirons selon ce que le Saint-Esprit, 
nous inspirera. Nous n'écrivons pas à notre seigneur 
le pape ni aux cardinaux, parce que nous leur enver- 
rons avant peu une ambassade solennelle. Au rcslc 
notre intention n'est point d'avoir à Avignon une foule 
de représentants; c'est au Dieu de vérité, qui voit les 
cœurs, à juger entre nos détracteurs et nous. Nous 
n'ignorons pas qu'au mépris des lois divines et hu- 
maines on nous déchire en cette cour, mais notre 
espoir est en Dieu seul. » 

Puis il rappelle en termes indignés le traitement 
infligé à son courrier, et ajoute que, n'était son respect 

— 13 



194 COLA Dl MEMO. 

pour le pape, il procéderait par toutes les voies de droit 
contre les magistrats de la cour d'Avignon. Mais il se 
reserve, dit-il, de porter la question devant le sacré col- 
lège*. 

Ces tentatives de conciliation ne pouvaient que rester 
vaines; peut-être Rienzo voulait-il simplement faire 
preuve jusqu'au bout d'intentions conciliantes. L'inquié- 
tude des uns, la colère des autres, étaient arrivées à un 
tel point qu'aucune concession de part et d'autre n'au- 
rait pu les calmer. On le vit bien dans une séance du 
consistoire où fut débattue la question de savoir s'il 
valait mieux pour le Saint-Siège que l'Italie fût réunie 
tout entière dans la main d'un seul chef ou restât di- 
visée comme elle l'était. Dans la chaleur de la discus- 
sion, l'un des assistants s'oublia jusqu'à dire : « L'in- 
térêt de l'Église veut que l'Italie demeure en proie aux 
factions. » 

Ce propos fut rapporté à Pétrarque, il en ressentit une 
vive irritation, ainsi qu'en témoigne une lettre qu'il 
écrivit aussitôt à Rienzo : 

« Je n'ai pas entendu moi-même ces folies, autre- 
ment j'aurais peut-être jeté dans la terreur et les an- 
goisses quelques-uns de ces personnages, car il n'eût 
été ni digne, ni possible pour moi de me taire. Dès 
qu'on m'a répélé ce discours, je suis entré dans une 
violente colère. Ce ne sont pas, il est vrai, les auteurs 
de pareils outrages à la majeslé de Rome qui pourront 
changer le cours de sa destinée ; ils périront sans avoir 
reconnu leur erreur. Je vous supplie pourtant, vous, le 
peuple romain et toute l'Italie, je vous adjure, au nom 

1. Celte lettre est du 17 septembre* 



KTERTESTIOS DE LA COUR D'AVIGNON. 193 

de ce qu'il y a de plus saint, de prouver par des faits 
ce que je soutiens dans mes discours, et je souhaite que a 
tous viriez de longues années pour gouverner la répu- 
blique délivrée par votre courage. » 

Cependant le 12 octobre, Clément VI avait adressé 
une nouvelle lettre à son légat, lettre dont les consé- 
quences devaient être des plus graves pour le tribun : 
il y recommande d'abord à Bertrand de se transporter 
à Rome en personne, si les circonstances le permettent, 
ou d'y envoyer un représentant. Si le tribun s'engage à 
restituer ce dont il s'est indûment emparé, s'il promet 
de respecter désormais les biens de l'Église, et s'il jure 
fidélité à Clément VI et à ses successeurs, Bertrand 
pourra lui conserver sa charge, en lui imposant au 
besoin pour collègue, soit Raimond, soit une autre per- 
sonne, et en prenant toutes les garanties qu'il jugera 
nécessaires. Comme la cour d'Avignon n'avait plus 
grande confiance dans les promesses de Rienzo, il devait 
être prévenu que, s'il manquait à ses engagements, il 
encourrait ipso facto la peine d'excommunication. 

Dans le cas où il se montrerait intraitable, Bertrand 
devait le priver des fonctions que le souverain pontife 
lui avait confiées, ainsi que de toutes les charges et di- 
gnités usurpées par lui ou accordées par le peuple, et 
de nouveaux sénateurs seraient créés sur-le-champ. 
Après quoi, dit encore le pape, le légat citera Rienzo 
à son tribunal et lui appliquera la procédure usitée 
contre ceux qui ont envahi les domaines du Saint-Siège; 
comme plusieurs des actes qu'il a commis semblent 
entachés d'hérésie, il faudra aussi examiner s'il n'y a pas 
lieu de le poursuivre comme hérétique. Bertrand ordon- 
nera aux citoyens romains de refuser tout concours et 



La J H ï>2 



•■ua: jô*i<su:ice i R1»:ïl?j. s. as peine de toit leur Tille 

3115V -ju i ^r: .; il r mrn : -us le* serments qui les 

idi^n i»i -'.MKrnrve ;*Y< sont contraires à FÉirlise 



„••. lui^ ie : %j : , !h*\ 



• Icmf«i: V ^i-v^T*: en o«; rv au Iicat Je s'entendre 
i <.-•. ï.îA'iar;».! i»; 0- ai :»!.•'::•>• nev^u du pape, recem- 
tu -ii 'ii'iiuiie -:••»*.* Tu-17 ii Fj trimai ne, qui lui four- 
t .-t iivac .•«. j:< -tm* e> 2v*cessaîres, et il ajoute 
ii . ;*ai. mu.* v.:cr *:*xc : »is Los n: *en< les habitants de 
a tv.*« i« ;»-■ u "v *uinî c'ultii 1 !* a*ee Itrs Romains (on 

>s sa'-fï. n*- "v-ja-o îvj *.■»*;: iiîticiede soumission 
ta :**i ut e . r ^•• , i«"rr , »r» - 

• * *v:. *'• ti *•*! ::./v :<.':^-rr aux habitants de 

'U ,ue ^»«. . ."*.*• '...-m «t * ^ : r,tr riatermédiaire des 

». 

>wi r.awti lis n^ i- i*^ «.i jr^.cit et en nature, car Clé- 
<î\-u *' i vtor: -\t* (•;•» !es n-v- ■!;«.»> étaient presque 
■ v. * a.^ ,mv,%^ -\» - ;t ^n^ie misère qui y reniait. Il 
,* i:\-v m i t «t i '^i r ;ie- **i le at ifrrs esprits, il lui 
x.m «i, . m\^ 'iv.(.-i ;e ic us 'atcer encore les lettres 

V v^v i.: i >i !î «'t 4 ;.i *.j ; .yj tioa excommunié, le 
•»-.«v *»i ï .i !>•-.:-: :■; ii u\ I^.res pour le tribun, 
^ . Kv v *.ǥ -c * Ȕ v -vo>. ^ r^ae ou l'autre, sui- 

.i «.»• i* x »» N m , r* » ^~v î A- s.//.:e Je plus en plus 

ii^i <s^v • * .v w i > v '.r *\c>ir sa colère: ainsi le 

■ s a^v.Vn c>\>k : .v *a h*-.\* ca jmr où le pape 

v.v n u \ \ s\. » -* ï»î \^ : \,u;..:^ ^ue nous Tenons de 

v»o ^ . ! ,\' »m « 0'\»tv r * T^;:t ce que décidera Votre 

«v »xi» x n k % i> «n }4M> ut: **a;^va*e>: ctï»^ cvHileoaient sans 
» «««i \w> « *.i •«!»« n« w»f ,^4 {**c>*.ca ii:t$ fc?> instructions aclres- 



INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 197 

Sainteté sera accepté par moi avec joie; je suis prêt à 
céder le pouvoir, si tel est votre bon plaisir. Il n'est pas 
besoin pour cela de mettre en mouvement toute la Curie 
et de remplir le monde du bruit des procès que vous 
voulez instruire contre moi, car vous êtes plus grand 
que les princes et les rois de la terre. 

« Je désire sincèrement et ardemment, dit-il autre 
part, que Votre Sainteté envoie ici un homme de Dieu, 
qui examinera ma conduite et les sentiments du peuple 
romain ; je me soumets d'avance à tous les châtiments 
que vous jugerez juste de m'infliger ensuite. Je suis 
faible d'esprit, pauvre de science, d'une vertu chance- 
lante; chargez-vous, Père vénérable, d'améliorer mon 
œuvre, et, si elle renferme quelque chose de contraire 
aux doctrines de l'Église, modifiez-la suivant les inspi- 
rations de votre sagesse et de votre prudence ; car je ne 
suis point opiniâtre dans mes idées. » 

Comme nous l'avons dit, Clément VI avait déjà résolu 
d'envoyer le cardinal légat à Rome, mais avec une mis- 
sion bien différente de celle pour laquelle Rienzo récla- 
mait avec plus ou moins de sincérité sa présence. On 
verra dans le prochain chapitre dans quelles conditions 
Bertrand se rendit auprès de Rienzo et quel accueil il 
en reçut. 



100 



COLA DI RIENZO. 



ï 



toute obéissance à Rienzo, sous peine de vc 
mise en interdit; il rompra tous les sernu 
liaient au tribun, parce qu'ils sont contraire 
et nuls de ce chef. 

Clément VI prescrit en outre au légat de 
avec Guicbardo de Combarnio, neveu du paj 
ment nommé gouverneur du Patrimoine, qu 
nira l'argent et les troupes nécessaires, et 
qu'il faut empêcher par tous les moyens les haï 
la Sabine de faire cause commune avec les Ron 
se souvient que ceux-ci avaient fait acte de soi 
au tribun le 1 er seplembre). 

Le légat pourra faire distribuer aux habit 
Rome soit directement, soit par l'inlermédu 
buonuomini, des dons en argent et en nature, c 
ment YI n'ignorait pas que les révoltes étaient p 
toujours causées par la grande misère qui y régi 
conclut enfin en disant que, vu l'état des esprits, 
semblait plus prudent de ne pas lancer encore les 1 
relatives au Jubilé. 

Ne sachant si Rienzo était ou non excommun 
pape envoyait à Bertrand deux lettres pour le tri 
le chargeant de lui faire remettre l'une ou l'autre, 
vaut le cas 1 . 

Rienzo s'obstinait, malgré l'hostilité de plus en j 
manifeste du pape, à vouloir fléchir sa colère; ainsi 
il octobre, c'est-à-dire la veille du jour où le p» 
donnait à Bertrand les instructions que nous venons 
relater, il écrivait encore : « Tout ce que décidera Vot 



1. Ces lettres ne nous sont point parvenues; elles contenaient sai 
doule l'espèce d'ultimatum dont il est question dans les instructions adre* 
secs à Bertrand. 







ftA - 



•tara» *wj*; y sa» pr. i 

r> W* ptaîûr. U n"f-i pas 
ècaaeEr» « mx^rwoltouU' MtCatna 
: avec 4* Vnûl 4e* yn 

W*3 BJL«UL DHlCT 1M, at VWfc Éle» plus vr.llhl 

fw ks;r-a -.- -t »■-■ r«i* de la t*rw. 

- -tanccvment et aidenineni. dil-il auin- 
jun. «* Totn- SaioirU* en\.it>- \>\ anoMune 
I penauDra ma riMiduile cl \.-< M-ntimenU dtl pooplf 
^^^^K je me BMUnels d*a\ann 
I |» t»> jiii.-H'i ju>u- de Jo v "i- 

I MlfirîfrK, panvi 

I ■»>; rtir^î-^'U-. Père iorcr BMH 

! mot, eu si elle rtîufermc queli|u.- dtQMJ de contraire 
I avaxtriaes de l 'Église ■âfila-h mm! la iii'i-i- 
I rjy«i. tir \..irr sagesse el île njtre prudence ; car je n«' 
a» pÂBi opiniâtre dans ae*ia». . 

Cause M«» [*»t«w «iLOeni VI avait •!< j 
ia^rr I? eardiaai l^=ii i b cr. oui* aier nn<- mi- 
à»aw>dtffaTaae «>«*■>»** aaaaV Bien/» réfla- 



CHAPITRE XV 



RÉVOLTE DES ORSINI DE MARINO 

Durant tout ce temps, les nobles n'étaient pas de- 
meurés inactifs. Le souvenir des heures d'angoisse 
qu'ils avaient passées dans les prisons du Capitole et 
du rôle humiliant que le tribun leur avait fait jouer, 
attisait leur haine; plus résolus que jamais, malgré 
leurs serments, à renverser le bon état, ils profilèrent 
de l'autorisation que Rienzo leur avait si imprudemment 
accordée pour quitter la ville au plus vite, et aller s'en- 
fermer dans leurs châteaux. Là, ils se préparèrent sans 
bruit à reprendre la lutlc. À Palestrine, les Colonna 
réunissaient des hommes et des munitions, et entrete- 
naient d'activés relations avec tous les ennemis du 
tribun, notamment avec le lésât. A Marino 1 , Giordano 
Orsino et son frère Rainaldo faisaient entourer leur cita- 
delle d'une double rangée de pieux et remettre en état 
les fossés et les murs de la ville; ils y accumulaient, 
en outre, quantité de flèches, de javelots, de boucliers 
et de vivres de toute espèce, comme en prévision d'un 
long siège. 

Le tribun, confiant dans le prestige de ses armes, 
semblait ne pas s'apercevoir de ces préparatifs belli- 

1. Marino^^Vnst de Home, près du lac Albin. 



J 



RÉVOLTE DES ORSINI DE MARINO. 199 

queux; toute son attention était absorbée par les négo- 
ciations qu'il avait engagées avec les cités italiennes, 
dans le but de reconstituer l'empire romain et, cela 
devenait de plus en plus évident, de se faire décerner 
la pourpre impériale. 

Messire Paolo Vajani \ citoyen romain, et messire Ber- 
nardo des Possoli, de Crémone, tous deux docteurs en 
droit et chevaliers, furent chargés, vers le commence- 
ment de septembre, de porter dans différentes villes 
une lettre, où Rienzo commençait par rappeler les cir- 
constances de son élection et de son couronnement, les 
bienfaits de son administration, la soumission du pré- 
fet, du comte de Fondi et de toutes les villes qui rele- 
vaient du Saint-Siège, ainsi que l'offre d'alliance que le 
roi de Hongrie venait de lui faire ; il ajoutait que, sou- 
cieux des intérêts et de la dignité du peuple romain, il 
avait convoque les jurisconsultes les plus éminentade 
toute l'Italie, dont l'opinion, unanimement exprimée, 
avait été que Rome possédait encore ses anciens droits de 
juridiction sur le monde. En conséquence, il priait les 
villes d'Italie d'envoyer des ambassadeurs à Rome avant 
Pâques, afin qu'ils pussent examiner la légitimité du 
pouvoir que s'étaient arrogé les empereurs et les élec- 
teurs, si, comme cela le leur avait été ordonné, ils ve- 
naient se justifier devant le tribunal du peuple. Dans 
le cas où ils ne se présenteraient pas, les mêmes ambas- 
sadeurs seraient appelés à élire, le jour delà Pentecôte, 
un nouveau César. Bien que ce droit appartînt en réa- 
lité exclusivement à Rome, le tribun consentait à faire 



1 . C'est lui qui fut plus tard chargé de rédiger les nouveaux statuts de 
Rome réunis en un corps et modifiés par les sept réformateurs (1565). 



u 

II 



200 COLA DI RIENZO. 

participer à celte élection les autres cités d'Italie afin de 
resserrer les liens d'amitié qui les unissaient et que 
seule la politique détestable des tyrans avait rompus, 
dans un intérêt égoïste et pervers. Le nombre des élec- 
teurs impériaux était fixé à vingt-quatre. En ce qui 
concerne l'empereur à nommer, Rienzo en fait d'avance 
un portrait où l'on peut sans trop de peine le recon- 
naître lui-même, a II faut élever à cette haute dignité, 
disait-il, un Italien qu'anime un patriotisme ardent et 
qui soit digne en tous points du titre de César; nous 
devons veiller à ce que les dignités que nous avons le 
droit de conférer, restent en de bonnes mains. C'est 
une honte et un crime que de courber la tète sous le 
joug de tyrans étrangers, qui ont soif du sang de nos 
compatriotes. 

« Le i septembre, an I de la république. » 
Dans une autre missive, il fixe à la Saint-Jean pro- 
chaine l'assemblée qui devait procéder à l'élection d'un 
nouvel empereur et interdit de nouveau aux cités ita- 
liennes d'ouvrir leurs portes aux soldats allemands. 

On voit se dessiner à présent toute la politique de 
Rienzo, politique à la fois habile et audacieuse; habile, 
parce qu'elle se bornait en apparence à réclamer pour 
les Romains la possession de prérogatives dont ils 
avaient joui jadis ; audacieuse, parce qu'elle ne visait à 
rien moins qu'à rétablir au proût de Rome l'empire tel 
qu'il avait existé jadis. Quoi de plus légitime que le 
désir, prêté par Rienzo aux Romains, de s'enquérir de 
la façon dont on avait disposé, sans leur consentement, 
de droits qui, pour être anciens et tombés en désuétude, 
n'avaient pourtant jamais été abolis d'une manière for- 
melle? Les Césars allemands le reconnaissaient eux- 



RÉVOLTE DES ORS1M DE MARI NO. 201 

mêmes implicitement, en venant ceindre à Rome la 
couronne impériale et en ne quittant le titre de roi des 
Romains, qu'ils recevaient au moment de leur élection, 
pour celui d'empereur, qu'après s'être fait sacrer dans 
la basilique de Saint-Pierre. 

S'il n'était pas donné satisfaction à ce vœu, et Rienzo 
devait bien s'attendre à l'accueil qui lui serait fait, 
n' était- il pas naturel qu'il revendiquât alors hautement 
pour ses concitoyens ce qui, après tout, semblait leur 
appartenir? Maintenant Rienzo comptait bien que le 
peuple romain et les cités italiennes désignées par 
lui pour élire un empereur, sauraient reconnaître et 
récompenser les services qu'il avait incontestablement 
rendus à la cause italienne; au besoin, un choix éclairé 
des villes auxquelles il conférerait ce privilège, le garan- 
tirait contre toute surprise. 

Ainsi, au nom de principes que personne n'aurait 
osé contester, sans violer aucune loi, sans l'apparence 
d'une usurpation, il arriverait au but suprême de ses 
rêves, au trône des Césars. 

Pouvait-il se flatter qu'ensuite il aurait assez de 
prestige ou assez de force pour s'imposer au pape, à 
l'Italie, à l'Europe? Peut-être le souvenir de la puis- 
sance romaine l'illusionnait-il à ce point; peut-être 
laissait-il aux hasards de la fortune le soin de faire 
respecter son autorité une fois établie; nous ne saurions 
le dire et il se peut que lui-même n'ait pas envisage 
d'aussi lointaines éventualités. Pour le moment, il lui 
sufGsait de s'assurer l'appui des villes d'Italie. 

Les deux ambassadeurs du tribun, chargés delà lettre 
que nous venons d'analyser, partirent vers le commen- 
cement d'octobre; ils se trouvaient le 18 à Sienne, de 



30* COU DI RIHZO. 

là ils passèrent en Toscane, où l'accueil qu'on leur fit 
fut assez tiède, puis ils allèrent àMolène et poussèrent 
même jusqu'en Lombardie. Le 20 novembre, ils étaient 
de retour à Rome. Plusieurs villes avaient accepté les 
propositions de Rienzo et s'étaient engagées à envoyer à 
Rome des représentants. 

Vers la même époque le tribun manda deux envoyés 
de nationalité allemande à Louis de Bavière, dont il 
ignorait la mort, et il entra en négociations avec le roi 
de Sicile auquel il fit remettre des présents. Le roi de 
Hongrie, de son côté, faisait tous ses efforts pour attirer 
Rienzo dans son alliance; il chargea des ambassadeurs 
de lui demander trois choses : d'abord de procéder, 
sans plus différer, au jugement des assassins du roi 
André; puis de conclure avec lui un traité d'amitié : 
« car, disait-il, Rome n'a jamais eu d'amis plus fidèles 
que mes prédécesseurs et moi »; enfin, de lui permettre, 
maigre l'édit qui venait d'être publié, de traverser 
rilalie avec une armée et de continuer la guerre contre 
la reine Jeanne. 

En retour de ce dernier service, il mettait ses soldats 
à la disposition du peuple et s'engageait à ne pas appor- 
ter de modifications à l'état de l'Italie sans le consente- 
ment de Rienzo. Le tribun répondit qu'il n'avait jamais 
refusé d'examiner et de juger les différends qui lui 
étaient soumis, qu'il acceptait avec joie l'amitié de ceux 
qui aimaient et cultivaient la justice, mais qu'il ne 
saurait traiter d'un accord avec le roi de Hongrie, sans 
avoir auparavant consulté les villes amies du peuple 
romain et s'être assuré de l'assentiment du pape. 

Le bruit que cette alliance était un fait accompli se 
répandit néanmoins jusqu'à Avignon et Clément VI, en 



RÉVOLTE DES ORSIM DE MARINO. 205 

réponse à une adresse que lui avaient portée le marquis 
de Damberg et Nicolas de Luxembourg, de la part de 
Charles IY, le prévint de se tenir sur ses gardes et lui 
conseilla de détourner le roi Louis de Hongrie, s'il en 
était encore temps, d'une telle alliance (7 décembre). 

Une ambassade fut effectivement envoyée par Rienzo 
pour sonder les villes alliées au sujet de ce traité ; mais, 
avant que leur réponse lui fût parvenue, il se vit 
contraint d'accepter les offres de Louis, par suite de 
l'attitude de plus en plus inquiétante de la noblesse. 
Trois cents soldats du roi de Hongrie arrivèrent en con- 
séquence à Rome et furent, comme on le verra, d'un 
grand secours au tribun. 

Les révoltes éclataient, en effet, de tous les côtés à la 
fois. Les Gaetani avaient repris les armes ; ils pillaient 
les environs de Rome et faisaient jeter en prison tous 
ceux qui, durant la dernière campagne, avaient fourni 
des approvisionnements à l'armée romaine. Les Orsini 
poussaient leurs incursions jusque sous les murs de 
Rome et le gouverneur pontifical du patrimoine de Saint- 
Pierre passait pour favoriser leurs entreprises. Rienzo 
comprit qu'il ne pouvait, sans compromettre son auto- 
rité, laisser les nobles recommencer ainsi leurs brigan- 
dages; il se décida, quoique bien tard déjà, à agir et cita 
solennellement à son tribunal le plus redoutable d'entre 
eux et le plus hostile au bon état. Giordano Orsino. 

Avec un tel adversaire, la lutte devait être acharnée ; 
on le vit bien dès le premier jour. Le courrier chargé 
de lui porter la sommation fut assailli dans les vignes 
qui entourent Marino et ne reçut pas moins de trois 
blessures à la tête, et Giordano, pour prouver au tribun 
qu'il ne le craignait plus, lança ses cavaliers dans 



204 COLA DI RIENZO. 

toutes les directions; chaque jour, ils capturaient des 
bœufs, des moutons, des porcs et des chevaux, qu'ils 
ramenaient le soir sous les murs de Marino. C'était pré— 
cisément alors l'époque des vendanges et les Romains 
n'osant se risquer hors de leurs murailles durent re- 
noncer à les faire, ce dont ils éprouvèrent un violen t 
dépit. Rienzo s'empressa d'envoyer de nouveau à Gior— 
dano Tordre impératif de venir, à pied cette fois, 
répondre de ses crimes devant ses concitoyens. En cas 
de désobéissance, le tribun prévenait Giordano et Rai- 
naldo qu'il sévirait contre eux avec la dernière rigueur* 

En attendant, il ordonna qu'on représentât les barons 
rebelles sur un des murs du Capitole, en costume de 
chevaliers et la tête en bas. Ces menaces restèrent sans 
effet; Jes Orsini n'en continuèrent pas moins leur œuvre 
de dévastation : hommes, femmes, enfants, bestiaux, 
ils enlevaient tout; leur audace ne connaissait pas de 
bornes, leur cruauté non plus. Rainaldo passa le Tibre 
et poussa jusqu'à la petite ville de Nepi, au nord-est 
du lac Bracciano, où il entra sans résistance et qu'il 
saccagea néanmoins de fond en comble; de là, il se 
dirigea vers Castelluzza 1 , qui subit le même sort; per- 
sonne n'y fut épargné. Un jour, il rencontra sur son 
chemin une tour, où habitait une femme âgée et de 
naissance noble; il donna l'ordre d'y mettre le feu et la 
malheureuse périt dans les flammes. 

Les Romains exaspérés ne demandaient qu'à se ven- 
ger et ce fut sans peine que Rienzo les décida à sortir 
en masse contre leurs ennemis. 

Le tribun avait sous ses ordres, assure-t-on, vingt 

• 

1. Castelluzza ou Castelluccia, au nord-ouest de Rome. 



RÉVOLTE fiCS ORSIM IC llKHO. 

mille fantassins et huit cents cavaliers: or cij^rv j^-; 
paraître exagéré, mais il but se rappeler qw Rir-oio 
avait alors à son service un <rrand nonbre & Xrsif^ 
alliées et mercenaires. I/armée se dirirra ver* Marino 
et campa à une petite datante de la ville* dans un vallon 
qu'on appelait Maccantrevola et qu'ombra^'.? it une 
antique forêt. On était à la fin d'octobre; la pluie, qui 
ne cessait de tomber, rendait fort dî/liciles !«-> mou\e- 
ments de Tannée et l'empêchait d'entreprendre le >iêce 
régulier de la place. Cependant le< Romains, rendant 
dévastation pour dévastation, se mirent a ravager impi- 
toyablement la campagne avoisinante: ils coupèrent les 
vignes et les arbres fruitiers, brûlèrent les moulins, 
détruisirent la forêt, qu'on avait respectée jusqu'alors, 
en un mot ils ne laissèrent rien debout dans un vaste 
périmètre, et il fallut bien des années pour réparer 
les ruines qu'ils avaient accumulées en huit jours» 

Tne partie de l'armée se porta vers Castelluzza 1 , petite 
cité voisine de Marino. La ville fut prise assez facile- 
ment et Rienzo s'empressa d'en faire raser les remparts; 
mais les soldats chargés de la défendre avaient eu le 
temps de se réfugier dans la citadelle et delà ils défiaient 
les efforts des troupes romaines. Pour arriver à les ré- 
duire, on construisit de hautes tours en bois, montées 
sur des roues, où l'on entassa force piques, javelots, 
flèches, haches. Durant ces préparatifs, qui prirent quel- 
ques jours, le tribun tenait sa cour au milieu de son 
camp, tout comme s'il eût été au Capitole. Il y recevait 
les ambassadeurs des cités confédérées, rendait la justice 
et s'occupait du gouvernement de la ville. 

1. A Pouesl du lac d'Àlbano; il ne faut pas confondre celle ville avec 
l'autre cité du même nom dont il a été parlé plus haut. 



i 



206 COLA DI RIENZO. 

Les Orsini, pensant qu'après la prise de Castelluzza 
Rienzo viendrait les attaquer avec toutes ses forces, 
commentaient à perdre confiance, lis s'adressèrent au 
légat qui se trouvait assez près de là, en Campanie, et le 
prièrent d'intervenir. C'était pour Bertrand un excellent 
prétexte de se rendre à Rome; aussi s'empressa-l-il 
d'accepter le rôle qu'on lui proposait. 

Aussitôt arrivé, il mit à profit l'absence de Rienzo 
pour s'aboucher avec les principaux mécontents. En 
même temps, il écrivait au tribun de venir à Rome 
afin de s'entretenir avec lui. Rienzo ne se souciait ni 
d'abandonner son entreprise, pour se conformer au désir 
du légat, ni de l'affronter, sans avoir avec lui ses 
troupes ; il ne répondit pas d'abord, mais comme Ber- 
trand lui adressait des lettres de plus en plus impéra- 
tives, craignant de le pousser à bout, il se décida enfin 
à lui obéir. Avant de se retirer, il fit détruire ses 
machines de guerre et jeter dans un petit ruisseau, qui 
passait près du camp, deux chiens, en disant : « Ce sont 
ces chiens de chevaliers Giordano et Rainaldo Orsini », 
et, suivi de toute son armée, il revint à Rome. 

Le lendemain, Rienzo ordonna qu'on rasât les palais 
des Orsini, qui se trouvaient dans le Transtevere; puis 
il se rendit à cheval à l'église Saint-Pierre, pénétra dans 
la sacristie et par-dessus son armure revêtit la dalma- 
tique, long manteau blanc à manches, couvert de perles, 
qu'avaient coutume de porter les empereurs dans la 
cérémonie de leur sacre. Il se dirigea alors vers le palais 
des papes, son bâton de commandement à la main, la tête 
ceinte de la couronne tribunitienne, le visage empreint 
de fierté et de colère; « il semblait un être surnaturel », 
dit son biographe; une partie de ses gardes l'accompa- 



REVOLTE DES ORSINI DE MARINO. 207 

goaient aux sons d'une musique guerrière ; c'est dans 
cet appareil qu'il se présenta devant le légat. « Vous avez 
réclamé notre présence ici, lui dit-il brusquement; que 
vous plaît-il de nous ordonner? » Bertrand lui répondit : 
k Nous avons à vous communiquer de nombreuses 
instructions de la part de notre seigneur le pape. » Le 
tribun lui répliqua d'un ton irrité et en élevant la voix : 
« Et quelles sont donc ces instructions ? » Le légat, 
comprenant qu'il était superflu de prolonger ce colloque, 
garda le silence. Rienzo lui tourna le dos et s'en alla ; 
il quitta même Rome sur-le-champ et reprit les opéra- 
tions contre les Orsini. 

Quant au légat, il resta, dans l'intention de créer des 
embarras au tribun et de soutenir ainsi la résistance des 
Orsini, car le pape lui écrivait : ce Dans le cas où l'on 
serait forcé d'avoir recours aux armes pour vaincre 
l'obstination de ce Nicolas, qui a la présomption de s'in- 
tituler tribun, il serait fort regrettable que les Orsini 
soient hors d'état de nous venir en aide ou qu'ils aient 
traite d'un accommodement avec les Romains. » Ber- 
trand ne s'acquittait que trop bien de sa mission; il 
avait de fréquents entretiens avec les barons, minait 
sourdement le crédit de Rienzo et exploitait contre lui 
la misère de plus en plus grande du peuple. Mais le 
tribun ne tarda pas à être informé de ses menées et 
exprima sa colère d'une façon si peu déguisée, que le 
légat, ne se sentant plus en sûreté à Rome, s'enfuit pré- 
cipitamment à Montefiascone 1 . De là, voisin de la ville, 
mais hors des atteintes de son ennemi, il pouvait tout à 
son aise suivre la marche des événements. Il lui fallait 

1 • Au nord-ouest de Viterbe, près du lac Boise na. 



zm »l_ ii 



fc»_ 



6** iiu^iiiii ••^. i fa ih*"— : ui larini^ L* ii » -membre, 
- **..-,'. 2 >t*!iae. m ï it— ;î/i. -ct**"ia! j? e-î^tsetl des 
3t**ir me- 3.tfnz»i r*.i-n nr «b *^ _» ~ «".«tr «in pape 
*• *n'M*is h* v»—*- ci Su'-St*^»-. . i^.*e a'laît pro- 
r*-u*jr mui'î ïu_ •«> _I i>*ani:i<:;i :i~ a 1:; :; -irait «les 

r*iu û'.** D-'nafliii^ Liiij in*?? ï: * *«*-Jt«c*: bientôt 
îe *•£*- r*fCL: ii mz ô* -;_ xi* r**~.i i"2i^e. 

<** * 1m?H£& i >?s- •if F ■ «^c . _- : F» î -.» . : ;- c. •ii- *rdano, 

j-> :• •z^*i s- >s tj •ii*'-.-:f : ~> is-s»s^:r- n; I»-> prïerins 
±r ^ i . 1^.;%^ ~ ; j~^ j--;rs s- "-nts. F».»jr les chà- 
L»-r. ip.tLf a lS «if o: ::«r Mir!i>. >; >: lÀnt ne nous en 
i^î_; .î_-sli :•- : m> r -s a^ns sa.vjjé entièrement 
V'i_> ^rrv^5L c> ^nrrus. a*er fiiie du Sjint-Esprit, 
arrvn?r i iif rfli^rd :':z:.r>:r:en: et, d;ins ce I»ut« nous 
*"is "H" -S > r ■-* iro*-r ; er •;::t: î «:::es secours. » 

N:cs :ri r rs *z'izi *-x"^/A h république florentin? 
i: i o?f ir: : :vs. tli:< a y a tout lieu de penser qu'il 
&» fs: :js f*i.-rii!e* ft:er./o n'en continua ps moins 
It r^-rre, maïs sin* sac «s: il ne reussil même pas à 
•it ■ Jit* r î^ environs de Rome des bandes ennemies qui 
I--s icfe>îa:»nl; tous les c*>niois étaient interceptés, les 
ivx'-es n'araient pu être que partiellement rentrées, 
!es creniers étaient vides, et la disette commençait à se 
faire cruellement sentir. Les troupes romaines affamées, 
surmenées et surtout mal payées, car Rienzoétailà bout 
de ressources, firent entendre les plaintes les plus vives ; 
les cités alliées montraient de la froideur et même de 
la défiance; le peuple murmurait. Les barons crurent 



RÉVOLTE DES ORSIM DE MÀRLNO. 209 

le moment venu de tenter un vigoureux effort, d'autant 
plus que quelques membres de la gentillezza leur avaient 
promis de leur livrer les portes de la ville, s'ils se pré- 
sentaient en force; leurs émissaires cherchaient con- 
stamment à ameuter le peuple contre son chef. Une 
révolution pouvaîtéclater d'un moment à l'autre ; Rienzo, 
espérant par sa présence conjurer le danger, leva le 
siège de Marino et revint en toute hàtc à Rome où il 
rentra presque en vaincu. Inquiet, sombre, agité, il ne 
voulait voir personne, refusait toute nourriture et ne 
pouvait prendre aucun repos ni le jour, ni la nuit; le 
bruit courut même qu'il était fou. 



Il 



CHAPITRE XVI 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT 

Pendant que Rienzo était occupé devant Ma ri no, les 
Colonna armaient activement à Palestrine; ce furent 
eux cette fois qui préparèrent et dirigèrent les opéra- 
tions. Le moment d'agir leur paraissant venu, ils firent 
appel à tous les mécontents; un grand nombre de 
barons accoururent, heureux de pouvoir enfin se mesu- 
rer avec leur adversaire, non plus dans une guerre 
d'escarmouches, mais dans un vrai combat, car les 
Colonna ne dissimulaient pas leur intention de marcher 
droit sur Rome pour y étouffer dans le sang la révolu- 
tion. Au tribun, qui leur ordonnait de rentrer dans la 
ville, ils répondaient encore par de feintes promesses 
et l'assuraient de leur respect pour le bon état, mais le 
moment était proche où ils comptaient jeter enfin le 
masque. Le préfet di Vico, sommé comme les autres de 
venir à Rome, obéit et amena avec lui son fils, qui faisait 
en celte occasion ses premières armes; quinze seigneurs 
l'accompagnaient, parmi lesquels le comte Guido et les 
deux fils du baron Currado; cent cavaliers environ lui 
servaient d'escorte. Pour gagner les bonnes grâces du 
peuple, il s'était fait précéder d'un convoi de cinq cents 
bètes de somme chargées de froment ; c'était du reste 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 211 

un des devoirs de sa charge. Le préfet avait eu soin de 
répandre ie bruit qu'il allait tenter une réconciliation 
entre les Orsini et Cola di Rienzo. Mais, au lieu de se 
rendre au Capitole dès son arrivée, pour y saluer le 
tribun, il descendit dans une auberge, y installa ses 
soldats et attendit. 

Rienzo, qui n'était pas sans soupçonner Giovanni 
d'être de connivence avec les barons, trouva dans cette 
conduite une confirmation de ses craintes, et résolut de 
s'assurer de la personne du préfet. Dans ce dessein, il 
l'invita, lui et ses compagnons, à prendre part à un 
banquet au Capitole, et les fit tous arrêter dans la salle 
même du festin. Leurs armes, leurs chevaux furent 
distribués au peuple. « Giovanni, disait le lendemain 
Rienzo aux Romains assemblés en parlement, Giovanni 
était venu à Rome dons l'intention de vous attaquer traî- 
treusement et de vous faire retomber sous le joug des 
tyrans. » Ceci se passait le 13 novembre. 

Les habitants de Viterbe n'eurent pas plutôt appris 
1 emprisonnement de leur seigneur, qu'ils se, ruèrent 
sur les partisans de l'alliance romaine, coupèrent la tète 
à vingt-deux d'entre eux, et se mirent à parcourir en 
armes le territoire de Rome, saccageant tout sur leur 
passage. 

Cependant l'armée ennemie avait quitté Paleslrine 
vers le 15 novembre et s'était dirigée sur Rome, en 
obliquant un peu adroite; elle se composait de six a 
sept cents cavaliers et d'un assez grand nombre de fan- 
tassins, quatre mille, assure-t-on; toute la noblesse ro- 
maine y était représentée. Informé de ce mouvement 
par ses espions, Rienzo assembla le peuple le 17, parla 
longtemps pour l'encourager à la résistance, raconta 



me» ; i .k an:; eu Ii-> U naît précédente aoe vision : 
. Si:-: M-iria. .-il écû: W lls don tribun, dit-il, m'est 
>:oari et » a 12ï>w qj* je ferai mordre la pous- 
se* m ecieï^Ls .••■ Heu. 

Lis Romans j-xtkîL: rent cette prophétie avec des 
> iir.res *i izzvïVi.r.é- car ils commençaient à n'avoir 
r.;»^=< ^cJi-<«i:.:aiitrtiliiisleareliêf.3his v lorsque 
:\-^mokc: l :i **: r.aaê raison, tout le monde le crut 
rrlVi^c:: i_>c : -ê: ses admirateurs soutinrent que 
Inia!*u-m.ècK ie conseillait, tandis que ses détracteurs 
j ~ : .-n-rcc: : ; il a» *ît commerce avec l'Esprit du mal, 
c ; ... ^ £i^ ï a cr .{ x q U j surmontait 500 sceptre 1 . 

le U J il so.r. [.;> ennemis vinrent camper à cinq 
r: . •.* s*-;: ^ci-nt lie* p>rte* de la ville. près des ruines 
JlVi :;™:eau ar::-;ue* situe sur le chemin qui mène 
i L* 1 /: -** ;- % on aiptbit le Monument*. Rienzo fit ren- 
frwf k* rjnle? qui veillaient aux portes, et, sur 
<v^ orirv» tt c" <he »:u dpi tôle commença à sonner 
iVartu-*. Kea atùat qu'il fit jour. Les citoyens romains 
jKXVururvrî en artres: le tribun les réunit autour de 
lui* nuis* ëfjisê par la fatigue, il dut leur parler assis : 
.v J\*i vu durant mon sommeil, dit-il. le pape saint 
KotiïfjKv: il ma annoncé qu'en ce jour nous le venge- 
rions de ses ennemis, les Colonna, qui ont si cruel- 
le ment outragé l'Eglise de Dieu. Il leur avait accordé 
quarante ans pour faire pénitence tle leurs crimes; 
maintenant ce délai est expiré, l'heure du châtiment est 
venue. » Puis le tribun ajouta : « J'ai un fils, Laurenzo , 
il combattra si mes côtés ces tyrans et ces parjures, qui 
veulent opprimer le peuple. 

I » (Vite croît fut conservée asseï longtemps à Rome . 
ï, IVnMtra était-ce le tombeau d'Hélène. 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 215 

« J'ai appris que les barons sont arrivés dans le voisi- 
nage de la ville, et qu'ils se sont arrêtés près du Monu- 
ment; c'est là un présage certain que non seulement ils 
seront vaincus, mais qu'ils périront jusqu'au dernier, 
et auront pour sépulture ce même Monument. » Le 
peuple, enflammé par ces paroles, voulut marcher aus- 
sitôt contre l'ennemi; Rienzo fit sonner les trompes, les 
trompettes, les cymbales, fixa Tordre du combat, répar- 
tit le commandement des troupes entre ses principaux 
officiers, et donna le cri de guerre qui était , comme 
d'habitude : Spirito Santo Cavalière ! 

Les milices romaines furent divisées en trois corps : 
Rienzo garda sous ses ordres le premier et confia les 
deux autres à Cola Orsino du château Saint-Ange, et à 
Giordano Orsino del Monte, animés tous les deux d'une 
égale haine contre les Colonna. Tout le peuple était en 
armes, mais, en fait de soldats aguerris, les Romains 
ne pouvaient guère opposer aux assaillants que mille 
hommes de pied et un petit nombre de cavaliers, parmi 
lesquels figuraient les trois cents auxiliaires envoyés 
tout récemment par le roi de Hongrie; de plus, quel- 
ques nobles, tels que Malabranca, le fidèle ami du 
tribun, Matteo, fils du comte Bcrtoldo, combattaient 
pour eux. Les ennemis étaient signalés du côté de la 
porte Saint-Laurent 1 ; les défenseurs du bon état se por- 
tèrent a leur rencontre silencieusement et en bon ordre. 

L'armée des barons, en effet, avait quitté le Monu- 
ment au milieu de la nuit et s'était dirigée vers le 
monastère de Saint-Laurent hors des murs. Le froid 
était vif; la pluie, qui tombait sans interruption depuis 

1. Bàlie par Grégoire II vers 716. 



i* » •; -ci :c Rira.». 

piusiear^ *• or*. an:t rendu les chemins presque im- 
praieai "#*<; »*< -M»I:its n'agaçaient qu'arec peine et 
>< càevi ru chinas »ie lourdes armures, trébuchaient 
» cà*rï»* pis- L«^ barons- transis et en proie pour la 
?» i-ii.-i i :e a»*tr* -ressentiments* tinrent conseil ; Sic*— 
\n«> «Vu «i^j *Hi*?rak -le la fièvre et de vomissements, 
. r^iLJu:: •.- ciuie II tVu. 1.-: P'etro di Àgabito, qui se 
^jj;: -îti «inaeii: m.»Ij«ïe. a*jit \u en rêve sa femme, 
Frxxceso* il »\?v:;i zio \ en h-il-ii* Je deuil et se lamen- 
";m:: «'.v *;sVa >;n:<:re l'épouvantait; il ne voulait 
-ms :vaLM r*. • *: *j:mi €•.>! »nna. Giordano di Ma ri no, 
■ta Fïi-.-'.o* Sc.'.irv a C»!<i>r.ca. quoique hésitant eux- 
h^od-s» - cj t:'- i ne p^< faire preuve d'impuissance 
ï<r m J-: « *i* rv:n..e- >à:i> a\ »ir tente le sort des armes. 
Xi : j-*i •:: -;* fc :l> c iî-at p!u> près de la ville, ils 
■.sv-ioi'. :•" 'i • :rv : ->:;:vtcm«'nt«lansie lointain sonner 
sai< rv- ï» V *i v* <r.o -:j Ci^:t->Ie, qui leur annonçait 
l'ic es K ■•••«■-•> f'>j r ::i: prévenus de leur approche el 
^ 71^. % i-i^:: i U 1;:.;** D\i:ï".euis Slefano Colonna le 
v. v. i : vC "• ^ h«r ns avaient confié le commande- 
n**. vt.'.rv^v ie faruire» venait de s'en convaincre 
wi- v ^-*r '».M\ *:v. .jl;i: sur !e> intelligences qu'il avait 
,:.rî* U r. jo^ u >V:.*tt a*an\v. accompagné seulement 
,; *? *jÙ". i v \".jù» j;:*ju % à la porte Saint-Laurent dont 
V <trvvt* **:: v .J.i ^iovhu\ et lui a\ailerié, en l'appelant 
i\ir vxt ro:u : * Je suis ci!o\en romain, je veux rentrer 
.Va atoi ; u*e ïe K h rt :. / - Mais la garde venait d'être 
% Vr fc iw: \v fut un bran» arbalétrier, du nom de Paolo 
Pu ïju ^ut lui rvjvndit : * Celui que vous appelez n'est 
*/;*> U; j\ti e:e chargé avec mes compagnons de la dé- 



\ 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 215 

fense de cette porte, et vous ne pouvez pas entrer, car 
elle est fermée. Ne savez-vous pas que le peuple vous 
hait? Pourquoi troubler ainsi le bon état? Écoutez la 
cloche et fuyez au plus vite, si vous ne voulez attirer sur 
votre tête les plus grands malheurs. Tenez, pour vous 
prouver que les Romains ne sont pas disposés à vous 
laisser entrer, voici les clefs », et il les lança par-dessus 
le mur; elles tombèrent dans une petite mare formée 
par la pluie. 

Stefano Golonna s'en retourna aussitôt rejoindre les 
barons et leur fit part de sa déconvenue ; il devenait 
évident qu'il fallait complètement renoncer à l'espoir 
d'entrer dans la ville par trahison ; d'un autre côté, il 
semblait bien téméraire de tenter une attaque de vive 
force. Pour sauvegarder leur honneur, les nobles déci- 
dèrent que l'armée tout entière défilerait sous les murs 
de Rome en ordre de bataille, enseignes déployées et au 
son de la musique. C'était là une sorte de défi outra- 
geant, dont l'histoire de l'Italie nous offre plus d'un 
exemple. 

Ainsi Caslrtfceio Castracani, voulant humilier Flo- 
rence, qu'il n'avait pu réduire, mais dont il saccageait 
le territoire depuis de longs mois, fit passer toutes ses 
troupes aussi près que possible des murs de la ville et 
s'en retourna ensuite, satisfait de cet exploit et laissant 
les Florentins profondément humiliés. 

H faisait encore nuit ; cependant ordre est immédia- 
tement donné aux fantassins de s'avancer jusqu'à la 
porte Saint-Laurent, puis de se porter à droite et de 
s'éloigner de la ville, en lui tournant le dos ; pour éviter 
un conflit, les chefs font proclamer que quiconque pro- 
voquerait les ennemis serait condamné à servir à pied 



91* COLA DI RIKSZO. 

durant le reste de la campagne. Les trompettes sonnent 
nne marche guerrière, et les Romains, immobiles der- 
rière leurs remparts, mais frémissants de rage, voient 
défiler sous leurs yeux leurs arrogants adversaires. Les 
cavaliers se mettent en marche après les fantassins, sous 
la conduite de Petruccio Frangipani, et passent sans être 
inquiétés. Enfin, c'est le tour du troisième corps, com- 
posé des barons, des chevaliers, de la fleur de la noblesse 
romaine. Chevauchant à une assez grande distance en 
avant de la foule des seigneurs, s'avancent huit barons 
parmi lesquels Giovanni Golonna. Au moment où ils 
passent, le jour se lève et les assiégés peuvent s'abreuver 
de l'outrage qui leur est fait; la hautaine altitude des 
nobles met le comble à leur exaspération; ils veulent 
se précipiter sur eux et s'efforcent d'ouvrir la porte ; 
mais le gardien, nous l'avons dit, en avait jeté les clefs 
de l'autre côté de la muraille ; il faut donc employer 
des haches et des leviers pour la faire céder; enfin, le 
battant de droite vole en éclats et la populace s'élance 
au dehors en tumulte. Giovanni Colonna, entendant 
tout ce bruit, arrête son cheval; il voit la porte entre- 
baillée sans qu'on eût donné de l'intérieur le signal de 
l'attaque et s'imagine que ses amis ont le dessus et vien- 
nent au-devant de lui. N'écoutant que son ardeur, il 
saisit un bouclier, assure sa lance et, piquant des deux, 
se jette audacieusement dans la ville. A l'aspect de ce 
chevalier tout bardé de fer, la lance haute, le visage 
menaçant, le peuple est pris de panique et recule en 
désordre, suivi par les soldats qui se trouvaient là; 
c'est une déroute générale et, pour peu qu'il eût été 
soutenu, le vaillant chevalier se fût rendu maître de 
la ville sans coup férir. Mais ses compagnons avaient 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 217 

déjà dépassé la porte; ignorant son acte d'audace, ils 
le laissent sans appui. Les Romains, après avoir par- 
couru une demi-portée d'arbalète, s'aperçoivent enfin 
que Giovanni est seul: ils reprennent alors courage et 
s'élancent vers lui en poussant de grands cris. Son 
cheval se cabre et tombe dans un bourbier voisin de la 
porte, entraînant son cavalier dans sa chute. Giovanni, 
désormais impuissant, ne peut qu'implorer la pitié de 
ses ennemis et supplier qu'on ne le dépouille pas de 
son armure. Prières inutiles; la populace se jette sur 
lui avec rage, lui arrache ses armes et un certain Fon- 
neraglia di Trejo 1 lui porte à la tête le premier coup; 
il reçoit presque en même temps deux autres blessures 
à la poitrine et rend le dernier soupir; mais la foule, 
irritée d'une mort si prompte, s'acharne sur son ca- 
davre qui, percé de coups, couvert de sang et de bouc, 
devient bientôt méconnaissable. Ainsi périt Giovanni, 
dont le grand courage et les hautes qualités faisaient 
déjà l'admiration de tous. Le ciel, qui était resté sombre 
et pluvieux jusqu'alors, se découvre subitement et les 
pâles rayons du soleil levant viennent éclairer cette 
scène lugubre. 

Le père de Giovanni, Stefano Golonna le jeune, enten- 
dant les clameurs de la populace et inquiet de ne plus voir 
son fils, demande à ses compagnons ce qu'il est devenu ; 
ceux-ci ne peuvent lui répondre; alors, saisi d'un som- 
bre pressentiment, il se précipite tout seul à travers la 
porte et le premier objet qui frappe ses regards est Gio- 
vanni, gisant la face tournée vers le ciel, au milieu 
d'une foule féroce qui, avec des cris de joie, crible de 

1 . Bourg situé au nord-est de Rome. 



*l* COLA DI RIENZO. 

coups son cadavre sanglant. Un moment il hésite, se 
sentant impuissant; il tourne bride et sort même de 
la ville ; mais son amour paternel reprend bien vite le 
dessus sa raison s'égare, sans proférer une parole, 
sombre el résolu, il revient, cherchant, contre tout 
espoir, à porter secours à son malheureux fils. Il 
reconnaît bien vite qu'il est trop tard et qu'il ne peut 
rien pour lui: la populace l'environne menaçante, 
furieuse, il songe à sauver sa vie et se dirige de nou- 
veau vers la porte; au moment où il la franchit, une 
énorme pierre, lancée du haut de la tourelle, s'abat 
<ur *es épaules et sur la croupe de son cheval, il chan- 
celle, les soldats romains se précipitent sur lui et l'acca- 
blent de coups; son cheval, blessé au poitrail, se met à 
mer et finit par le désarçonner. Il succombe en se défen- 
dant en face des images saintes qui décorent la porte et 
son corps reste sur la place, exposé aux risées du peuple 
et défiguré par d'horribles blessures. 

Cette facile victoire enflamme le courage des Romains 
qui s'élancent en masse contre les barons. Le tribun 
survient à ce moment, il excite ses soldats; les nobles se 
retournent et engagent le combat; la mêlée devient géné- 
rale* les morts jonchent le sol; d'abord les barons sem- 
blent devoir remporter; les Romains reculent; deux 
nobles, dont un Allemand, s'avancent tout près de Rienzo 
pour le tuer; son étendard est même renversé. Le tribun 
se civil perdu, il lève les yeux au ciel, comme pour im- 
plorer sa protection el s'écrie : « Dieu, m'as-lu donc 
trahi? * Mais les nobles luttent en désordre; surpris par 
l'attaque inopinée des Romains, démoralisés par la mort 
de leurs chefs, ils cèdent bientôt devant le nombre; mal- 
gré leurs armures, malgré leur courage, assaillis par une 



COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 219 

foule toujours croissante, ils fuient pêle-mêle, jetant 
leurs armes derrière eux. Quelques-uns s'efforcent de 
résister encore, mais ils ne tardent pas à succomber à 
leur tour et les Romains, sûrs de la victoire, peuvent se 
rassasier du plaisir de tuer. 

Douze seigneurs, appartenant aux plus illustres mai- 
sons de Rome, perdirent la vie dans cette rencontre ; ce 
furent : Stefano et Giovanni Golonna, Pietro di Agabito 
Golonna, Pietro Golonna, Buccio Galligalli, Petruccio 
Frangipani, Cola Ballo di Gavi, Rodolfo de Palestrine, 
Carolo Melli, Giordano de' Artusiani, Cola di Tartara, 
PolodiLibano; un grand nombre reçurent des blessures 
mortelles : Gola Pâli di Mol ara, Gola Buccio, Gino 
Gaetano, frère du comte de Fondi, un fils naturel de 
Stefano Golonna, nommé Gamillo. Bien d'autres, de 
moindre noblesse périrent également, et les contem- 
porains estiment à quatre-vingts au moins le nombre 
des barons tués dans ce combat. 

Certains d'entre eux se déshonorèrent par leur lâcheté : 
ainsi messirc Giordano Orsino se sauva bride abattue 
jusqu'à Marino; Pietro di Agabito, qui, il est vrai, était 
vieux, gros, et avait plutôt l'habitude de porter la cha- 
suble que la cuirasse, s'enfuit des premiers ; malheu- 
reusement pour lui, il tomba de cheval et, glissant sur 
le sol humide, gagna à grand'peine une vigne où il se 
croyait en sûreté; mais il y fut découvert presque 
aussitôt et, malgré ses prières et ses larmes, dépouillé 
de son argent, de ses armes et même de ses vêtements; 
puis on le massacra sans pitié. Non loin de là, un 
autre baron, nommé Pandolfo, de la famille des Bello- 
vedere, subit le même sort. 

A trois heures de l'après-midi tout était fini; la vie- 



320 COLA Dl [UEfiZO. 

toire des Romains était complète; tic l'armée ennemie 
il ne restait que des débris épars, et la noblesse sem- 
blait abattue pour toujours. Rienzo fil sonner ses trom- 
pettes d'argent, rassembla ses troupes et, se mettant à 
leur lêlc, le front ceint de sa couronne iribunitienne, il 
se dirigea vers la ville, où le peuple entier l'accueillit 
par de joyeuses acclamations. Il alla droit à l'église du 
Capitolc et, pendant que le clergé entonnait l'hymne de 
Salomon qui commence par ces mots : « Le pouvoir est 
à toi, Dieu puissant », il confia à la vierge Marie, dont 
l'image élait pieusement conservée dans celte église, son 
bâton de commandement, ainsi que sa couronne. Les 
frères mineurs, qui desservaient cette église, en eurent 
l.i garde. Dès ce moment, soit pour faire preuve d'hu- 
mililé dans sa victoire, soit par déférence pour les 
ordres du pape, il cessa de se montrer avec les insignes 
qu'il avait portés jusqu'à ce jour. H resta tout-puissant 
comme auparavant, mais il eut soin de ne plus faire 
montre de son pouvoir. 

Quand cette cérémonie fut terminée, Rienzo réunit le 
peuple qu'il pria tout d'abord de rendre hommage au 
courage et à la fidélité de Cola el de Giordano Orsini, 
puis il déclara qu'il voulait laisser désormais son épéc 
au fourreau et, la tirant encore toute sanglante, l'essuya 
sur son vèïemcnl, disant : « Tu as coupé l'oreille à une 
itMe puissante! ni pape, ni empereur, n'ont jamais pu en 
faire autant. » La nuit étant venue, le peuple se dis- 
persa après ces paroles du tribun. 

Ilieiii» m- siil poinl se montrer généreux dans sa vic- 

u'il apprit une des serviteurs fidèles avaient 

n> l'église J'anta Maria de li Frati, où se 

Itjllt' '1rs Colonna, les cadavres de Stc- 




COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 221 

fano, de Giovanni el de Pietro di Agabilo Colonna, après 
les avoir pieusement recouverts de manteaux tissus 
d'or, et que toutes les femmes de leur famille, accom- 
pagnées d'un grand nombre de parents et d'amis, étaient 
allées, suivant l'usage, pleurer sur leurs corps, il entra 
dans une violente colère et donna même l'ordre qu'on 
les chassât, ajoutant : « Si ces femmes continuent à 
m'cnnuyer, je ferai jeter dans la fosse des suppliciés 
ces trois maudits cadavres; aussi bien, les Colonna ont 
été durant leur vie des traîtres et des parjures et ne 
méritent pas, après leur mort, d'être ensevelis honora- 
blement. » Craignant que le tribun ne mit à exécution 
sa menace, quelques amis transportèrent nuitamment 
les dépouilles des barons dans l'église attenant au cou- 
vent de Saint-Sylvestre 1 , où on les enterra sans aucune 
pompe et en secret. 

Les prisonniers, qui étaient fort nombreux, furent 
enfermés au Capitule, en attendant que le peuple déci- 
dât de leur sort. 

Le lendemain, Rienzo convoqua tous les chevaliers 
restés à son service et qu'il appelait son bataillon sacré 
et leur dit : « Je veux doubler votre solde; suivez-moi. » 
Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, cha- 
cun se demandait quel pouvait être son dessein; le 
tribun se rendit au lieu où l'on s'était battu la 
veille; là, il fit descendre de cheval son fils Laurent, qui 
était à ses côtés, et il lui répandit sur la tête quelques 
gouttes d'eau souillée de sang, qu'il puisa dans ce même 

1 . D avait été fondé au commencement du siècle par le cardinal Gia- 
como Colonna et par son frère Giovanni, pour les filles de leur maison; à 
la mort de Giacoino, Jean XXH nomma Pierre Colonna protecteur de ce 
couvent qui contenait déjà douze religieuses. 



I.j. 3l 3 /i/O 



juuraurr iti i.y.mzi C «.csa «k.aiî tombé sous les 
•rm^s ri p^utl»:. »;a * ri iisan: : Je te sacre chevalier 
£« il **-■:• .«JTf a ; puis _ Ln^i-i :c-cs I** cavaliers présents 
i m ii-mfr 7hx.':*-u'*î- Fi^zr».- n*via*. ensuite au Capi- 
:» îtf a :t/tfi:h^Lii -sfc> rar'Lsi::* a**re «*s paroles : « Naos 
iiUï> Ln"x.. ♦.' ■?•! ^ cn^n: a-x:v devoir à tous est de 
30Ofc> a* fî -^r : _?•?* i-: ^-::r* pu ".rie et Je la défendre 

■',:'„.,• :~wr '.t r e vU^si ii ir;:\::«J Jooùt aux assis- 
uj ! ^ ft beuio .;.? l't :i«: T »\-:r> rv fusèrent dès lors de 

Sa > ;.î • -i s* :r --vk: z-m -moins afTermie tant à 
Xmc x*.»,' : .rr> ji rf*.: o* *"I..ïI:e par cet éclatant 
• -i ir iv; . s\ ::-•*. otsni c\rn Éi're part aux cités qui 
jiiui: ; rfviu:^ le :«"~s c«e c^outnienl à sa cause: 
No-* r v* îV-*\«~-e* F.*:cv" ce: cuis il comprenait que ce 
ï»:cL>a JKxrr-.wjvCLv::: i. *es ::n.» ne serait pas sans in- 
;v.o -T i^i'v^'cio**. V*v;y„ i- v ~j si susceptible et si dé- 
j.ït l;rf< V :c. .îv" *•• nscsurvr sur ses intentions el de 
V o.vvi vw {** < rrVx: f:;: q :e •îcfniJre \ebon état* 
ï, * r vn>oi i ^e j —; ïUi.vIi. Orslr» la Litre suivante : 

.v ta rvwci: -\v **:us a sa:: s ô;-ute appris ce qui s'est 
jiv*N>e ;cvc:< I i: rwv iu *• ça: : comme on voyait à Rome 
e( jM^.^ci i lV*^v:r rvvrter :i piîx. la justice et la 
Ubcru\ wur.ue V* chemins «:j:ent sur* el les tyrans 
hunu'te*; te *e:vu ùe Por^ue:! é;ait si caché, qu'il ne 
pou>uit uu;re *ju % i ceux qui le portait en eux. Cet état 
nautique* ce $< m cf :f, qui était né et avait prospéré 
sous la £at\tc oe Pieu, a été troublé par des hommes 
: niâmes* Stefamo el Gio\anui Colonna, parjures et insti- 
^: ruvs vlo tous les troubles qui ont ruiné notre patrie; 

^ v s iv i eux que le* temnles saints, les monastères, 



COMBAT DE LA PORTE SAINT- LA UREXT. 223 

les hospices et les châteaux ont été livrés aux flammes; 
c'est grâce à eux que les voyageurs et les pèlerins sont 
journellement dépouillés et maltraités sur les routes, 
et pourtant Dieu sait si nous les avons provoqués! Non 
contents de porter la ruine et la mort autour de Rome, 
ces traîtres ont poussé l'audace jusqu'à vouloir boule- 
verser la ville de fond en comble et la priver de ce bon 
étui, que Dieu a daigné lui accorder; ils avaient com- 
ploté notre ruine avec Giovanni di Vico, qui était venu 
à Rome sous prétexte de nous secourir, en réalité avec 
l'intention de trahir le peuple romain. Mais ses intri- 
gues nous étaient connues et nous avons pu nous em- 
parer de sa personne sans verser une goutte de sang. 
« Toutefois, nous avons dû employer la force pour 
repousser les rebelles qui tentaient de pénétrer dans la 
ville les armes à la main, dans le but avoué d'y imposer 
de nouveau leur tyrannie au peuple. Ils prétendaient 
qu'ils préféraient mourir que de voir notre gouverne- 
ment durer plus de six mois; ils sont morts en effet. 
Voyez, maintenant, combien était peu sincère le zèle 
qu'ils affectaient pour les intérêts de l'Église : non seu- 
lement ils ont pillé sur leur passage l'église et le mo- 
nastère de Sainte-Marie de la Grotte, mais même ils 
ont saccagé et en partie brûlé le monastère de Saint- 
Laurent, où reposent le corps de ce saint et celui de 
saint Etienne. Ces sacrilèges ont été punis; mais quelle 
que soit la joie que nous ressentions à voir la liberté 
sauvée par la main de Dieu, nous éprouvons une cer- 
taine compassion pour ces égarés. Car, tel est notre 
caractère que. même pour défendre nos droits, nous 
aimons mieux employer la douceur que la force. Six 
membres de la famille des Colonna ont péri en ce jour. 



2SI COLA DI RIENZO. 

il ne reste plus que le malheureux vieillard Stefan o 
qui est à demi mort ; ainsi le ciel a voulu égaler le 
nombre des tyrans tués aux couronnes que j'ai reçues 
le jour de F Assomption. » 

Pétrarque, parti le 20 novembre d'Avignon, se trou- 
vait à Parme quand il apprit du podestat la catastrophe 
qui venait de Frapper les Golonna. Il commença par se 
refuser à y croire, car la nouvelle en avait été trans- 
mise par des moines d'Orvicto à Florence, de Florence 
à Bologne et de Bologne à Parme. Mais il lui fallut 
bientôt se rendre à l'évidence, d'autant que d'Avignon 
son ami Soc rate lui confirma la victoire de Rienzo. 
Longtemps il hésita à écrire au cardinal Colonna, car 
si, d'une part, il lui répugnait de donner si penser par 
sou silence qu'un tel malheur le laissait indifférent, 
il ne savait, d'au Ire part, comment exprimer à Giovanni 
une douleur qu'atténuait singulièrement la joie de voir 
son héros triompher définitivement de ses adversaires. 
Après bien des hésitations et des délais, il finit par lui 
écrire une lettre pleine de maximes creuses de morale 
et de froides consolations, dans laquelle on ne voit nulle 
part l'effusion d'une Ame vraiment affligée. 

Quand on annonça au vieux Stefano Golonna que sa 
famille venait d'être décimée, il pencha la tête, s'aban- 
donna quelque temps à une douleur muette, puis 
décria : « Que la volonté du Tout-Puissant soit faite, 
mieux vaut assurément périr que de subir plus long- 
temps le joug de ce paysan! » Il prit néanmoins réso- 
lument la direction des débris de son parti et eut une 
grande part dans les événements qui suivirent 1 . 

1. S!t»lann mourut» dit-on, l'année suivante, après avoir joui du plaisir 
de voir succomber l'ennemi de sa famille. 



CHAPITRE XVII 



LA CHUTE DE RIENZO 



Trois semaines s'étaient à peine écoulées depuis cet 
éclatant succès, que Cola di Rienzo, abandonné de tous, 
tremblant pour sa vie, fuyait le Gapiloleet se voyait con- 
traint de solliciter un asile auprès de ses anciens servi- 
teurs, les Orsini du château Saint-Ange. Les barons, 
plus arrogants que jamais, étaient de nouveau maîtres 
absolus de la ville, et de l'œuvre du tribun il ne restait 
plus rien . 

Son indolence, sa présomption, non moins que la 
ténacité de ses adversaires, avaient amené cette cata- 
strophe soudaine. 

Les défauts de Rienzo, en effet, étaient allés en s'ag- 
gravant à mesure que son pouvoir semblait s'affermir. 
Enivré de son récent triomphe, se croyant désormais à 
l'abri de toute attaque du dehors, ébloui par les flatte- 
ries dont il était l'objet de la part de ses courtisans, 
et par les témoignages d'admiration dont l'entouraient 
ceux qui le regardaient encore comme le sauveur de 
l'Italie, son orgueil devint immense et l'aveugla com- 
plètement. 

Ses vêtements somptueux et efféminés rappelaient 
ceux d'un satrape; il s'était fait faire une cassette d'un 

15 



226 COLA DI RÏENZO. 

travail précieux, qu'on portait devant lui dans les 
cérémonies, ainsi qu'un bonnet élevé, comme ceux des 
sénateurs, surmonté d'une colombe et richement garni 
de perles. Il se livrait sans modération aux plaisirs de 
la table; son teint devint coloré et son embonpoint 
extraordinaire. De fréquentes défaillances l jetaient la 
consternation parmi ses amis; le sommeil lui était 
revenu, mais, quand il dormait, des visions sinistres 
venaient l'assaillir; parfois il s'éveillait en sursaut, 
criant : « Le Capitolc croule! » ou bien encore : « Les 
ennemis accourent en armes ! » « Une chouette, raconte- 
t-il encore, vint se poser durant douze nuits de suite 
sur le faîte de mon palais, et me priva de tout som- 
meil et de tout repos; les efforts de mes serviteurs 
ne parvinrent pas à l'en chasser. Ainsi, celui que 
n'avaient pu faire trembler ni la fureur des grands, ni 
leurs armées, était sans cesse troublé par des songes et 
des oiseaux ! » 

Cette vague inquiétude et cette agitation fébrile du 
tribun, causées peut-être par ses excès ou par le labeur 
surhumain auquel il se livrait, étaient accompagnées 
d'accès d'abattement inexplicables: certains jours il s'en- 
fermait, refusant de voir qui que ce fût et de s'occuper 
d'aucune affaire. Peu à peu , il devint capricieux, 
ombrageux et parfois même cruel. Ses concitoyens, qui 
venaient naguère avec empressement lui soumettre 
leurs différends ou solliciter ses bonnes grâces, s'abs- 
tinrent désormais de paraître au Capitole, qui devint 
bientôt aussi triste et aussi désert qu'il était naguère 



1 . Rienzo semble avoir élu atteint d'une maladie de cœur ; voir auss i 
•chapitre xxin. 



LA CI1UTE DE RIENZO. 227 

animé et joyeux. On n'y voyait plus que quelques amis 
Gdèles ou des aventuriers, qu'attirait l'espoir de profi- 
ter de l'isolement du tribun et d'exploiter ses caprices. 
Il n'écoutait que les conseils des plus mauvais citoyens : 
« Plût au Ciel, disait Pétrarque, que l'on ne peut éviter 
de citer à chaque pas tant il a été intimement mêlé 
à ces événements, plût au Ciel que parmi les mauvais 
il n'eût pas choisi les pires! » 

Pour soutenir son autorité chancelante, Rienzo se vit 
forcé de s'entourer de mercenaires, comme les autres 
tyrans de l'Italie; il semblait résolu à se maintenir au 
pouvoir par la force des armes, même si les Romains 
se levaient contre lui ; mais il lui fallait payer ces sol- 
dats et remplir le trésor de la ville, que ses prodigalités 
et ses expéditions avaient épuisé; on le vit piller les 
églises et les abbayes, s'emparer du bien des riches et 
leur défendre même de se plaindre, sous les peines les 
plus sévères, rétablir enfin des impôts que lui-même 
avait abolis. 

Lelius 1 informa son ami Pétrarque du changement 
survenu dans la conduite de Cola di Rienzo, au moment 
même où le poète s'apprêtait à se rendre à Rome pour 
admirer son œuvre : « J'ai été frappé comme d'un coup 
de foudre, répondit-il à Lelius, lorsque j'ai pris con- 
naissance de la lettre du tribun que vous m'avez en- 
voyée. Je ne sais que penser. Je reconnais le dessein de 
la fatalité. De quelque côté que je me tourne, je trouve 
des raisons de pleurer : Rome déchirée, l'Italie décapi- 
tée! que devenir en ce malheur public? » 

Pétrarque fit plus que se lamenter, il adressa à Rienzo- 

1 . C'est ainsi que Pétrarque appelait Lello di l'ictio Slefauo. 



Cl li IXQrX 



« r«ir^ iM»iw à? ibLâïs «*»rïaii<>ns ci de reproches, 

nu x ^m^nt rut tic S -^>*> : Vous m'avez jusqu'ici 

a** nt ar-L : î* * » ex: I •!:>„ ne m'attristez pas à 

if-^at -i r»auriQfc»Y,tz.: par «Ses fartes vos succès si 

tenue - s* i-ç- jih^ Z x~y a q^e v >a> qui paissiez ler- 

iir -.-.ta in - ir*î r^ni\::. V>u> savez la roule que 

*ms- rm ir*^; > «i_t t «Ri -5Ki*r; on descend par le chc- 

nui »oiDhi-<^ - .12? i.1iT»:«^fJ pas qu'il est plas aisé de 

ic^-nur- ruf m mm.-?r ^ r a* { :as on est élevé, plus 

u :'iiui; r-* nt.ii^ïvis*. NfuI de voire siècle, vous 

-*:et Tïf-vuii m >.iumrî S- li icrin et de la gloire! 

^rs^-c sir ri:» * :*iw tC z* i:cnei pas, en tombant, à 

-i^ *»iiHî*niV i.t ^7*\-*u*:ir a^si -"■?«. à vos amis un sujet- 

a- arni^ :•- ih àr> • a . :c. ir fusais une ode à votre 

•■iifr.?!. ~ie n^ r;o ra".r?« :o> à composer une satire 

à: ie *j»fc> T«rS:n_s r» -t de la sorte, si je n'avais 
t<k> a: Wtf.nfs n.ïSKis p:«-r ">* faire. À peine ai-je quitté 

* ^pia- r.»* /i. rf» 2 its x:iiy*s où Ton parle de vous 
»>■ i«-»tt x ria :u?nr n*s : S.« sur votre compte. On nie 
*:. vvc- 'tin Twco:c233e autrefois le peuple romain, 
? .,u>. ■• '*£> '* ^ ,: *\r\I:CT«i avec les plus mauvais 
o . - •!> ^ : & v ••* Vrs laissez exercer sur vous un em- 
•ji-r i ?5* » i - T.Cu. ^*yi-*- .;> à réfuter ce que Cicéron 

* >a. i ?^.-£> : v r: -^.s do loi ! Vous étiez le prolec- 
xn- ,*. * « ^ i> <££■** de bien; vous allez devenir un 
; kv* .%. *rc» -*>.:>! VVk* changement subit et imprévu! 
Jk*. *>*-., vr. .£ o-îr* vous? OuVst devenu ce bon 
(t • t^ r;.. v -^ issrraîL ou, pour parler le langage 
x»iu. a ~\*> cv; ^ri: frniiiier» avec qui vous aviez de si 

\-*r^t ^ .*c rvzcas et grâce auquel vous avez pu faire 
,w^Vw*o> ^ suryrvnantes? Je ne puis, hélas! changer 




LA CHUTE DE RIENZO. 229 

• 

la destinée, mais à Dieu ne plaise que je voie cette méta- 
morphose; je volais vers vous, je change de route. 
Rome, chère patrie, adieu, je ne te verrai point; j'irai 
plutôt aux Indes, si ce que j'ai appris est vrai! 

« Mais dois-jele croire? serait-il possible qu'on agisse 
si mal, après avoir si bien commencé? Ah ! si seulement 
on m'avait trompé, avec quel plaisir je reconnaîtrais 
mon erreur! Celui qui m'a écrit mérite cependant toute 
confiance ; mais je n'ignore pas les effets de l'envie. 

« Vous voyez que je cherche à soulager mon cœur 
par le doute; sans cela je parlerais avec plus d'amer- 
tume encore. Dieu veuille que je reçoive de meilleures 
nouvelles, qui démentent les premières! Je serais moins 
blessé par les mensonges d'un de mes amis, que par les 
crimes d'un autre. Le mépris de la vérité est devenu, 
par l'usage, un péché ordinaire; mais trahir sa patrie 
est un forfait que rien ne peut expier. 

« Si le souci de votre gloire ne vous fait point recu- 
ler, ménagez au moins la mienne. Vous voyez l'orage 
qui me menace; la foule des censeurs \a m'assaillir! 
Rentrez en vous-même, je vous en conjure, pendant 
qu'il en est temps encore, songez à votre origine, à 
?otre destinée, au rôle que vous étiez appelé à jouer, et 
vous verrez que vous êtes le ministre de la république 
romaine et non pas son maître. » (Gênes, le 26 no- 
vembre.) 

Cola di Rienzo, est-il besoin de le dire, ne tint aucun 
compte de ces avertissements. Bien plus, il semble être 
devenu tout d'un coup aussi indolent qu'il était actif, 
aussi aveugle qu'il était clairvoyant. Au lieu de pour- 
suivre hardiment les nobles et de les traquer jusque 
dans leurs châteaux, le tribun, pensant n'avoir plus 



r-* COLA M ItENZO. 

rien à craindre d'eux, leur laissa le temps de reprendre 

coora-je et de se préparer à venger leurs échecs. Avec 

un peu de décision, il aurait pu s'emparer de Marîno, 

où son implacable adversaire Giordano s'était réfugié; 

H «trait entré sans coup férir dans Pales tri ne, que les 

quelques survivants de la famille des Colon na, dispersés 

et découragés, eussent été incapables de défendre (il le 

reconnut lui-même plus tard 1 ). Rome eût été délivrée 

a jamais de tous ses ennemis. Comme Annibal après 

Cannes dit son historien, mais sans avoir pour excuse 

>* wmes raisons que lui, Rienzo ne sut pas proGter de 

<a victoire. 

ftat-cire était-il entouré de mauvais conseillers ou 

vie îiaïîres, p*ut-ètne n'avait-il plus assez confiance dans 

$*5 »I Jats pour leur demander ce dernier effort, peul- 

r'av er.ûn crut-il la défaite des barons plus complète 

entais quVUe ne Tétait. Lorsqu'il revint de son erreur, 

îl tuît trop tard. Les nobles recommençaient leurs 

ev>cr>*set leurs "péages ; n'osant plus attaquer les Ro- 

tw:s> en bataille rangée, ils résolurent de les vaincra 

rar les privations, 

liîv*r\!ano Orsino. le premier, donna le signal de la 
nf\;Oe et tança ses cavaliers dans la campagne romaine. 
laça SjiV.^ et Sciaretta Colonna, à l'instigation du 
lê^at. imi;erent son exemple. Les Romains voyaient avec 
dè^^vnr. du haut de leurs murailles, les ennemis dévas- 
ter les champs* raser les arbres et les vignes, brûler les 
mais.*»*, emmener le bétail, intercepter tous les convois 
de *hn». Les routes redevinrent plus dangereuses que 
jamais et les brigands, soutenus par les barons, repri- 



LA CHUTE DE MEMO. 231 

rcnt toute leur audace. Bientôt Rome se trouva comme 
assiégée : le pain, la viande, augmentèrent rapidement 
de prix. Ceux qui avaient encore quelque argent durent 
le dépenser pour se nourrir et la misère devint géné- 
rale; de toutes parts s'élevaient des plaintes et des 
murmures, aussi bien contre les nobles, auteurs de 
tous ces maux, que contre le tribun, qui ne savait pas 
y porter remède. D'aucuns môme accusaient de leurs 

m 

malheurs le pape, qui poussait les nobles à la résis- 
tance et leur prétait son tout-puissant appui. Des luttes 
à main armée ensanglantèrent de nouveau les rues de 
la ville et chaque jour naissaient de nouveaux troubles. 

Le tribun n'osait plus convoquer que rarement ta 
peuple, tandis qu'au début il le consultait sur toutes 
les questions de quelque importance, car il redoutait 
une opposition trop violente de la part de la gentilezza 
et de la bourgeoisie. L'événement lui donna raison : 
dans les premiers jours de décembre, les citoyens, 
réunis en parlement, repoussèrent deux propositions 
qu'il leur avait soumises, la première relative à une 
augmentation de la gabelle, la seconde ayant trait à la 
nomination par le peuple d'un gouverneur pour la cité 
de Pérouse, à la requête de ses habitants, qui ne parve- 
naient pas à s'accorder entre eux. 

Il n'en faut pas conclure toutefois que le peuple eût 
abandonné la cause de Rienzo; les citoyens éclairés et 
riches, le voyant s'écarter de la voie qu'il avait d'abord 
suivie, avaient, il est vrai, renoncé depuis quelque temps 
déjà à lui prêter leur appui et restèrent les spectateurs 
indifférents, mais non pas hostiles, des événements qui 
précédèrent et amenèrent la chute du tribun ; mais le 
petit peuple (popolo minuto), s'il n'obéissait plus à son 



càrf j*ee li î^nie facilité, la même ardeur que jadis, 
a'«t rtnfcut pas nains une grande reconnaissance et 
a& gnni attachement pour lui. Il le montra bien dans 
h il nui f— i SAnunte. 

fefeuuo a*at>t Eût procéder à l'élection de trente-neuf 
<UKe?lîer^ ^>i> par quartier» . il se trouva que quelques* 
us* *bts «tas euient ses ennemis; dans la première 
i-" rmiHif* «4 i!s siégèrent, il en accusa deux de trahi- 
<uiu FÀcheto. parent de ] un d'eux, prit hardiment 
!eur ieieose et les anciens membres du conseil, exas- 
?tfn*> pur se* paroles, m» précipitèrent sur leurs nou- 
îeutix cjut-înies* qu'ils expulsèrent par la force de la^ 
si e les séances Lt plèbe, apprenant ce qui venait de 
se ?ii><er» on: qu*oa en voulait à son tribun et accourut 
mmeu uieaeat en anses pour le défendre; on eut bien 
fV Ja peiase i Tipaiser .7 décembre). 

L'ji^iaciMa des trente-neuf nouveaux conseillers 
4 vai* 1 eu î em. à ce qu'il semble, sur la demande de 
r^^rn* i\*voO; Rieoro venait. en effet, de le rappe- 
it i R-'iac. en le priant de reprendre sa place auprès 
ie . u. e«. /anit reçu en grande pompe au Capîtole ; 
jhHir biett ouvrier son désir de se soumettre désormais 
*ua infects d\i pape, il rappela, en l'accueillant, ces 
pa -ri» Je L~(Nacàle : Ltyem pont mihi, Domine. On 
vwù que le tribun ait voulu détruire sur-le-champ 
*e «savais e&4 qu'avait ilù produire la violence du 
Ktçte : il couvoqoa donc tous les citoyens le 10 dé- 
^vuôre et tîs dos excuses publiques au représentant du 
pape; L jjouta qu'il avait l'intention de gouverner la 
V f e Jfe fj\x»n à satisfaire Clément VI et à se conformer 
ijv enirvs que son léirat venait de lui transmettre. Le 
Lvu^iV révtama la lecture de ces ordres ; mais Rienzo. 



LA COUTE DE RIENZO: ' 233 

qui redoutait la colère que provoquerait leur divulga- 
tion immédiate, argua de l'heure avancée et de l'obscu- 
rité pour se dispenser d'en donner connaissance. « Au 
reste, dit-il, vous savez que votre tribun ne consentirait 
à rien qui fût contraire aux intérêts du peuple romain. » 
Cependant les citoyens, qui n'ignoraient pas la haine du 
pape pour Rienzo , exprimèrent leur mécontentement 
d'une façon si peu équivoque que Raimond jugea pru- 
dent de se réfugier dans l'église Saint-Pierre, qui lui 
offrait un asile inviolable. Le lendemain, à l'aube, il 
fuyait en toute hâte vers Monteflascone. Là, il trouva 
le légat, et après avoir solennellement excommunié 
Rienzo, ils s'occupèrent tous deux avec activité de 
réunir des troupes et de l'argent, d'exciter les nobles 
à la résistance et de fomenter des troubles dans la 
ville. 

(le fut en vain que Rienzo redoubla d'efforts pour 
apaiser la colère du pape. Le 2 décembre-, il avait écrit 
aux communes de la Sabine pour leur annoncer qu'à 
cause des réclamations du Saint-Siège il renonçait à 
exercer les droits dont elles l'avaient investi te 1 er sep- 
tembre, et qu'en conséquence il rappelait son représen- 
tant, Janotto di Enrico. « Dans le pieux désir, leur 
écrivait-il, de faire régner parmi vous 1^ liberté, que 
nous voulons établir dans toute la chrétienté, nous avons 
cru devoir accepter le pouvoir que vous nous avez offert. 
Maintenant, pour obtenir une bonne et véritable har- 
monie, nous négocions avec le légat, qui demande que 
les droits respectifs de l'Église et du peuple romain 
soient définis suivant les principes de la plus stricte 
équité. Le cardinal légat a l'intention de venir à Rome 
dans ce but, et nous ne douions pas que sa présence 



COLA M RIEfZO. 

on résultat également satisfaisant pour vous et 
pwr Boa>. En attendant , il désire que nous nous dé- 
nFttMMft< de nos fonctions de podestat de la Sabine, 
porve que* en les exerçant , nous commettons , selon 
l«î„ on empiétement. En conséquence , comme nous 
ton Ions témoigner notre déférence pour l'envoyé du 
Saint-Père toutes les fois que nous le pouvons, sans 
porter préjudice aux intérêts du peuple romain et aux 
vôtres, nous avons résolu de rappeler auprès de nous 
nrttrc représentant jusqu'à ce que l'en lente soit faite 
entre le lésât et nous a ce sujet. Pour les mêmes raisons, 
nous ne jugeons pas opportun de vous envoyer actuelle- 
ment d'autres troupes. Nous vous aimons d'une affection 
<iocère et nou* ne vous abandonnerons ni dans le calme 
ni dans la teuipète, mais vous ne devez pas désirer qu'à 
cause de vous, et particulièrement lorsque cela ne vous 
est pas utile, nous vivions en mésintelligence avec 
rtrlise. tandis qu'une réconciliation avec le légal tour- 
nera assurément à votre profit et à notre honneur. » 
Tarrano. Aspra. Torri ' et la plupart des villes et des 
villages de la Sabine reçurent communication de cette 
lettre. 

Le tribun renonça également aux citations qu'il avait 
faites et déclara même publiquement qu'il ne préten- 
dait plus restituer au peuple romain le droit de nom- 
mer lenipereur; il fil aussi le sacrifice de tous ses 
titres et s'intitula : vt Cola, chevalier et gouverneur de 
Rome au nom du pape ». 

11 relâcha le préfet di Yico* le 42 décembre, ainsi 



1. Villes situées dans le voisinage de Ricli. 

2. i*n se souvient qu'il l'avait fait arrêter lors de son arrivée ù Rome 



LA CHUTE Dfe RIENZO. 235 

que son fils, les admit tous deux à sa table et les traita 
fort cordialement ; mais, la nuit suivante, il les fit de 
nouveau jeter en prison, sans aucune raison. Le lende- 
main matin, ils étaient remis en liberté sur Tordre du 
tribun, qui passa toute la journée avec eux; il s'entre- 
mit même pour ménager une réconciliation entre le 
préfet et Giordano Orsino del Monte et, comme gage 
de leur bonne foi réciproque, exigea que la fille de 
Giordano épousât le fils de Giovanni di Vico. Ce même 
jour, une bande de mercenaires, à la solde de Rienzo, 
ayant fait une incursion sur les terres du préfet et 
capturé du bétail, il ordonna que tout le butin lui fût 
restitué, montrant par là qu'il ne considérait plus Gio- 
vanni comme l'ennemi du peuple romain. Néanmoins, 
son fils et seize de ses compagnons furent gardés en 
otage. 

Ces brusques alternatives étaient bien faites pour irri- 
ter ceux qui les subissaient, et pour ébranler la confiance 
des derniers amis de Cola di Rienzo. L'excommunica- 
tion, que venait de lancer contre lui le légat, le priva de 
l'appui qu'il aurait encore pu trouver dans le peuple. 
Quelque attachés qu'ils fussent à leur protecteur, les 
Romains n'osèrent pas affronter, pour le défendre, les 
terribles rigueurs de l'interdit dont ils étaient menacés ; 
dès ce moment, ils s'abstinrent de soutenir leur chef, 
et son gouvernement ne subsista plus que par l'ancien 
branle, comme dit Fénelon. Au premier choc, il devait 
succomber; c'est ce qui advint. 

Un aventurier, que ses crimes avaient contraint à fuir 
sa patrie, Giovanni Pipino, comte de Mïnorbino, palatin 
d'Àltamura, se trouvait alors à Rome. Sa noblesse ne 
remontait pas loin ; son grand-père, qui était notaire 



256 COLA DI RIENZO. 

dans la petite ville de Barlelta 1 , avait été chargé par le 
roi de Naplcs, Charles 1 er , de la gestion des finances du 
royaume, et dut à ses fonctions d'immenses richesses. 
Son fils unique épousa l'héritière du comte d'Emoli et 
en eut trois fils : Giovanni, comte de Minorbino, Lodo- 
vico, comte de Potenza, et Pietro, comte de Nocera et de 
Yico. Giovanni, d'un caractère turbulent et despotique, 
pressura d'une façon si odieuse, avec l'appui de ses 
deux frères, les cités qui lui étaient soumises, que le roi 
Robert résolut de le châtier. Il fut fait prisonnier dans 
son château fort par les troupes royales et enfermé à 
Capoue. Le cardinal Colonna s'intéressa à son sort pour 
des raisons que l'on ignore et chargea Pétrarque, lors 
de son ambassade à Naples, d'obtenir son élargissement. 
A peine sorti de prison, Giovanni se montra plus tyran- 
nique que jamais, et lorsque Bertrand prit en main le 
pouvoir après l'assassinat d'André, il fut obligé de 
s'enfuir pour éviter le châtiment de ses crimes. Réfu- 
gié en Hongrie, il poussa le roi Louis à envahir le 
royaume de Naples, puis revint s'établir à Rome avec sa 
famille, en attendant les événements. 

Il trouva bientôt l'occasion de vendre ses services. Le 
roi de Hongrie avait quitté Bude, sa capitale, le 5 no- 
vembre et, le 4 décembre, il était à Vicence, le lende- 
main à Vérone, et le 11 à Bologne, où il entra, suivi 
de cinq cents cavaliers seulement. Les Romains atten- 
daient son arrivée comme celle d'un Messie, car ils se 
flattaient que, grâce à la présence d'un aussi puissant 
allié, les barons n'oseraient plus les inquiéter; ils lais- 
sèrent donc, malgré les édils de Rienzo, ses émissaires 

1 . Itarlella, sur l'Adriatique, dans le royaume de Naples. 



LA CHITE DE RIENZO. 257 

parcourir le pays pour recruter des soldats. Giordano 
Pipino fut un de ceux qui cherchèrent à réunir des mer- 
cenaires. 11 se rendit dansée but a Terracine ; là, cédant 
à son penchant, il se livra à quelques actes de brigan- 
dage, pour lesquels Cola di Rienzo le cita à son tri* 
bunal ; mais Giovanni se garda bien d'obéir à cette 
sommation. 

L'affaire en était restée là, lorsqu'un certain Giordano, 
auquel le comte de Minorbino avait promis une somme 
de cent florins s v il lui amenait des soldats, voyant que 
le comte s'occupait, de son côté, de lever des merce- 
naires, conçut des doutes sur sa loyauté et intrigua 
auprès du tribun pour faire mettre à exécution la con- 
damnation portée contre lui. Informé des menées de 
Giordano, Pipino revint brusquement à Rome, escorté 
de cent cinquante cavaliers prêts à tout et que lui aurait 
fournis, dit-on, le capitaine du Patrimoine. On a même 
affirmé que son retour était dû uniquement aux intri- 
gues du légat avec lequel il se serait concerté pour ren- 
verser le tribun. Quoi qu'il en soit, il se cantonna dans 
cette partie de la ville qui appartenait aux Colonna et 
s'y fortifia. Rienzo, ne se sentant pas en force pour l'en 
chasser, ferma les yeux. 

A peu de jours de là, le vendredi 14 décembre, on 
trouva, sur la porte de l'église Sant Àngelo, une pan- 
carte qu'une main inconnue y avait apposée durant la 
nuit, et qui invitait les amis de Luca Savello à venir se 
joindre à lui dans le délai de quatre jours. Le tribun, 
dès qu'il connut cet acte audacieux, chargea un de ses 
officiers de retirer l'écriteau et de le remplacer par un 
autre ainsi conçu : « Nous, Nicolas, chevalier et gou- 
verneur au nom du pape, ordonnons à Luca Savello de 



*3* UILA M RILNZO. 

se présenter devant nous dans les trois jours ; faute de 
quoi, il sera châtié sans miséricorde. » 

Ce changement ne se fit pas sans opposition de la 
pari des assistants; Giovanni Pipino et son frère Pietro, 
comte de Yico, se firent remarquer par leur conduite 
insolente. Le tribun leur intima Tordre de comparaître 
devant lui; pour toute réponse, Giovanni se barricada 
dans le quartier qu'il occupait avec ses soldais et établit 
une palissade en travers de Tare Salvalore, qui y don- 
nait accès. Il fit sonner l'alarme à l'église S. Paolo cl 
aux autres églises du quartier, et, entouré des quelques 
membres de la famille Colonna restés à Rome, se tint 
prêt à repousser les soldats du tribun. Celui-ci, informé 
de l'attitude du comte de Minorbino, se rendit en haie 
au Capitole et donna Tordre de sonner à toute volée les 
cloches de Téglise Sant Angelo. Tel était le trouble de 
lous les serviteurs de Rienzo, que ce fut un juif qu'on 
chargea de ce soin, ce qui ne s'était jamais vu aupara- 
vant. Toute la nuit et toute la journée du lendemain, les 
cloches répandirent la conslernation et Teffroi dans lu 
ville; les habitants, pris de panique, se renfermaient 
chez eux, les rues étaient désertes, personne n'osait se 
montrer. 

Le tribun, sentant qu'il y allait de son pouvoir s'il 
n'écrasait aussilôl cette rébellion, envoya contre Gio- 
vanni Pipino un corps de cavaliers mercenaires, com- 
mandé par un aventurier allemand, auquel les Italiens 
avaient donné le nom de Scarpetta. Après un court 
engagement, les mercenaires, voyant leur chef blessé à 
mort d'un coup de lance, se débandèrent, poursuivis 
par les partisans du comte, qui se répandirent dans 
la ville aux cris de : «Vivent les Colonna! mort au 



LA CHUTE DE R1ENZQ. 259 

tribun! » Les Romains n'osaient se porter au secours 
de leur chef; c'est en vain que la cloche de Sant Angelo 
appelait le peuple aux armes; c'est en vain que les par- 
tisans de Rienzo cherchaient à réchauffer son courage. 
Le tribun, entouré seulement de quelques amis fidèles, 
attendait, plein d'anxiété et de trouble, que les citoyens 
romains vinssent se joindre à lui pour défendre le bon 
état, il n'en parut pas un. Vers le soir, un petit nom- 
bre d'habitants se rendirent au Capitole, mais, par- 
tagés entre leur respect craintif pour le pape et leur 
affection pour le tribun, ils se bornaient à l'entourer, 
les larmes aux yeux, ne sachant à quel parti s'ar- 
rêter. 

Pour lui, quand il vit que ses soldats l'avaient lâche- 
ment trahi, que le peuple restait sourd à ses appels, 
que les Orsini, sur l'appui desquels il se croyait en 
droit de compter, s'enfermaient dans leurs palais, il 
perdit tout courage, ses forces l'abandonnèrent, il ne 
sut plus que gémir et pleurer; c'est à peine s'il pouvait 
parler. La nuit survint; sa terreur augmentant à ses 
yeux le péril, il s'imagina que la moitié de la ville était 
soulevée contre lui. D'une voix mouillée de larmes, il 
adressa quelques paroles d'adieu à ceux qui l'environ- 
naient : « Je me suis efforcé de donner à Rome un bon 
gouvernement, dit-il, et ceux qui se plaignent de moi 
sont poussés par la jalousie. » Puis, après s'être répandu 
en plaintes amères sur l'ingratitude du peuple, il s'écria : 
« Je quitte maintenant le pouvoir, après l'avoir exercé 
durant sept mois. » Sur ces mots, il monta à cheval, (il 
sonner les trompes d'argent et, dans le pompeux appa- 
reil dont il aimait à s'entourer les jours de fête, précédé 
des insignes impériaux, accompagné des soldats de 



COU D1 RIENZO. 

lentement et solennellement il descendit du 
Capîtole et alla demander l'hospitalité aux Orsini du 
château Saint-Ange 9 . 



K Le comte 4e Mnnrbiao rat une fin misérable el digne de lui; huit 
afrà les év é ne men ts que nous venons de relater, il fut emprisonné 
for *rlre ém roi 4e 3aples et condamné à être pendu dans sa seigneurie 
<f DtMcmra- U col beâa soutenir qu'étant noble on ne devait pas lui 
iniuvr le m fp fc c c de* voleurs et des brigands , on lui rappela ses crimes 
ÎKMonacahles» $•■ ingratitude envers Rome, où il avait trouvé un asile, 
et d sait; sa peine» ta tète coiffée d'une mitre sur laquelle on avait inscrit : 
« l iAiHi t lîwunni rSptno, chevalier, palatin dWltamura, comte de Minor- 
l*a», sxÙDear 4e Bari, libérateur du peuple romain ! » 



SECONDE PARTIE 



10 



CHAPITRE XVIII 



COLA Dl RIENZO FUGITIF 

Les Romains furent frappés d'étonncment et de ter- 
reur lorsqu'ils apprirent que leur tribun, malgré toutes 
ses déclarations, avait abandonné le pouvoir sans même 
chercher à combattre, et qu'il s'était réfugié au château 
Saint-Ange. Ils se demandaient avec angoisse à quelles 
extrémités allaient se porter les nobles, et s'attendaient 
aux plus affreux malheurs. Ceux-ci, de leur coté, ne 
pouvaient croire à un aussi facile triomphe; ils crai- 
gnaient quelque embûche et hésitèrent trois jours 
avant de se risquer dans l'intérieur de la ville. Enfin 
le vieux Slcfano Colonna, plus audacieux que les autres 
malgré son grand âge, entra dans Rome à la tète de ses 
partisans; l'anarchie la plus complète y régnait; il prit 
en main le gouvernement et, montrant autant de pru- 
dence et de modération dans la victoire, que d'intrépi- 
dité dans la lutte, il maintint, eu les déclarant bonnes 
et utiles, toutes les mesures prises par le tribun en vue 
d'assurer l'ordre, ainsi que la plupart des lois portées 
par lui et annonça même qu'il châtierait sévèrement 
quiconque oserait les enfreindre. 11 promit le pardon et 
i'oubli à tous les Romains indistinctement et alla, dit- 
on, jusqu'à embrasser publiquement le beau-père de 



311 COLA Dl RIENZO. 

Ricnzo et à couvrir de sa protection toute sa famille. 
Néanmoins il déclara le tribun déchu de tous ses lilrcs 
et de tous ses droits. 

Le Capilole fut mis à sac après la fuite de Cola <Ii 
Rienzo, et la populace déroba presque tout ce qui lui 
appartenait; on trouva, outre une quantité vraiment 
extraordinaire d'ornements de toute sorte, une foule 
de lettres prêtes à être expédiées, car l'activité du tri- 
' Iran avait été plus grande que jamais dans les derniers 
jours qui précédèrent sa chute. Sa femme s'était enfuie, 
déguisée en habits de moine, du palais Lalli, où elle se 
trouvait au moment de la catastrophe, et l'avait rejoint 
au château Saint-Ange. Il resta quelque temps dans cet 
asile, espérant que les Romains reprendraient courage 
et le ramèneraient au Capilole ; mais la crainte les rete- 
nait, car les nobles, qui rentraient peu à peu, étaient 
loin de manifester les mêmes dispositions conciliantes 
que Slefano envers les rebelles, et la moindre tentative 
de révolte eut élé, ils le sentaient bien, suivie d'une 
répression sanglante. En outre, le pape venait de leur 
ordonner de nouveau* sous menace des peines les plus 
sévères, d'abandonner leur tribun : « Nous vous man- 
dons, disait-il, de refuser dorénavant tout conseil, tout 
secours, foule laveur à cet homme, dont la perversité 
rampe comme un serpent, mord comme un scorpion, 
s'infiltre comme un venin; éloignez-vous de lui comme 
un troupeau s'écarte d'une brebis atteinte d'un mal 
cjnlagieux; n'écoutez, ainsi que vous l'avez toujours 
fait, que les avis et les ordres de voire mère l'Église, 
alin de mérilcr notre affection. » 

Rienzo, comprenant qu'il n'avait rien à espérer et qu'il 
avait tout à craindre en restant à Rome; alla chercher un 



COLA DI KIENZO FUGITIF. 245 

refuge auprès de son neveu Conte, à Civita-Vecchia 1 ; 
mais cette ville ayant été livrée peu après aux barons, 
force loi fut de revenir à Rome, où il continua d'habiter 
le château Saint-Ange, sans être inquiété par ses enne- 
mis, soit qu'on ignorât sa présence, soit qu'on n'osât 
porter la main sur le protégé des Orsini. Cependant il 
faillit devenir la victime de ceux-là mêmes qui s'étaient 
chargés de le protéger, car. presque en même temps, 
Francesco Orsino, notaire pontifical à Avignon, conçut 
le projet de le livrer au pape, et Niccolô, neveu du pré- 
cédent, offrit de vendre sa tète à Giordano Orsino ; mais, 
par un hasard étrangement heureux pour Rienzo, ses 
deux ennemis moururent subitement le même jour, dans 
le château Saint-Ange, avant d'avoir pu mettre à exécu- 
tion leurs coupables projets. 

C'est vers cette époque probablement qu'il faut placer 
lu publication d'un fa et uni attribué au tribun, si tant 
est qu'il soit de lui, ce que le style bizarre de ce docu- 
ment semble démentir; Rienzo s'y défend vivement du 
reproche d'avoir abandonné le peuple, dont il se déclare 
l'instrument servile et la créature; il implore son par- 
don, tout en rappelant que les Romains se sont perdus 
eux-mêmes en ne secourant pas leur seul défenseur. 
Devait-il aller au-devant d'une mort certaine, sans pro- 
fit ni pour lui ni pour ses concitoyens; résister quand 
il se sentait abandonné de tous, et faire couler inutile- 
ment des torrents de sang? H avait mieux aimé renoncer 
au pouvoir, etc. 

Selon l'usage, les sénateurs avaient fait représenter 
taur ennemi vaincu, avec son chancelier Mancino et son 



1. Voir page 87. 



246 COLA DI KIESZQ. 

neveu Conte, sur un des murs du Capitolc, la tète en 
bas. Rienzo ressentit vivement cet outrage et fit peindre 
à son tour, sur l'église Santa Maria Maddalena, un ange 
portant sur son armure les armes de Home, tenant à la 
main une croix, au-dessus de laquelle était une colombe, 
et foulant aux pieds un aspic, un lion, un basilic et un 
dragon. Ce tableau était à peine terminé qu'il fut 
souillé de boue. Un soir, Rienzo alla le voira la dérobée; 
le mépris avec lequel les Romains l'avaient traité lui 
causa une profonde douleur, il comprit qu'il devait 
abandonner tout espoir de les soulever en sa faveur, et, 
après avoir prié ses amis de faire briller, durant une 
année, une lampe devant ce tableau, comme devant unr 
image sainte, il quitta Rome. (Janvier 15414.) 

Le pape avait appris avec une satisfaction bien com- 
préhensible la chute de Cola di Rienzo, ainsi qu'en 
témoigne la lettre suivante, adressée par lui à son pro- 
tégé, l'empereur Charles IV, et .aux électeurs épiscopaux 
(2 février i 348) : « Cet homme, qui a porté des lois nou- 
velles au mépris des lois existantes, comme s'il était 
empereur; qui a cherché à renverser le chef de l'Église 
et à bouleverser la ville de Rome ; qui a eu l'audace de 
révoquer toutes les concessions faites dans le cours des 
siècles par le peuple romain; qui rêvait, lui le dernier 
des mortels, la pourpre impériale; et qui a accordé ou 
offert aux cités italiennes des voix dans le collège où 
devait être élu un nouveau césar; cet homme, qui a 
blasphémé contre l'Église fondée par Dieu lui-même et 
que nous avons vainement tenté, par tous les moyens, 
de ramener dans le sentier de la vertu, a été dépouillé 
de tous les titres, de toutes les fondions qu'il avait injus- 
tement acquises, et chassé honteusement de Rome, par 



COLA DI MEMO FUGITIF. 247 

Celui qui résiste aux orgueilleux et protège les faibles. 
Notre légat Ta privé de sa charge et Ta condamné 
comme suspect d'hérésie. » 

En effet, Bertrand, se conformant aux ordres reçus 
d'Avignon, venait de réunir à Montefiascone une assem- 
blée composée des membres du clergé et de la noblesse 
de la province, auxquels furent adjoints les représen- 
tants des principales villes soumises au Saint-Siège. 
Rienzo fut invité à se présenter devant ce tribunal, « afin 
d'y défendre toute sa conduite depuis le jour où il s'était 
emparé du pouvoir et de prouver, s'il le pouvait, que 
Clément VI s'était montré injuste à son égard. » Ber- 
trand eut soin de s'engager à ne pas attenter à sa liberté 
tant que durerait le procès, afin que le tribun ne pût 
prétexter sa défiance envers le Saint-Siège pour se dis- 
penser de comparaître. On conçoit que Rienzo s'abstint 
de venir et ne se fit même pas représenler, car l'arrêt 
des juges choisis par le légat ne pouvait être' douteux. 

Après l'avoir attendu quelques jours, le tribunal le 
déclara contumace, le priva à toujours de ses fonctions, 
de ses dignités, de ses titres, et confirma le jugement 
prononcé contre lui, en raison des illégalités et des abus 
de pouvoir que lui reprochait l'Église. Cette sentence 
fut portée à la connaissance du peuple par tous les 
moyens dont disposait le légat. 

Peu après, Bertrand provoqua une autre condamnation 
d'un caractère encore plus grave : un soupçon d'hérésie 
pesait sur le tribun, au dire de ses ennemis, à cause de 
certaines paroles imprudentes qui lui étaient échappées, 
et notamment en raison de son assertion que Rome et 
l'Église étaient indissolublement unies. Le légat assigna 
donc Rienzo à comparaître devant un tribunal com- 



••-c .r M aia a i ht-nr m* h Tr*r~a*»t. aàn de >e laver 
:* - • a^u^imu las- iv w* CD*- il 7-rrmï*-ne foi<- 
l. «m- n- *.:-il -ji~~^ *îniiri »*<l >^ ■>-.**•< <pi~ïl avait 
?*i>-^ î« -:— . : i ;..r*iiLi> nitt*»CTK "i*»-^ <^K>jre, alin de 
vvur» £ * .• — i»^- uit* u-nit**^ iiiîBr* ôe se justifier; 
*w;i. ; ^r ■•ans unifia*'. ratto*: c l-xù raiso* de son 
.-* :.- » ï ii...u-î •*. -mnai:i^ ~ /«oMnmaiiiait de 

r e- - -:u-ui wjii *r L'ifïTPsfi- Kienm ne fui 
• i ..«aiir -««m* ir~unu* un* :«> \iri m par lecardï- 
v.j, -•••v.:-. :- i::ii> u-s» :u-riar>.i.!ir.r> -ui Citent tout 
». .> - .;^ *n« »:i . •• u ^-rioi**? <?<*l r-**orfut, comme 

, *-** i». ii- i'i.:u l»t«n»*« 3-^a-r >V.«*it rendu par 
t> ■ : V/ :^ »ii ^Mi ix. i*^ t* r •. j^- lk»njrrie venait 
% " -.:*•■"* ^-i^ -rnri'r «• •*••*» s:ii» y l> janvier )- 11 
-• *.:;. ^« .i» m. -^ *«i ^•.mlt. l. :c«dîi de l'aider à 
^.-Aïn*. .r** ~ Ni. .t . m* lnLfr l'Lra : *•-:** !ir donnée en 
■ . m .i: -v^ i.-s !.• -.i hr:d" .: f>rt him ces ou- 
*--l:— ** * "*-•*.!. *• i-Oiiii i si o>«r; mais* occupé 






is -.-injiuVf^ "• ."Ttui. à ;»-> tard la réalisa 
. £ »*^ »■* - -:> a- 3Ltrv«?K ^t-tn^a: M. informé de sa 
»— ^ *\-: t \.,'u\ nor^ra. s»a x^r. >* ne rien négiî-, 
^-* *\ *i.~ : ï** a uii»c*-»iii:^ m "jc c ->'•- trime il commet- 
. -i; »i ^ i . . in : .rv tf .*\iu.i,. <•: :. err-oùmit même 
, .«^^i** >*ur -v- -»î^ -*:<•"* r*i«?-.-e« Celte lettre est 
fc u ^ n^i "^v , . : ,i. j, L V i# fi: :anenne à Xaples, 
* * \ . uiîv î a» j.)«2awt/ihx»:- îOfyir^îaniBwnt sa nou- 
i - ,* «miiii; ;v >-.!,; tx z*L?z\*è a BaHetta, pour 



% ».:s ^*^ rtrntr >%u -^ -# «2^*; 1 \xu**rs^ ^w MO* smUc pour- 




COLA DI RIENZO FUGITIF. 249 

La cause de celte fuite précipitée était l'apparition 
dans le sud de l'Italie d'une épidémie terrible qui, après 
avoir désolé toute l'Asie, s'était propagée de proche en 
proche et venait, par suite de l'imprudence de quelques 
marchands, de faire son apparition eu Italie, où elle 
prit le nom de peste noire, cl causa les plus grands 
ravages. Pisc, Gènes, les porls du royaume de Naplcs, 
furent les premiers où éclata la maladie, vers le mois 
d'avril 1 ; de là, elle s'étendit à toute la contrée, pnssa 
en Sardaigne, puis dans les autres îles et sur les cotes 
de la Méditerranée ; seule, la ville de Milan fut épargnée, 
ainsi que quelques autres petites localités situées au pied 
des Alpes. L'année suivante, la Savoie, le Dauphiné, la 
Bourgogne, furent dépeuplés par le fléau, qui fit aussi 
un grand nombre de victimes en Espagne; on put 
croire un moment que le reste de l'Europe serait épargné 
et que la maladie disparaîtrait sur place, mais elle re- 
prit en 1550 avec une nouvelle intensité et gagna le 
nord de la France, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, puis 
elle parcourut l'Allemagne, la Suède et la Norvège; 
l'Islande resta presque sans habitants, et, trop faible 
pour défendre son indépendance, tomba définitivement 
sous le joug des Danois. Enfin cette épidémie s'éteignit 
dans les steppes de la Russie, après avoir décimé toute 
l'Europe. Bien qu'elle ne sévît jamais plus de cinq mois 
dans un même endroit, elle fil plus de soixanic-dix 
mille victimes à Florence, selon Arélin*; cent mille à 
Venise 3 ; soixante mille à Gènes; autant à Naples, où se 

1. Les années précédentes avaient été signalées par des disettes géné- 
rales et une mortalité fort élevée. 

2. Cent mille selon Boccaee. 

5. Les historiens racontent que le grand Conseil fut réduit de mille deux 
cent cinquante membres à trois cent quatre-vingls. 



450 COLA Dl RIENZO. 

trouvait alors Roccace; à Pise, il y eut jusqu'à cinq 
cents morts par jour, de même qu'à Orvielo, qui comp- 
tait cependant moins d'habitants; Rome fut relative- 
ment épargnée. A Paris, il périt cinquante mille per- 
sonnes; Avignon fut tout particulièrement éprouvé; 
Laure y succomba au fléau. 

On estimait qu'en France le tiers de la population 
avait péri; en Italie, la moitié; en Pologne, les trois 
quarts; en Angleterre, les neuf dixièmes; certaines 
villes devinrent presque désertes, comme Marseille ; on 
trouva en mer des navires dont tout l'équipage, jusqu'au 
dernier homme, avait péri 1 . 

La terreur qu'inspirait ce fléau redoutable eut pour 
résultat de provoquer partout un redoublement d'ardeur 
religieuse. C'est ainsi que beaucoup de gens consacrè- 
rent leur fortune à des fondations pieuses; qu'à Flo- 
rence on distribua plus de trente-*cinq mille florins aux 
pauvres; qu'à Rome on construisit, avec les offrandes 
des fidèles, l'escalier de marbre qui conduit à Sauta 
Maria Àracœli, et que la confrérie de l'image du Christ 
put élever un hôpital près du Lalran; c'est ainsi qu'en 
Allemagne il se forma des troupes qui parcouraient les 
villes et les campagnes en chantant des cantiques et 
en se frappant mutuellement avec des fouets de cuir, 
jusqu'à ce que le sang coulât, d'où le nom de flagellants 
qu'on leur donna. Les dévots ou flagellants devaient 
jurer de se confesser d'un cœur sincèrement contrit, de 
pardonner à leurs ennemis et d'obéir à leurs chefs du- 
rant les trente-quatre jours que durait la pénitence; il 
leur fallait également prouver qu'ils avaient au moins 
quatre deniers à dépenser par jour. Les prêtres étaient 

1 . Voir Appendice, a* V. 



4 




iiKT» «ARIA ARACŒ11 



COLA DI R1ENZO FUGITIF. 251 

exclus de celte confrérie, qui avait d'ailleurs été créée 
en raison de la méfiance qu'inspirait l'absolution don- 
née, peut-être trop facilement, par l'Église à ceux qui 
venaient lui demander le pardon de leurs fautes. 11 était 
défendu aux flagellants de recevoir des aumônes, de 
passer plus d'un jour dans un même lieu, de prendre 
aucun repos ; ils portaient une croix rouge à leur cha- 
peau et un fouet à leur ceinture, et allaient de ville 
en ville, se livrant aux pratiques les plus étranges 1 ; 
une de ces bandes traversa toute l'Allemagne, recru- 
tant partout des prosélytes '. Mais bientôt les flagellants, 
profitant de leur force, mirent au pillage les pays où ils 
passaient; le Saint-Siège, qui les avait toujours vus d'un 
mauvais œil, ordonna à tous les évêques de sévir contre 
eux 3 et ils ne tardèrent pas à disparaître presque com- 
plèlement. Pourtant cette secte ne s'éteignit tout à fait 
qu'à la Réforme *. 

La peste eut aussi pour conséquence un grand relâ- 
chement dans les mœurs, ainsi qu'un renchérissement 
extraordinaire de tout ce qui est nécessaire^ la vie, car 
les survivants, devenus subitement riches par suite 
des héritages qu'ils avaient faits, ne voulaient plus 
s'adonner à aucun travail et ne songeaient qu'à se 
livrer au plaisir. 

i. Arrivés à Spire, par exemple, ils se rangèrent en cercle, quittèrent 
leurs chaussures, se dépouillèrent de leurs vêtements, ne gardant qu'une 
espèce de jupon qui leur descendait de la ceinture aux pieds; ils se 
mirent ensuite à tourner autour de l'un d'entre eux, s'arrélant parfois pour 
se prosterner et se frappant les uns les autres avec de longs fouets, garnis 
de pointes de fer; puis ils chantèrent des prières et des litanies et re- 
commencèrent leur ronde et leurs flagellations. 

2. lis étaient plusieurs milliers quand ils passèrent a Strasbourg. 

3. Le 20 octobre 1349. 

A. 11 y avait déjà eu des flagellants au neuvième siècle et au treizième, 
en Italie; l'Église les combattit toujours avec énergie. 



À 



a- 4 



i < >i\ Dl RIENZO. 



Rien*» échappa à la mort. Abandonné par son prolec- 
tewr. il était retenu dans les environs de Rome et y en- 
tretenait Je< relations fort actives avec ses amis, qui 
reprenaient chaque jour plus d'influence, car la misère 
iiu pmple ne faisait qu'augmenter : les barons se mon- 
traient plu* Uranniques que jamais, et les sénateurs, 
Bert«»Mo Or<ino et Luca Savello, n'employaient leur 
autorité qu'à cou\rir les méfaits de leurs partisans. 

Le pape* informé du mécontentement des Romains et 
d*-* menées de Rienzo* éeri\it à son nouveau lé*rat, 
Annihaklo Oceano 1 . de la famille des Ànnibaldcsclti, 
.il no\euibre 15-lSl, que, puisque le tribun eberebait 
par dos machinations ténébreuses et des promesses 
mensongères a entraîner dans sa chute ceux qui Pécou- 
t*ient % il devait faire publier partout les condamnations 
prononcées contre lui, et lancer Tanatlièine sur qui- 
conque lui donnerait asile ou même, connaissant sa 
retraite, ne la révélerait pas; il lui enjoignait, en outre, 
île conclure des traités d'alliance avec les républiques 
de Pérou*?, de Sienne, de Florence, afin de pouvoir, le 
cas échéant, re|»ou<ser par les armes les tentatives du 
proscrit. « Nous vous recommandons, disait en termi- 
nant Clément VI, de veiller avec soin à l'application im- 
partiale des lois, à la juste répartition des impôts et au 
maintien de Tordre et de la sécurité .> ; c'eût été assuré- 
ment le meilleur moyen de prévenir le retour du tribun, 
si seulement le légat avait pu mettre en pratique ce 
<a«e conseil. 

!. Ceccano, renouimê pour son savoir, fut d abord arch évoque de 
Y»|iles (1520-1337), puis évèque de Tusrulum ( 1527-1 550) ; Clément VI 
a> ait en lui la plu» grande confiance et le chargea même de ménager une 
hè\e entre les nus de France et d'Angleterre. 



COLA DI RIENZO FUGITIF. . 253 

Le tribun venait précisément de trouver un auxiliaire 
précieux clans Werner d'UrsIingen, que les Italiens ap- 
pelaient le duc Guarnieri. Cet aventurier, qui s'intitulait 
lui-même « l'ennemi de Dieu, de la justice et de la 
miséricorde », et qui méritait bien ce titre, était venu 
en Italie quelques années auparavant, appelé par la 
république de Pise, contre laquelle il n'avait pas tardé 
à tourner ses armes; après lui avoir fait payer une 
contribution, il parcourut la Toscane, la Romagne, ra- 
vageant impitoyablement les campagnes et rançonnant 
les villes jusqu'à ce qu'enfin Taddeo Pepoli, avec l'aide 
des seigneurs voisins, lui fit repasser les Alpes, non 
par la force, il est vrai , mais en achetant fort cher sa 
retraite. Werner revint en Italie avec Louis de Hongrie 
el combattit tantôt pour lui, tantôt pour la reine Jeanne, 
pillant indistinctement les villes amies et ennemies, 
emmenant les hommes et les femmes (Rienzo dit lui- 
même que l'armée de Werner traînait à sa suite plus 
de cinq cents femmes arrachées à leurs couvents et 
déshonorées par ses soldats), et ne laissant que ruine cl 
désolation sur son passage. Après le départ de Louis, il 
s'était dirigé du côté de Rome, dans l'espoir de piller 
les riches cités de la Toscane; mais Florence, Pérousc, 
Arezzo, se liguèrent contre lui et lui opposèrent une 
petite armée. Werner n'osa pas l'attaquer et se rejeta 
sur les. terres de l'Église; Clément VI prit alors à sa 
solde les troupes réunies par les républiques toscanes, 
cl, avec l'aide des barons romains, le condottiere fut 
repoussé jusqu'en Campanie. C'est là que Cola di Rienzo 
alla le trouver; ses promesses le décidèrent facilement 
à lui prêter main-forte pour rentrer à Rome, mais 
Werner n'était pas homme à s'engager dans une expédi- 



j 



r>4 ijjU 14 RLENZO. 

tkm île iv ceore >ans être certain qu'il recevrait la 
recom|*»ose de ses services; il exigea donc que le tribun 
lui pavât d'avance une partie de la somme promise. 
Cette demande ne fut pas san> embarrasser grande- 
ment Rienxo; néanmoins il jiarvint à se procurer à 
Rome l'argent nécessaire, et un de ses frères fut charge 
de le lui porter: mais la fortune lui était décidément 
contraire* car son frère s'enfuit avec l'argent. (Juin ou 
juillet I5fa.i 

Rienzo renonça alors momentanément à ses rêves 
ambitieux et alla chercher un asile auprès des spiri- 
tuels, dont il partageait les illusions, les doctrines et la 
haine contre le Saint-Siège. 




CHAPITRE XIX 



LES SPIRITUELS 

Les spirituels 1 (viri spiriluales) ou frères de la stricte 
observance, fuyant la haine des papes et les persécu- 
tions dont ils étaient l'objet, vivaient, pour la plupart, 
perdus dans ces hautes montagnes qui s'élèvent à l'est 
de Rome et dont les cimes, âpres et dénudées, conser- 
vent bien avant dans l'été les neiges hivernales 1 . La, 
ils pouvaient se livrer en toute tranquillité à leurs 
méditations pieuses, à leurs rêveries sur l'avenir du 
monde et aux austères pratiques dont saint François 
d'Assise 3 leur avail donné l'exemple. 

On sait que saint François recommandait surtout à 
ses disciples d'observer rigoureusement le troisième 
des vœux monastiques, le vœu de pauvreté*. « Vous ne 
devez rien posséder, leur disait-il, pas même en héri- 
tage; j'ordonne aux frères de ne recevoir aucune mon- 



\ . On donnait également ce nom aux valenliniens gnosliques et aux 
disciples d'Amaury de Bène. 

2. Les principales montagnes de ce groupe sont : le mont Velino, 
'2188 mètres d'altitude; le ftlorrone; le mont Majella, 2793 mètres; le 
Gran Sasso d'Italia, dont le plus haut sommet atteint 2900 mètres. 

3. On lui avait donné le nom de François, parce qu'il parlait le français. 
Assise se trouve en Ombrie, à Test de Pérouse. 

A. Le$ deux autres sont la chasteté et l'obéissance. 



*W 0*A H RIESZO. 

nakv. ni pour eux, ni pour une tierce personne. » II les 
appelait . chevaliers «le la pauvreté » ou encore « frères 
mineurs * en signe d'humilité, et exigeait de tous ceux 
qui \ ou talent lo suivre une désapproprialion complote. 
Malgré le renom de sainteté et l'autorité dont jouissait 
saint Françoi>, il lui fallut bien des prières pour obtenir 
d'Innocent 111 qu'il autorisât un ordre fondé sur des 
maximes au>si sé\ènes et aussi peu en harmonie avec 
les doctrines qui prévalaient alors à Rome; encore le 
pape ne le lit-il que verbalement. 

Certains disciple*» de saint François, entre autres 
Antoine de lVuloue, exagérant et dénaturant peut-tMrc 
les idées du maître, comme il arrive si souvent, ren- 
dirent la stricte observation de sa règle presque impos- 
sible; £lic de Cortone, au contraire, et ses partisans 
souhaitaient plus de tolérance et pensaient que leur 
ordre n'acquerrait jamais ni extension ni puissance, si 
Ton en soumettait les membres à des devoirs trop étroits 
et trop durs. Ainsi, du vivant mémo de saint François, 
naquirent ces divisions qui devaient, pendant si long- 
temps, partager ses disciples en deux sectes irréconci- 
liables. 

Lorsque saint François d'Assise eut abdiqué la direc- 
tion de son ordre par esprit d'humilité, ce fut Élie de 
Cortone qui lui succéda ; néanmoins les doctrines des 
rigoristes prévalurent et saint François, qui les approu- 
vait, réforma lui-même, en la rendant plus rigide 
encore, la règle qu'il avait primitivement donnée cl qui 
était presque une paraphrase du Discours sur la Mon- 
tagne; le pape Honoré III consentit cette fois à confir- 
mer la nouvelle règle. (Bulle du 30 octobre 1223.) 

Trois ans après, saint François mourait (4 octobre 



LES SPIRITUELS. 257 

• 

4226) à Portiuncola 1 , non sans avoir reçu, dit-on, 
comme une dernière consécration et une preuve de la 
divinité de sa mission, des stigmates qui rappelaient 
les blessures du Christ, dont il s'était fait l'apôtre clo- 
quent et enthousiaste. 

Lui mort, les deux tendances qui partageaient ses 
disciples, ne firent que s'accentuer : ÉliedeCortone pré- 
tendait que ceux-là seuls étaient astreints à la stricte 
observance de la règle de saint François, qui se 
croyaient ses égaux en piété; c'était en affranchir tous 
les frères mineurs. Il fut, à la vérité, déposé par Gré- 
goire IX; cependant ce pape autorisa les franciscains, 
en 1231, à posséder, non pas, il est vrai, directement, 
mais par l'intermédiaire de personnes probes et pieuses; 
un peu plus tard (1245), Innocent IV supprima cette 
restriction, en déclarant qu'en réalité le Saint-Siège 
était le véritable possesseur de tous les biens que pour- 
raient acquérir les frères mineurs. Ces concessions 
furent regardées par beaucoup de franciscains comme 
manifestement contraires à l'esprit de leur règle; ren- 
chérissant sur les maximes professées par leur fonda- 
teur et par Antoine de Padoue, ils se firent un devoir de 
ne rien avoir en propre, pas même le pain du lende- 
main; c'est à peine s'ils consentaient à posséder un vête- 
ment. Leur mission était, disaient-ils, de passer sur la 
terre comme des étrangers, de servir Dieu dans la pau- 
vreté, de ne devoir leur subsistance qu'à la charité de 
leurs semblables, et de vivre dans l'abstinence la plus 
complète et la contemplation. Comme conséquence de 
ces doctrines, ils blâmaient ouvertement le pape, l'accu- 

1. Couvent qu'il avait fondé. 

17 



258 COLA DI RIENZO. 

san t d'une trop grande tolérance envers les vices du siècle, 
et ils allaient même parfois jusqu'à affirmer qu'une 
modification profonde de l'Église était inévitable et pro- 
chaine. En même lemps, ils se prirent à exaller saint 
François, à le considérer comme un nouveau Christ 
venu pour sauver l'Église et les hommes, à l'adorer 
enfin à l'égal d'un Dieu. 

C'csf vers cetle époque que des franciscains divulguè- 
rent certains écrits de Joachim de Flora 1 , qu'un vieil 
abbé joachimile leur avait confiés dans un moment de 
danger. Or Joachim, surnommé le prophète (1130? 
1202), qui passait pour avoir accompli de son vivant 
et après sa mort plus d'un miracle surprenant et qui, 
après une vie pleine de péripéties, s'était éteint, en 
odeur de sainteté, dans un recueillement profond et 
presque dans l'extase, avait précisément répandu dans 
ses ouvrages un certain nombre de prophéties dont 
s'emparèrent avidement tous ceux que mécontentait 
l'état actuel de l'Église et du monde, car elles sem- 
blaient promettre une réforme prochaine du clergé et 
un renouvellement de l'univers entier*. 

La Trinité, disait-il, n'est pas composée de trois per- 
sonnes coexistant dans une même substance, mais de 



1. Flora, vallée située dans les montagnes de la Calabrc. 

2. On attribuait à l'abbé Joachim, avec plus ou moins de raison : un 
livre sur la concordance de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui lui 
aurait été révélé par Dieu lui-même ; une explication de l'Apocalypse ; 
une réfutation du traité de Pierre Lombard sur le mystère de la Trinité, 
dans laquelle on releva plus tard plusieurs propositions que le concile 
du La Iran condamna comme hérétiques en 1215. Néanmoins, la foi de 
Joachim ne fut pas suspectée et, par deux fois, Honoré III déclara qu'il 
était « un bon catholique »; il fut même canonisé. Longtemps après, les 
moines de Tordre de Cileaux, dont il s'était séparé, l'accusèrent d'hérésie 
et obtinrent du pape qu'on poursuivît ses disciples. 



LES SPIRITUELS. 259 

trois êtres étroitement et indissolublement unis par l'ef- 
fort de leur consentement et de leur volonté et qui gou- 
verneront successivement la terre. Le règne du Père a 
pris fin lors de la venue du Christ, et le règne du Saint- 
Esprit succédera à celui du Fils ; autrement dit, le monde 
passera par trois états : celui de la chair, celui de la 
chair et de l'esprit, et enûn celui de l'espritdurant lequel 
le Saint-Esprit achèvera l'œuvre commencée par le 
Christ 1 • Chacune de ces trois périodes durera quarante- 
deux générations, de même que la première pendant 
laquelle se sont succédé quarante-deux patriarches. 
Suivant ce calcul, l'avènement du Saint-Esprit aurait dû 
avoir lieu vers Tan 1260; mais cette transition du 
deuxième au troisième état ne devait pas se faire brus- 
quement; elle serait annoncée par des révolutions, des 
guerres et par l'apparition de plusieurs antéchrists, 
dont l'un monterait sur le trône des papes. « Après ces 
déchirements, disait Joachim, le Saint-Esprit régnera 
sans partage sur le monde, et l'humanité pourra se 
livrer en toute tranquillité à l'ineffable joie de con- 
templer la Divinité dans son essence; ce sera son der- 
nier état; bienheureux ceux qui, par la prière et par 
une dévotion profonde, peuvent y précéder leurs sem- 
blables. » 

Joachim eut beaucoup de disciples, qui se répandi- 
rent dans toute l'Italie attendant patiemment la venue 
de l'ère nouvelle, car ces doctrines, pour étranges 



1. N'est-il pas curieux de voir l'abbé de Flora se rencontrer avec 
M. Auguste Comte qui a également proclamé que le monde passerait par 
trois états successifs, formant, pour ainsi dire, la contre-partie des trois 
étals de Joachim : l'état théologique, l'état métaphysique, l'état scienti- 
fique? 



H UENZO. 

Ta>Lies n.;»us paraissent , étaient bien en harmonie avec 
l\<2\ ■>*> esprits dans cette période troublée; longtemps 
les ; vxhimites crurent que l'empereur Frédéric était le 
précurseur qui devait assurer Tavènement du règne 
2:avYJ: aussi. lorsqu'il mourut, la déception fut-elle 
zr:- ** parmi eu*. Ouelquesnins renoncèrent publique- 
m* ni i Irurs. i"u>ion>; les autres, qui étaient fort nom- 
lct--x. esjwant sV-tre trompés dans leurs supputations, 
c;r:::vjèrent à attendre les bouleversements prédits par 
ivur j-rv-i-vîe 1 . 

Cf -sî i* >rs que furent divulgués, comme nous l'avons 
,:;:• «r-vlns ouvrages de Joachim, demeurés inconnus 
v*:uV..tj: le recain de popularité que celte publica- 
;,;- v*"u: à ses doctrines, amena un assez grand 
r;rr : re ce fi-anei<cains dissidents à se ranger parmi les 
i;:^::*^ de l'abbé de Flora. Saint François n'avait-il 
pas pi\\::t des temps nouveaux, comme lui? n'avait-il 
iv*> exhorté ceux qui le suivaient à vivre dans l'absti- 
r*r\v. le dénuement, le mépris des choses humaines 
c: «a o;:;:em;\atKui*? Les joachimites et les franciscains 
avaient pour leurs fondateurs une égale vénération; 
leurs ùlees étaient communes; les deux sectes ne tar- 
dèrent pas à se confondre. Dès lors, la scission dans 
tordre de Saint-Françoisdevint complète el irrémédiable. 
Vu in>tant on put croire que les partisans du renonce- 
ment absolu allaient triompher: Jean de Parme, un des 
leurs* fut élu général de Tordre (1247); mais le pape 
le déposa presque aussitôt et il fut même poursuivi par 



| % le< a*. *v4 tiques «tout Sé^arvlli, brûlé comme hérétique, était le 
%brt\ i>arv Liaient Ww$ espérances et leurs erreurs, en les poussant à 
lY\ti\w; jvwr eut, point de règle, point de vœux, l'amour comme seul 
bieu* U x;< Je cwKtnphtion comme seul but. 



LES SPIRITUELS. 261 

son successeur, Boaavcnlurc, à cause d'un livre qu'on lui 
attribuait, « l'Évangile éternel », qui n'était d'ailleurs 
qu'une réunion de plusieurs ouvrages de Joachim de 
Flora, précédés d'une préface 1 , et qui avait pour véri- 
table auteur Gherardino del Borgo. 

Nicolas III, faisant une subtile distinction entre la 
possession et l'usage, permit aux frères mineurs de 
jouir, en toute liberté, des biens qui leur seraient don- 
nés, et Mattco de Aquas Sporlas, élu général de l'ordre en 
1285, donna lui-même un exemple qui ne fut que trop 
suivi, en cumulant une foule d'offices et en menant une 
vie fastueuse. L'opposition des dissidents n'en devint 
que plus violente; les franciscains y répondirent par des 
persécutions; ils poursuivirent partout leurs adversaires 
comme hérétiques et les firent souvent condamner aux 
châtiments les plus sévères. Néanmoins l'ardeur des 
frères delà stricte observance ne se ralentit pas; ils fai- 
saient chaque jour de nouveaux prosélytes, tant en 
France, où ils avaient pris le nom de frérots, qu'en 
Italie, où on les appelait fralicelli ou spirituels, à 
cause de leur espérance en la venue prochaine du règne 
du Saint-Esprit. 

A l'avènement de Célestin V (1294) qui, sous le nom 
de fra Pietro di Sulmona ou de Pielro del Morrone, avait 
été le chef d'une association de spirituels, les persé- 
cutions diminuèrent; on permit aux spirituels de vivre à 
leur guise, de se vêtir comme ils l'entendraient, car la 
question du vêtement avait donné lieu à d'ardentes dis- 
cussions, et de professer en toute liberté leurs doctrines. 



1. Liber concordiœ novi ac veteris Testament!; Apocalypsis nova; 
Psalterium decem chordarum. 



- 202 COLA Dl RIENZO. 

Les anciens disciples de Pietro prirent le nom de pauvres 
ermites de Céleslin, ou simplement de céleslins', et for- 
mèrent une confrérie importante dont libertin de Casai 
fut le chef. 

Le successeur de Clément V, Boniface VIII, se montra, 
au contraire, fort rigoureux à l'égard des spirituels, 
qui durent se réfugier en Sicile, en Grèce, dans les îles 
de l'Archipel ; un grand nombre passèrent en Allemagne, 
où ils se confondirent avec les béguards qui professaient t 
sur plus d'un point les mêmes opinions. Louis de 
Bavière les prit sous sa protection et choisit même 
parmi eux l'antipape qu'il fit élire à Rome, Pietro dî 
Corhara. C'est en vain que Raimond de Villeneuve vou- 
lut réconcilier les disciples de saint François ; Jean XXII 




venait précisément de donner un nouveau prétexte aux 
attaques des spirituels en supprimant la distinction faite 
par ses prédécesseurs entre la propriété et la jouissance ; 
en 1517, il publia une décrélale dans laquelle il ordon- 
nait aux dissidents de faire une prompte soumission, 
leur rappelant « que la pauvreté est belle, la chasteté 
admirable, mais que l'obéissance est supérieure à ces 
deux vertus ». L'année suivante, il déclara hérétiques et 
apostats ceux qui n'avaient pas voulu se conformer à ses 

1 . lia s'appelaient antérieurement : motiacei morronitli. 



LES SPIRITUELS. 265 

ordres; quelques spirituels furent condamnés à Naples 
par le tribunal de l'inquisition à être battus de verges 
dans les rues de la ville; quatre périrent sur le bâcher 
à Marseille, tandis que d'autres expiaient dans une 
prison perpétuelle leur opposition au Saint-Siège. 

Ces persécutions eurent l'effet accoutumé; les spiri- 
tuels, devenus des martyrs, virent le nombre de leurs 
disciples et de leurs admirateurs croître rapidement; 
réfugiés dans leurs retraites inaccessibles des Àbruzzes, 
ils continuèrent à protester avec véhémence contre le 
luxe et les vices du clergé, à attaquer les papes, qu'ils 
accusaient de perdre l'Église, et à attendre avec confiance 
le règne du Saint-Esprit, en observant dans toute sa 
rigueur la règle de leur fondateur et en vivant au jour 
le jour, dans la pauvreté la plus complète et dans l'extase. 
On prétendait qu'ils ne recherchaient la solitude que 
pour s'y livrer à leurs mauvaises passions, mais le fait 
n'est nullement prouvé; eux-mêmes en disaient autant 
de leurs adversaires et ces accusations réciproques 
prouvent seulement la violence de la haine qui divi- 
sait les disciples de saint François. 

Un moment, les fraticelli espérèrent triompher 
de la papauté avec Louis de Bavière; mais, après la 
prompte retraite de ce dernier, ils durent regagner 
leurs montagnes et furent de nouveau en butte aux 
rigueurs du Saint-Siège. Néanmoins le nombre de ceux 
qui venaient écouter leurs exhortations et partager 
leurs privations continuait de s'accroître; il se formait 
sans cesse de nouvelles sectes : les clarenins mino- 
rités, qui eurent pour fondateurs Pietro di Macerata 
et Pietro di Fossombrone; les césarins; les disciples 
de Jean des Vallées, de Gcnlile de Spolète; les frères 



«f I COU H R1FSZO. 

de l*é!roite observance ; ponr les femmes, l'ordre des 
clarisses; et bien d'autres encore 1 . De plus, les spiri- 
tuels avaient créé, à l'imitation des franciscains, un 
tiers ordre : ttrtim orio de pxnitentia, dans lequel 
étaient admis même les gens mariés. lies tertiaires 
étaient affranchis de la plupart des obligations impo- 
sas aux frères mineurs; ils devaient simplement s'en- 
gagera ne porter que des vêlements de drap commun, 
sans ornements, ni tout blanc ni tout noir, à faire 
abstinence deux ou trois fois par semaine, à communier 
au moins trois fois par an et à se prêter assistance en 
Unité occasion \ 

Cest à ce tiers ordre que Rienzo étant marié dut 
s'aftilier. Il choisit, pour y habiter, le mont Majella, 
où \i\ait l'un des chefs des fraticelli, Micaele di Monte 
Àiyvlo*; là, s % associant à toutes leurs pratiques reli- 

I, Les fsrtxùftt «a patarêens, également fort nombreux en Italie à cette 
ecwç-je. ir<ra»»&*. k-ar dooi mi diacre Ariaide de Mibn, surnommé Palan n, 
jiitvy ^s M LiSuit le quartier des chiffonniers « pataria ». Ce diacre, 
%$*~ mu;: m oennoe siècle, avait énergiquement protesté contre la de- 
•Yss* ti:w as\ r r*îrvs de se marier ; ses disciples embrassèrent des doc- 
tr-aes ^ :wrecl rvpitêes berniques, et le nom de pa tarin, devenu mé- 
ytvsiït, s'*:;i.*ua à tous ks schismatiques et, par conséquent, aux 
<r» :«.r-v^ Le* ci'Jures, eia^érant le dogme chrétien, croyaient, comme 
** swutnm de Ivrttetre, à deux principes opposés : le bien et le mal, 
r«<rc «s $*taau èfiWtnent puissants, et se disputant sans trêve la domina- 

£> la crwsk* de ces membres biques, due à saint François lui-même 
l±?i . fat une des priociples causes du développement extraordinaire 
^ue r*ra IVwlre dès son début : quarante ans après la mort de leur fon- 
4*v%a\ <w e>imuit a deux cent mille le nombre des franciscains et 
a feuiî eretf* o lui de leurs couvents. Le tiers ordre avait des ramifica- 
ïkw d>n> Kmte l'Europe et soutenait partout les intérêts de Tordre ; c'est 
à hà q:;*n «l^t b création du crédit mutuel. L'empereur Charles IV, saint 
lv«c$H Rbuche de Castille, Marguerite de Provence, en firent partie. Plus 
tard, un certain nombre de tertiaires voulurent vivre en communauté et 
pnrwit l'habit monastique. 
3 Ibas un procès de l'inquisition, à Bologne (436i), il est fait mention 



LES SPIRITUELS. 265 

gieuses, partageant leur dure existence, cachant surtout 
avec soin son nom et son passé, il menait la vie d'un 
anachorète; voici, au reste, comment il décrit lui- 
même ses compagnons ' : « Ces ermites sont des pauvres 
d'esprit, qui, morts au monde et ne vivant plus qu'en 
Jésus-Christ, observent non seulement la loi, mais aussi 
les conseils de Dieu ; ils ont vendu et distribué aux pau- 
vres tous leurs biens, ils se contentent de deux vête- 
ments d'étoffe grossière, qui ne les couvrent que jus- 
qu'aux genoux; ils dorment sur la paille, souvent même 
sur la terre nue, ils ne veulent jamais toucher une 
pièce d'argent, ne sachant pas, disent-ils, si le Christ 
confia sa bourse à Pierre ou à Judas; car s'il l'avait 
donnée à ce dernier, ce serait une preuve de son 
mépris pour les richesses et ses disciples devraient 
suivre son exemple. Pour se séparer du reste du monde, 
ils ont choisi des lieux retirés et de sombres forêts ; ni 
la cupidité, ni l'ambition, ni l'envie, ne hantent jamais 
leur cœur; ils ne font point montre d'une fausse piété, 
mais professent une réelle humilité; la patience, la 
gaieté, l'innocence, sont unies chez eux à une profonde 
dévotion. Leur nombre est grand, il le serait plus encore, 
si le pape ne leur faisait une guerre impitoyable. Qu'ils 
soient fils de barons ou de roturiers, qu'ils sortent des 
universités ou de l'Église, ils savent se contenter de peu 
et reviennent pleins d'allégresse, à travers la neige, les 
torrents et les précipices, lorsqu'ils ont pu obtenir un 
morceau de pain ou de fromage, trouver un peu de bois, 
ou bien quelques maigres légumes. Si l'un d'entre eux 

de trois sectes différentes de spirituels : les frères délia Povera Vita ; les 
frères del Ministro ; les frères di fraie Angclo. 
1 . Discours : Super eloquio caritatis. 



266 COLA M MEMO. 

est insulté ou frappé, il ne doit rien manger avant 
d'avoir adressé à Dieu une prière spéciale en faveur de 
celui qui Ta maltraité. Une fois par semaine au moins, 
le jeudi d'ordinaire, ils se retirent en un lieu écarté, et 
là, de complies jusqu'à vêpres le lendemain, ils médi- 
tent sur la Passion de Notre- Seigneur, en se frappant la 
poitrine avec des cordes et des chaînes et en versant des 
torrents de larmes. La philosophie, la médecine, leur 
sont inconnues; jamais ils ne chantent, car mieux vaut, 
suivant eux, chanter ïivec le cœur qu'avec les lèvres. 
Ils jeûnent souvent, ils prient presque toujours pour 
écarter d'eux le démon. Sans que jamais un sourire no 
paraisse sur leur visage, ils sont pleins de joie. Quel- 
ques-uns ont accompli des miracles. Parmi eux, j'ai vu 
des nobles, des barons, et môme des membres de la 
famille Colonna, qui, renonçant à tous les biens et à 
toutes les jouissances de ce monde, ne vivent que d'au- 
mônes et prodiguent les bonnes œuvres. Et pourtant 
ces pauvres, qui se conforment si exactement à l'esprit 
de l'Évangile, sont poursuivis par le pape et par l'inqui- 
sition! vie de privations et de recueillement, qui 
procure l'immortalité 1 vie angélique, que seuls les 
amis de Satan peuvent blâmer! » 

Le nouveau zèle de Cola di Rienzo fut si vif qu'il son- 
gea un instant à se rendre en terre sainte avec un de 
ses compagnons, fra Andréa, et quelques autres frati- 
cclli; mais il ne donna pas suite à ce projet. D'ail- 
leurs le tribun n'avait pas aussi complètement renoncé 
qu'il voulait le faire croire, qu'il le croyait peut-être 
lui-même, à l'espérance de ressaisir le pouvoir : un de 
ses ennemis, ayant découvert sa retraite, la révéla à 
l'archevêque de Naples, Giovanni Orsino, celui-là même 



s 



LES SPIRITUELS. 267 

qui l'avait couronné le i 5 août ; l'archevêque, jaloux sans 
doute de faire oublier sa complaisance passée envers 
Rienzo, résolut de le livrer à Clément VI, qui venait pré- 
cisément de renouveler à Ceccano Tordre de poursuivre 
activement le tribun (12 juin 1349). Dans ce dessein, 
Giovanni fît savoir h Rienzo que le pape, éclairé sur ses 
véritables intentions, désirait l'absoudre et lui rendre 
le gouvernement de Rome; il l'invitait, en conséquence, 
à se présenter devant lui. Rienzo accueillit avec joie 
cette offre et se dirigeait sans méfiance vers Naplcs, 
lorsqu'il apprit que l'archevêque, soupçonné d'être de 
connivence avec le roi de Hongrie, venait d'être jeté 
en prison et dépouillé de tous ses biens par Louis de 
Tarante. Il rebroussa donc chemin et retourna dans sa 
solitude, où l'un de ses amis lui apprit peu après le 
complot dont il avait failli être victime 1 . 



i. Les fratteelli, qu'on appela aussi un peu plus tard bisocchi, conti- 
nuèrent d'exister jusqu'au concile de Constance ; quelques sectes même 
ne s'éteignirent que longtemps après ; en 1421, il se forma une nouvelle 
confrérie appelée « de l'opinion », parce qu'elle soutenait l'étrange opinion 
que le pape Jean XXII avait été frappé de mort en 1324, a la suite de sa 
décrélale relative à la pauvreté du Christ et des apôtres, et que, par consé- 
quent, toutes les condamnations prononcées postérieurement par lui contro 
les spirituels et leurs doctrines étaient nulles. En 1466, Paul II dut sévir 
contre celte secte qui prenait une importance inquiétante. 



CHAPITRE XX 



ROME DE 1348 A 1350 — LE JUBILE 

Le cardinal légat et les barons, aussitôt rentrés à 
Rome, s'étaient empressés de rétablir le gouvernement 
sénatorial tel qu'il existait auparavant. 

Deux sénateurs furent nommés, Luca Savello et Ber- 
toldo Orsino, représentant comme toujours les partis 
qui divisaient la noblesse; sans tenir compte des ensei- 
gnements qu'aurait dû leur donner la récente révolte 
du peuple romain, ils suivirent en tout l'exemple de 
leurs prédécesseurs. La justice redevint partiale, les 
coupables retrouvèrent un abri inviolable auprès des 
barons, les crimes se multiplièrent, les roules furent 
de nouveau infestées de brigands ; des rixes sanglantes 
éclataient à tout propos dans les rues de la ville. 

Six mois ne s'étaient pas écoulés, que Rome était 
retombée dans l'état d'anarchie d'où la fermeté et 
l'équité du tribun l'avaient tirée. Le peuple, plus mal- 
traité que jamais, se plaignait hautement, comme nous 
l'avons vu. Clément VI, redoutant quelque soulèvement, 
se décida à nommer un étranger, Olton, citoyen de 
Milan, sénateur unique. (Avril 1348.) 

On ne sait rien sur Otton, si ce n'est que son admi- 
nistration n'eut pas, à ce qu'il semble, le résultat 



ROME DE 1348 A 1550. — LE JUBILÉ. 269 

qu'en attendait le pape, car l'année suivante (1349), 
Clément VI désigna deux sénateurs romains, peut-être 
sur la prière des Romains eux-mêmes, qui avaient 
envoyé à Avignon, comme ambassadeur, un certain 
Paolo Capoccio. (Janvier 1349.) 

Les nouveaux sénateurs furent Niccolô de 9 Xanli et 
Guido di Francesco ; ils étaient en fonction en juillet, 
ainsi qu'en fait foi un acte dressé au nom de la corpo- 
ration des drapiers et contresigné par eux. Le pape 
envoya en même temps à Rome, pour le représenter, 
le cardinal Ànnibaldo Ceccano 1 . Le légat passa le 22 fé- 
vrier à Modène ; il dut par conséquent arriver à Rome 
dans les derniers jours de ce mois. 

Le 9 septembre, vers neuf heures du matin, un 
tremblement de terre, tel qu'on n'en avait pas vu de 
semblable depuis des siècles, désola l'Italie centrale 
et méridionale 1 : à Naples, la façade et le campanile 
de l'église cathédrale furent renversés, divers autres 
monuments endommagés, mais il n'y eut pas mort 
d'homme; il n'en fut pas de même à Àquila et au 
mont Cassin; à Averse, également, une foule de fidèles, 
soldats allemands pour la plupart, périrent écrasés sous 
les décombres d'une église où ils étaient allés entendre 
le service divin; TApulie fut bouleversée, et à Pérouse, 
nombre d'édifices et de maisons s'effondrèrent. 

Mais ce fut à Rome que le cataclysme sévit avec le 
plus d'intensité. « On a vu tomber, disait Pétrarque, 
ces énormes édifices que les étrangers ne pouvaient 

1. Voir page 252. 

2. 11 y en avait déjà eu un assez violent, le 25 janvier 1348, dont les 
effets s'étaient surtout fait sentir dans le nord de l'Italie, la Vénétie, la 
Lombardie, et jusqu'en Bavière. 



270 COLA DI R1ENZO. 

contempler sans étonnement, et que les Romains dai- 
gnaient à peine regarder; Pline a dit avant moi : « 11 
<c n'arrive jamais un tremblement de terre à Rome, 
« sans que quelque grand événement ne survienne. » 

La tour délie Melitzic, la tour des Conti, furent à 
demi détruites; dans l'église Saint-Paul, une colonne 
de marbre céda, entraînant dans sa chute une partie 
du toit; le campanile de l'église Saint-Pierre s'effon- 
dra; le La Iran et Sainte-Marie Majeure furent forte- 
ment endommagés ; bien des palais éprouvèrent le même 
sort. 

Orvicto subit également quelques dégâts; mais il ne 
semble pas que les ondes sismiques se soient propagées 
beaucoup plus loin. A Modène, par exemple, on res- 
sentit à peine la commotion, et pas du tout en Lo m har- 
die. 

Celle catastrophe, venant si tôt après la peste, tourna 
de plus en plus les âmes vers la dévotion ; de nom- 
breuses donations furent faites aux églises de Rome ; 
des hôpitaux s'élevèrent de tous côtés aux frais des 
citoyens riches et ces calamités eurent au moins ce bon 
résultat, qu'elles donnèrent un nouvel élan à la cha- 
rité. Elles augmentaient aussi le désir des chrétiens 
d'aller à Rome pour se purifier de tous leurs péchés, 
grâce au jubilé qui était proche. 

On se souvient que, sur les instances des Romains, 
Clément VI avait déclaré, dans sa bulle ce Unigenitus 
Dei filius », que la prochaine indulgence aurait lieu a 
Rome, de la Noël de l'année 1349 à la Noël suivante, et 
que les chrétiens qui voudraient en profiler devraient, 
après s'êlre confessés cl avoir communié avec dévotion, 
visiter la basilique de Sainl-Pierre, les églises de Saint 



ROME DE 1348 A 1350. — LE JUBILÉ. 271 

Paul hors des murs et de Saint-Jean de Latran 1 , durant 
trente jours s'ils habitaient Rome, durant quinze jours 

seulement, s'ils étaient étrangers; toutefois, le légat 
désigné spécialement pour présider au jubilé avait le 
droit de permettre aux pèlerins d'abréger la durée de 
leur séjour à Rome, si les difficultés ou les longueurs de 
la route justifiaient cette tolérance, ou bien encore si 
l'aflluenec des fidèles la rendait nécessaire. Vers la fin 
du jubilé, le pape dispensa même de toute visite à Rome 
ceux qui, ayant témoigné un désir sincère de faire le 
pèlerinage, en avaient été matériellement empêchés, à 
la condition cependant qu'ils fissent don à l'Église de 
l'argent que ce voyage leur aurait coûté. 

Le 15 septembre 1349, Clément YI rappela aux chré- 
tiens les termes de la bulle « Unigenitus Dei filius » 
et la confirma. 

11 nomma (16 novembre 1349) sénateur unique 
Geraldo de Vendoro, seigneur de Denzenato*, qui était 
au service de l'évéque de Limoges, en lui donnant 
comme mission spéciale de purger les environs de 
Rome des brigands qui les infestaient, et d'assurer la 
tranquillité à l'intérieur de la ville, afin que les pèle- 
rins pussent vaquer en toute sécurité aux exercices de 
piété qui leur étaient imposés, ce Que les haines intes- 
testines prennent fin, lui écrivait-il, que les séditions 
ne se renouvellent plus, que le cliquetis des armes et 
le bruit des combats s'apaisent, que le repos et la tran- 

1. La visite à l'église du Latran fut imposée cette fois, bien qu'elle n'ait 
pas été exigée lors du précédent pèlerinage (1500); a parce que, disait 
Clément VI, cette église contient le baptistère où Constantin a été baptisé 
et guéri de la peste, ainsi qu'une image miraculeuse du Christ, qui ap- 
parut à saint Sylvestre le jour où il en fit la dédicace » . 

2. Denzenato, sur le Panaro, non loin de Ferrare. 



27? COLA M R1EKZO. 

quillité leur succèdent. Je tous ai choisi comme le plus 
digne et le plus capable de remplir les hautes fonctions 
que je tous accorde ; mettez un terme aux dissensions 
qui troublent la Tille, et que chacun se prépare à célé- 
brer dignement le jubilé. » 

Pour plus de sûreté, le pape avait investi le cardinal 
Ceccano des pouvoirs les plus étendus en vue du main- 
tien de Tordre : droit de condamner ou d'absoudre les 
princes, les cités, les nations même, de juger sans 
appel, de conférer des dignités et des charges impor- 
tantes, de sacrer des chevaliers; le légat habitait le 
palais papal, célébrait les offices avec le même céré- 
monial que le Souverain Pontife, et, quand il se ren- 
dait à Fégl i se ou retournait à son palais, les trompes 
d'argent sonnaient à son passage. 

Le cardinal, qui était allé jusqu'à Naples, revint 
prendre possession de son poste en janvier 1550. Pon- 
cio Perotto, vicaire du pape à Rome, lui fut adjoint. 

Les pèlerins commençaient à arriver; les premiers 
s'étaient mis en route au cœur de l'hiver, traversant 
les Alpes malgré la neige, malgré le mauvais état des 
chemins, et ils se dirigeaient sur Rome en troupes de 
plus en plus nombreuses; bientôt ce fut à peine s'ils 
trouvèrent de quoi se loger et se nourrir. Partout 
on exploitait leur passage; les aubergistes profilant 
de l'occasion, selon une coutume qui n'est pas nouvelle, 
faisaient payer à prix d'or le moindre réduit et pour- 
tant, loin d'avoir le temps de s'occuper de tous ceux 
qui venaient leur demander un abri, ils ne suffisaient 
même pas à recevoir l'argent qui leur était dû; on le 
laissait sur la table en s'en allant et personne n'y tou- 
chait, tant était grande la probité qui régnait parmi les 



ROME DE 1548 A 1550. — LE JUBILÉ. 275 

fidèles. Des villes, comme Modène, imposant des 
droits exorbitants à ceux qui voulaient traverser leur 
territoire; peu importait aux pèlerins, ils se conten- 
taient de faire un détour. Beaucoup couchaient en plein 
air; les Allemands et les Hongrois, entre autres, cam- 
paient autour de grands feux et entraient rarement dans 
les villes. Parfois des brigands les attaquaient, mais ils 
se prêtaient main-forte et se défendaient résolument. 
Leur imagination, surexcitée par les prédications qu'ils 
avaient entendues, leur montrait devant eux la ville 
sainte, où le pardon de leurs péchés et le salut les 
attendaient, et ils poursuivaient leur route, malgré tous 
les obstacles, imperturbablement. 

De Noël à Pâques, il y eut constamment à Rome, dit- 
on, plus d'un million de fidèles; de Pâques à la Pente- 
côte presque autant; les chaleurs de Tété et les travaux 
des champs arrêtèrent quelque peu le flot des pèlerins, 
dont le nombre se réduisit, de la Pentecôte à l'entrée 
de l'automne, à deux cent mille; mais, depuis ce 
moment jusqu'à la fin du jubilé, c'est-à-dire, jusqu'à 
la Noël, l'afflucnce redevint énorme; les gens riches ou 
puissants, qui voulaient éviter de se trouver mêlés à la 
foule, choisirent celte époque pour aller gagner l'indul- 
gence, et Rome devint le rendez-vous de l'aristocratie 
de tous les pays. Pétrarque, qui habitait en ce moment 
Padoue, suivit l'exemple général ; malgré un accident de 
cheval fort grave, il continua sa route jusqu'à Rome et 
y accomplit les dévotions prescrites 1 . 

1. Voici ce qu'il écrit lui-même à ce sujet : (< Occupé du plaisir que 
me donnait l'espérance de voir Rome dans cinq ou six jours, je réfléchis- 
sais sur le changement que le cours des années apporte dans notre façon de 
penser; toici, me disais-jc, mon cinquième voyage à Rome ; j'y suis venu, 

18 



-274 COU Dl RIENZO. 

Le célèbre cardinal Guy de Boulogne, archevêque do 
Lyon, oncle du roi de France, Jean le Bon, était venu 
au commencement du printemps, en même temps que 
sa merc Marie, fille de Guillaume de Flandre, seigneur 
de Tcrrcmonde \ En quittant Rome, il ne put s'empê- 
cher de s'écrier : « Pour rendre cette cité à la raison, il 
faudrait la détruire de fond en comble et la recon- 
struire ensuite. » 

On estime à cinq mille en moyenne le nombre des 
fidèles qui entraient et sortaient de la ville chaque jour; 
« c'était merveille, dit Pétrarque, que la terre, qu'on 
croyait dépeuplée , pût encore fournir une pareille 
multitude ». Malheureusement une foule de pèlerins 
périrent en route ou à Rome même; « un dixième seu- 
lement de ceux qui étaient partis revirent leur pays », dil 
un chroniqueur, qui probablement a exagéré la vérité. 

Lorsqu'on exposa, vers la fin du carême, le saint 
suaire* à Saint-Jean de Latran, la foule, qui se pressa 

il y a quatorze ans, poussé par la seule curiosité de voir les merveilles 
qu'elle contient; puis, le désir, un peu trop précoce, d'être couronné, 
m'y a ramené une deuxième fois. Ce voyage doit être heureux, puisqu'il 
a pour unique objet mon salut éternel. Pendant que je songeais ainsi, le 
cheval de l'abbé qui m'accompagnait, voulant frapper le mien, lança une 
ruade qui m'atteignit au genou. J'éprouvai une douleur si violente que je 
dus in'arrèter ; mais bientôt, songeant à la solitude du lieu, je résolus de 
(tousser jusqu'à Viterbe. » 

C'était le 15 octobre; Pétrarque fut forcé de demeurer plusieurs jours 
à Viterbe ; il était encore souffraut de cet accident, lorsqu'il le raconte à 
Boccaco, le 2 novembre. 

1 , Son père était Robert VII, comte d'Auvergne et de Boulogne. Guy 
passa par Este, le 17 février 1550. Nommé cardinal en 1342, il mourut le 
23 novembre 1372. 

2. Le saint suaire de sainte Véronique était un mouchoir avec lequel, 
d'après la tradition, elle essuya le visage du Christ couvert de sang et de 
sueur, {tendant qu'il portait la croix, et qui conserva l'empreinte de ses 
traits. 11 y avait également des saints suaires à Cologne, a Besancon, à 
Turin, etc.. 




ROME DE 1548 A 1550. — LE JUBILÉ. 275 

pour le contempler fut si grande, qu'on dut le montrer 
aux fidèles tous les dimanches ainsi que les jours de fête; 
néanmoins, il arriva souvent que deux, trois et quelque- 
fois jusqu'à douze personnes périrent étouffées en vou- 
lant s'approcher. On ne savait où loger une telle multi- 
tude, chacun s'était fait aubergiste et toutes les maisons 
étaient pleines; les Romains réalisèrent d'énormes 
profils, car non seulement ils faisaient payer fort cher 
aux pèlerins un misérable lit, mais ils leur défendaient 
d'introduire des denrées dans la ville, afin de pouvoir 
leur vendre ce dont ils avaient besoin à des prix exces- 
sif*; encore fraudaient-ils sur la qualité! Et cependant 
l'enthousiasme était si grand, que dans toute celle foule 
il ne s'élevait pas même une plainte et que les offrandes 
affluaient aux églises. Aussi la population fut-elle fort 
irritée lorsqu'elle apprit que le cardinal Ceccano, usant 
du pouvoir qu'il tenait du pape, allait réduire à huit 
jours et même, dans certains cas, à un jour, le temps 
que les fidèles devaient passer à Rome; cette mesure 
avail été, il est vrai, rendue nécessaire par le nombre 
toujours croissant des pèlerins; mais les Romains n'en- 
tendaient pas être ainsi frustrés de leurs bénéfices; il y 
eut un commencement de révolte bientôt apaisée par 
les concessions que fit le légat. Au reste, le "peuple 
n'aimait guère Ceccano, auquel il reprochait, entre 
autres choses, d'être originaire de la Campanie, de 
loucher et d'aimer par trop l'ostentation. 

Celte malveillance éclata à propos d'une circonstance 
assez bizarre : le cardinal possédait, pour son agrément, 
un superbe chameau, animal alors presque inconnu en 
Europe; un jour qu'on le faisait promener dans une 
rour du palais, quelques gens du peuple s'approchèrent 



*\ 



276 COLA Dl ÏUKNZO. 

de lui pour le regarder de plus près, le touchèrent et 
poussèrent même la hardiesse jusqu'à vouloir monter 
dessus. Leurs exclamations, leurs rires attirèrent l'at- 
tention d'un des serviteurs de Ceccano qui, irrité de 
leur sans-gène, leur cria d'un' ton impérieux de 
s'éloigner; les Romains n'en firent rien; alors il passa 
aux menaces et finit par les faire chasser de la cour par 
les gens du légat. Le peuple, loin de se retirer, les 
accahla de pierres, brisa les grilles qu'on avait fermées 
et criant : « Sus, sus au patarin ! » se précipita sur le 
serviteur de Ceccano, qui eut à peine le temps de s'en- 
fuir; les émeutiers se répandirent autour de la rési- 
dence du légal cl essayèrent d'en forcer l'entrée. Leur 
nombre augmentait à vue d'œil, car la nouvelle de cette 
bagarre s'étail vite propagée dans la ville : des gens 
armés de toutes pièces arrivaient à la rescousse des 
premiers assaillants; les pierres volaient de toutes parts, 
les (lèches s'entre-croisaient ; les Romains approchèrent 
même des machines de guerre. Un eût dit un siège en 
règle. Les gens du légat avaient fort à faire pour 
résister à l'assaut. Ceccano, qui ignorait la cause pre- 
mière de tout ce tumulte, assistait, plein d'elfroi, du 
hautd'un balcon, aux péripéties du combat; il se tordait 
les bras de désespoir, cl s'écriait en gémissant : « Mais 
que leur ai-jc donc fait? Pourquoi m'insuller de la 
sorte? Est-ce en vous conduisant d'une pareille manière 
que vous espérez engager le Saint-Père à revenir parmi 
vous? Il ne pourrait exercer en liberté, ni ses droits 
de souveraineté, ni ses fonctions sacerdotales. Je ne 
suis pas venu ici pour me battre. Vous êtes bien misé- 
rables et bien orgueilleux! » Malgré ses cris, ses suppli- 
cations, ses gestes, la lutte continuait avec acharnement; 



ROME DE 1548 A 1350.— LE JUBILÉ. 277 

enfin le frère Gianni de Lucques, commandeur du Saint. 
Esprit, se précipita au milieu des combattants et parvint 
à les apaiser. Ceci se passait au commencement du 
printemps. 

Peu après, Ceccano eut une alerte encore plus vive. 
Un jour que, pour gagner, lui aussi, l'indulgence plé- 
nière, il se rendait de Saint-Pierre à Saint-Paul, deux 
flèches furent tirées sur lui d'une petite maison isolée, 
située non loin de l'église Saint-Laurent 1 . L'une d'elles 
se perdit, l'autre se fixa dans son chapeau sans lui faire 
d'ailleurs aucun mal; le cardinal, en proie à la plus 
vive terreur, arrêta son cheval. Une partie de son escorte, 
qui était nombreuse, s'empressa autour de lui, tandis 
que l'autre se précipitait vers la maison d'où étaient 
partis les traits ; on la fouilla de fond en comble sans 
découvrir le coupable, qui avait eu le temps de s'enfuir 
par une porte de derrière et s'était mêlé à la foule des 
pèlerins. On ne trouva que son arbalète et deux flèches. 
Néanmoins, sur l'ordre de Ceccano, la maison fut rasée, 
et le propriétaire , qui n'en pouvait mais , paya ainsi 
pour le coupable. Le légat ne cessait de dire en revenant 
vers son palais : « Dans quelle ville suis-je donc venu? 
Il vaut mille fois mieux être un pauvre curé à Avignon 
qu'un grand prélat à Rome ; on vient m'assiéger dans 
mon palais, on cherche à m'assassiner dans les rues, et 
je ne sais de qui me venger ! » 

Un prêtre fut mis à la torture, mais on n'en tira au- 
cun éclaircissement; on jeta aussi en prison un grand 
nombre de malfaiteurs dont, après examen, on ne put 
établir la culpabilité; enfin, faute de mieux, Ceccano 

1. L'église Saint-Laurent, qui existe encore, se trouve tout près de la 
colonnade de Saint-Pierre. 



278 COLA Dl RIENZO. 

accusa Iiicnzo d être l'auteur de cette agression. On 
courir le bruit qu'il avait pénétré dans la ville, 
milieu de la foule, tant pour y gagner l'indulgence q 
pour y travailler à son rétablissement. Certaines lelti 
que reçut le pape confirmaient, à ce qu'on dit, cette si 
position, et elle semblait d'autant plus vraisemblabh 
Avignon, qu'on y était alors convaincu que les Romai 
souhaitaient ardemment de rendre le pouvoir à le 
ancien tribun, et que seule la crainte de chasser 
pèlerins et de tarir la source de leurs profits les cm] 
chait de faire une nouvelle révolution. Les partisans 
Ceccano affectèrent de partager cette croyance. 11 i 
cependant bien difficile d'admettre qu'un personne 
-aussi connu que devait l'être Rienzo à Rome, ait pu 
dissimuler sa présence; ses ennemis étaient nombrei 
et celui qui l'aurait livré eût été largement récoi 
pensé; puis les faits qui viennent d'être relatés se se 
passés en avril, et Rienzo se trouvait à Prague, dès 
mois de juillet; or, il fallait à celte époque plus 
deux mois à un simple pèlerin pour franchir l'ésp, 
qui sépare Rome de la capitale de la Bohème 1 . La U 
tative de meurtre dont Ceccano faillit être victime 
saurait donc être imputée au tribun ; tout au plus v 
il permis de soutenir qu'elle était due à ses inei 
tions. Il faut se rappeler aussi que les Romains mé[» 
saient et haïssaient le légat et que, lorsqu'il mourut j 
après, on prétendit qu'il avait été empoisonné, sji 
pourtant accuser cette fois le tribun de ce nouvi- 
crime. 
Néanmoins, Ceccano, non content d'avoir lancé 

I. Voir aussi page SI 7. 



-- m *i : .jr< le* pins terriMe* c ~ -*. ~- 
>. -ir It> aïoir prîvt^ »i»- : . -■* .- - 

- .<- j-srs di^nilt*s et lirt....*— -. .:*■ 
■-.* -s n?c «u\ela, en Ie<* 4_*i* . * - 
> :• sii.ve* Minière coc r- : . - . - 

*. - .bruea ile> mal^;..-' c~ -r i— 

. .: i^m^nt qn*«»Q lui **.r_- - •■ 

". ' y* ^m; li«_*e*. 

! '.*::> <r\ attentat, le .-_. ■-- - 

I '"•"xi^; un ne le ~ % -. * m — 
i ... 

>**-bif aura **♦* ? c . -i .- .- • . •— •-- 

v ^v. i mille in' ri,: .»-* :■ . ■ - 



* ' *: ^n at>rs»n >■_• -- ; 
• - itènt pa> '^ r.» . - 

•> ^ ne> le .a - _ - 

■^ ^ ie .•-* "L. . 
f ~" •? ie <■♦* **'*. - - 
" > ">. m m -^ .*. ---.-. 

" rai >/...■ 









* 'i -. 



-•■ 



CHAPITRE XXI 



COLA Dl RIENZO A PRAGUE 

Vers le milieu du mois de juillet de cette même 
année 1350, un étranger arrivait à Prague, avec quel- 
ques compagnons de route, Italiens comme lui, et rece- 
vait l'hospitalité chez un pharmacien de Florence. 11 
manifesta le désir de voir l'empereur Charles IV, qui se 
trouvait alors dans sa capitale, et réussit à obtenir une 
audience. Charles IV était seul quand l'inconnu fut 
introduit en sa présence ; celui-ci, après s'être agenouillé 
suivant le rite prescrit, s'avança vers l'empereur et lui 
parla ainsi : « Sérénissime Majesté, qui avez la gloire 
de commander au monde entier, je suis ce Cola di 
Rienzo à qui Dieu accorda la grâce de gouverner Rome 
et son territoire et d'y faire régner la paix, la justice 
et la liberté. La Toscane, la Campanie et la Maritime 
reconnaissaient mon autorité ; j'ai pu refréner l'arro- 
gance des grands et mettre un terme à bien des ini- 
quités. Mais je ne suis, comme les autres, qu'un ver 
rampant, qu'une plante chétive, qu'un homme fragile; 
en signe d'humilité, je voulus que mon bâton de com- 
mandement fût en bois, non en fer. Et cependant, Dieu 
résolut de me châtier; les nobles, pleins de jalousie et 
d'orgueil, me poursuivirent de leur haine et cherche- 




COLA DI RIEiNZO A PRAGUE. 281 

rcnt à me faire périr; vaincu, il m'a fallu quitter ma 
patrie. Leur crime est resté impuni. Je viens implorer 
votre appui et chercher un refuge sous votre aile, dont 
l'ombre est un bouclier protecteur. Certain que vous 
saurez me défendre contre mes ennemis, je me crois à 
l'abri de tout danger auprès de vous; vous ne me laisse- 
rez point périr dans le gouffre de l'injustice, car vous 
êtes empereur et votre épée doit punir les tyrans. Le 
frère Angelo di Monte di Cielo, qui habite sur le mont 
Majella, a prédit que l'aigle tuerait les corneilles. » 

C'était de la part du tribun un acte qui ne manquait 
ni de hardiesse ni de grandeur, on l'avouera, que d'aller 
ainsi affronter, jusque dans sa capitale, ce monarque, 
qu'il avait voulu naguère dépouiller de sa couronne, et 
qu'il savait être la créature, l'instrument de Clément VI! 

L'empereur Charles IV, que ses adversaires ont si 
peu épargné et qui, il faut le reconnaître, avait un cer- 
tain penchant pour l'avarice et sacrifia trop souvent 
les intérêts de l'Empire à ceux de l'Église, n'en possédait 
pas moins, sans avoir le caractère chevaleresque de son 
père, des sentiments généreux, beaucoup d'habileté poli- 
tique, et une instruction fort rare à cette époque (il 
parlait, dit-on, plusieurs langues); il affectionnait les 
lettres et cherchait à attirer à sa cour, une des plus 
brillantes de l'Europe, les écrivains, les poètes, enfin 
tous les esprits éclairés de son temps; il couronna de 
sa main Zanobie de Strada 1 , ami de Pétrarque, fonda les 
universités de Prague et de Vienne, et fit recopier une 
foule de manuscrits; il promulgua la bulle d or (1556), 



1. A Pise, en 1355, sur la prière de Acciajuoli. Pétrarque ne pardonna 
jamais à Charles IV de lui avoir donné ainsi un rival. 



282 COU DI RIE.NZO. 

qui demeura jusqu'en 1806 la charte de l'Empire 1 . 
11 écouta avec bienveillance les paroles de Ricnzo et, 
loin de le traiter en enticmi, lui .promit d'examiner 
attentivement sa prière; puis il le congédia, non sans 
lui avoir demandé de mettre par écrit ce qu'il venait 
de lui confier. C'est ce que fit sur-le-champ Rienzo en 
ces termes : 

• «César auguste, vous avez daigné me demander 
d'exposer ce que j'avais dit en votre présence illustre. 
Permettez que je me réjouisse d'abord de me trouver 
dans une ville où j'espère que, de même qu'on y sépare 
l'or et l'argent de la gangue qui les souille, on puri- 
fiera mes pensées, si elles sont entachées de quelque 
erreur. Je ne saurais pas plus cacher le nom que je 
porte, mes efforts pour détruire les tyrans et les 
malfaiteurs de toute espèce qui désolent l'ilalie, les 
services que j'ai rendus aux églises, aux monastères, 
aux hôpitaux, aux pauvres, aux opprimés, aux étran- 
gers, aux voyageurs, à tous ceux enfin qui veulent 
vivre en paix et honnêtement, qu'une cité, placée sur 
une éminence, ne se peut dissimuler. Le Saint-Siège 
et tous les Italiens le savent; le clergé et les étrangers 
m'ont approuvé. Mais comme je m'enorgueillissais du 
bonheur et de Ja gloire que Dieu m'accordait sans 
cesse, il résolut, dans sa justice, de m'en priver; les 
fleurs et les fruits de mes travaux tombèrent et je suis 
devenu momentanément stérile, comme l'arbre dépouillé 
par le vent. Alors je dus fuir ces ennemis que na- 

• 

1. La (( bulle d'or », appelée aussi c constitution Caroline », réglait les 
droits, les privilèges et les fonctions des électeurs, ainsi que les cérémo- 
nies qu'on devait observer à l'élection des empereurs ; son nom provenait 
du sceau d'or (appelé bulla en latin du moyen âge) qu'elle portait. 



COLA DI RIENZO A PItAGlE. 283 

guère j'avais abattus avec l'aide de Dieu, vaincu non 
par eux, mais par la toute -puissance céleste. Je dé- 
posai volontairement, devant le peuple en larmes, ma 
couronne ainsi que le sceptre de la justice, et je me 
retirai dans les solitudes des Apennins, où je vécus avec 
les ermites, dans la prière et la méditation. C'est là 
qu'un soiilaire, vénéré de tous, fra Angelo, du mont 
Yulcain 1 , vint me trouver et me salua tout d'abord par 
mon nom, ce dont je ne laissai pas que d'être fort sur- 
pris, car je ne l'avais révélé à personne. Il me dit que 
je m'étais assez occupé de mon propre salut, qu'il était 
temps de songer au bien de l'humanité, et qu'une inspi- 
ration divine lui avait appris ma retraite. Puis il m'an- 
nonça que, conformément aux prédictions de plusieurs 
spirituels, Dieu devait accorder bientôt aux hommes, 
grâce à l'intercession de la Vierge très glorieuse, une ré- 
novation complète du monde, et que des fléaux destinés 
à châtier les méchants et les crimes du clergé, tels que 
la peste, les tremblements de terre et d'autres plus 
terribles encore, dont les prières de saint Dominique et 
de saint François avaient une première fois sauvé le 
monde, allaient fondre sur l'humanité, ce Dieu », ajoula- 
t-il, «justement indigné de ne plus trouver sur la terre 
« un seul homme capable de faire le bien, ni un seul 
« représentant de l'Église qui ait conservé les vertus 
« primitives, s'apprête à sévir sans pitié contre tous les 
« hommes, à renouveler la face de l'univers, et à 
« ramener l'Église à son ancienne pureté. 11 en résul- 
« tera une ère de paix complète, non seulement parmi 



1 . Rienzo l'appelle indifféremment « du mont Yulcain » ou « du rnont 
di Cielo ». 



2*1 COLA W MHZ». 

i' les chrétiens, mais aussi entre eux et les Sarrasins, 
« et tous obéiront désormais à un seul chef, grâce à 
« l'intervention du Saint-Esprit, dont le règne est pro- 
« che 1 . Alors les mortels apprendront à connaître véri- 
« tahlement leur Créateur. Le Tout-Puissant choisira 
« un homme qu'il désignera par des signes certains à 
« l'humanité, et qui, avec l'aide de l'empereur élu, 
«< réformera le monde et purifiera l'Église. » 

« Sur ma demande, Angelo m'apprit encore que cet 
homme prédestiné serait vaincu ou mis à mort par le 
Souverain Pontife, mais qu'au bout de quatre ans il se 
relèverait et que sa voix remplirait de terreur les 
représentants de Dieu sur la terre; que le pape lui- 
même serait en danger de mort; qu'enfin il sauverait 
l'Église prête à s'écrouler, comme jadis saint François, 
la transformerait de fond en comble et édifierait avec 
ses richesses un temple magnifique, auquel on donne- 
rait le nom de Jérusalem, qui serait dédié au Saint- 
Esprit, et où les infidèles viendraient de toutes parts, 
d'Egypte même, adresser à Dieu leurs prières et leurs 
actions de grâces. 

« Fra Angelo me conseilla ensuite d'aller trouver 
l'empereur des Romains, qui est le centième depuis 
Auguste, afin de l'aider par mes conseils et mes efforts 
à accomplir l'œuvre qui lui est réservée ; il m'assura 
que le temps était venu où Rome, privée depuis cin- 
quante ans de l'arche sainte, devait resplendir de 
nouveau du double éclat de la tiare pontificale et de la 
couronne impériale. J'hésitais, car je tremblais à l'idée 
de me présenter devant un prince que j'avais pu offenser 

i. llioiuo avait, comme on voit, complètement adopté les idées des 
spirituel*. 



COLA bl RIENZO A PRAGUE. 285 

jadis par des paroles imprudentes; mais il me rappela 
certaines prophéties des spirituels dont, disait-il, l'ac- 
complissement était proche (une partie de ces prophéties 
s'est déjà réalisée ; quant au reste, je me conforme à ce 
qu'en pense l'Église). Je me suis donc mis en chemin 
pour me jeter à vos pieds augustes, car je craignais la 
colère de Dieu, si je n'obéissais à des ordres qui sem- 
blaient venir de lui. Qui pourrait me reprocher d'être 
venu devant vous dans le but de vous faciliter les 
voies, à vous qui êtes le maître légitime de l'empire et 
qui pouvez entrer à Rome, si vous le voulez, sans y por- 
ter, comme vos prédécesseurs, la ruine et la désolation, 
et sans verser une goutle de sang? S'il y a un coupable, 
Dieu le connaît. Pour moi, je puis vous assurer qu'il" 
n'existe pas en Italie un homme plus puissant que moi, 
plus chéri, plus regretté des Romains et des popula- 
tions voisines; seul, j'ai réussi à soumettre en même 
temps les Colonna et les Orsini, ce que les empereurs 
n'ont jamais pu faire; grâce à moi, ils vous obéiront 
sans oser murmurer, el le peuple restera uni sous votre 
main. Dussé-je renouveler le sacrifice d'Abraham, je 
vous offre mon fils en otage, car mon zèle pour le bien 
public dépasse encore mon amour pour l'empire, et je 
veux assurer avant tout le triomphe de la justice. » 

Rienzo ajouta, paraît-il, que les événements dont il 
annonçait la venue auraient lieu dans un an et demi 1 , 
qu'alors le Souverain Pontife mourrait, qu'en l'année 
1557 il n'y aurait plus sur la terre qu'une religion, et 
que le nouveau pape, l'empereur et lui formeraient une 
sorte de trinité représentant Dieu sur la terre. 

1. C'est aussi le cas de M. Auguste Comte, qui indiquait dans ses ou- 
vrages l'époque précise à laquelle devait s'accomplir la rénovation du monde. 



II e*t im[-^-ib;e de fixer exactement la part de la 
férlté dan- cette lettre, où l' imagination *i fertile do 
tribun *%M donné libre carrière; mais ce qui est indis- 
rntable. r\M rhibileîé a*er laquelle les faits sont pré- 
vîntes». En ^Vfforrant de per*uj«îer à Charles IV, esprit 
profondément religieux, que Dieu l'avait désigné, par 
la bouche des prophètes, pour réformer le monde et 
régénérer l'Église, que son rvgne devait ouvrir une ère 
de paix parmi les hommes, d'union dans une mémo foi, 
de gloire pour l'empire et pour lui, Rienro avait trouvé 
le seul moyen de le loucher, de le convaincre peut-être. 

Mais si l'empereur pouvait pardonner à son ennemi 
vaincu, s'il pouvait même se laisser un instant séduire 
par >es projets grandioses, sa reconnaissance et son res- 
pect envers Clément VI, les liens nombreux qui l'unis- 
saient à l'Église et qu'il ne pouvait rompre à son gré. 
sa foi de chrétien rigide, lui défendaient de laisser 
Rienzo attaquer impunément la personne du pape et 
émettre des opinions aussi hardies, aussi contraires 
même aux doctrines professées à Avignon, que celles 
contenues dans cette lettre. Charles IV devait, en grande 
partie, il ne faut pas l'oublier, son élévation à Clé- 
ment VI; on l'appela au début de son règne, non sans 
raison, « l'empereur des prêtres » ; il avait formelle- 
ment et solennellement reconnu les droits supérieurs 
de l'Église 1 , renonçant ainsi à la politique traditionnelle 
de ses prédécesseurs; de plus, il n'élait pas sans savoir 
qu'une condamnation des plus graves pesait sur le 
fugitif. Pouvait-il faire autrement que de traiter Rienzo 
en rebelle et en hérétique? Sur son ordre, on l'enferma, 

1. Voir page 2, noie 1. 



COLA D[ RIENZO À PRAGUE. 287 

ainsi que ses compagnons de route, dans la prison de 
Prague. En même temps, l'empereur informait Clé- 
ment VI de cet événement extraordinaire. 

Comme il se plaisait au commerce des gens instruits 
et intelligents, il admit encore deux fois le prisonnier 
en sa présence; plusieurs personnages importants, 
curieux de le voir et de l'entendre, assistèrent à ces 
entrevues : c'étaient l'archevêque de Prague, Arncst de 
Pardubiz, dont nous aurons plus d'une fois à parler, 
l'archevêque de Trêves, l'ambassadeur du roi d'Ecosse. 
Cependant l'empereur, bien qu'il eût pardonné à 
Rienzo, à ce qu'il semble, ses torts envers lui, n'osait 
lui rendre la liberté. Alors le tribun résolut de frapper 
un grand coup; il adressa à Charles IV une longue lettre 
dans laquelle il commence par lui demander son élar- 
gissement, « car la foule, dit-il, a l'habitude de donner 
tort à ceux sur qui la main de la justice semble s'appe- 
santir; lorsqu'on saura que vous m'avez emprisonné, 
on croira que mes crimes sont réels; Dieu m'est témoin 
cependant que je suis un chrétien fidèle, et que je res- 
pecte en tout point la foi évangélique et apostolique ; 
puis, les tyrans, ennemis parfois dissimulés mais tou- 
jours implacables de voire autorité et de la justice, qui 
ne redoutaient que moi et que nul n'a jamais pu châ- 
tier, se réjouiront hautement; ils redoubleront d'au- 
dace, et les malheureux qu'ils oppriment, privés de 
leur défenseur, perdront tout espoir; enlin le mal dont 
je souffre, et qui se traduit par des syncopes prolon- 
gées et fréquentes, surtout la nuit, ne fait que s'ag- 
graver dans l'étroite cellule qui me sert de prison. Si 
vous ne voulez pas me voir succomber, ce qui remplirait 
mes ennemis de joie et les peuples d'Italie de tristesse, 



d» OJLà M RIE.MO. 

il me faut, affirment les médecins, du grand air et de 
l'espace, car ce sont les seuls remèdes contre ce mal, 
qui, s'il n'est pas convenablement soigné, occasionne 
souvent la mort subite de ceux qui en sont atteints. » 
Il aborde ensuite le point capital et, après avoir lon- 
guement assuré Charles 1Y que son désir avait toujours 
été de garder éternellement le silence sur ce qu'il allait 
lui révéler, et que les circonstances seules où il se trou- 
vait, et une inexorable nécessité, l'avaient forcé à se 
départir de sa réserve, il lui rapporte, avec force détails, 
la légende relative à sa naissance, dont il a été parlé au 
début 1 ; à l'appui de son dire, il affirme, entre autres 
choses, qu'un ami de son père, se trouvant auprès de 
Louis de Bavière, lui avait dévoilé devant toute sa cour 
ce mystère, ce dont l'empereur pouvait facilement s'as- 
surer, s'il le voulait. 

Afin que Charles IV n'ait point à rougir de cette 
parenté inattendue, il lui énumère toutes les actions 
d'éclat, tous les bienfaits qu'il a accomplis durant son 
court passage au pouvoir, et, se comparant au Saint- 
Esprit, il rappelle ces paroles qu'on prononce en son 
honneur le jour de la Pentecôte : a Seigneur, envoie 
l'Esprit-Saint, et tu renouvelleras la face de la terre. » 
« De même que le soleil semble plus beau et plus 
brillant, dit-il, quand il apparaît de nouveau après 
avoir été voilé par de sombres nuées, de même, si 
grâce à votre tout-puissant appui je retourne en 
Italie, mon apparition y sera accueillie avec plus d'en- 
thousiasme encore que la première fois. Qui sait si 
Dieu, qui prévoit tout, n'a pas envoyé la peste et les 

4. Voir page £9. 




COLA DI RIENZO A PRAGUE. 289 

autres fléaux autant pour assurer voire triomphe que 
pour venger la mort de votre aïeul, et si je n'ai pas été 
choisi par lui et élevé au faîte des grandeurs, pour fa- 
ciliter votre retour et être votre précurseur? » 

Charles IV, qui avait moins d'ambition et peut-être 
plus de sens politique que beaucoup de ses prédéces- 
seurs, comprenait bien et avait dit que l'empire ne 
pouvait être rétabli tel qu'il était jadis que par un mi- 
racle. 

« Ne serait-ce pas effectivement un miracle, s'écrie 
Rienzo, si l'empire croulant était sauvé par un homme 
pauvre et inconnu comme moi, de même que saint 
François a soutenu naguère l'Eglise chancelante? Ta 
puissance est souveraine, ô César; que ton action bien- 
faisante s'exerce sur le ciel comme sur la terre! Le pape 
ne doit pas plus porter le glaive que toi les clefs; com- 
bien plus heureux serait le monde si chacun se conten- 
tait du rôle que le destin lui a assigné, et si l'on rendait 
à Dieu ce qui esta Dieu, et à César ce qui est à César. Le 
pape a fait jusqu'ici un fort mauvais usage du pouvoir 
qu'il s'arroge; il frappe les siens et ménage ses ennemis; 
ses brebis n'ont point de défenseur contre la rapacité 
des loups; le chef de l'Église, les cardinaux, le clergé, 
acceptent et approuvent tout ce qui peut contribuer à 
augmenter leurs richesses; mais si quelqu'un s'élève 
pour leur reprocher leur luxe et leur mollesse, ils l'ap- 
pellent aussitôt hérétique et schismatique, et l'accablent 
sous leurs coups : plus d'un déjà a été traité de la 
sorte qu'on a, dans la suite, rangé au nombre des mar- 
tyrs et des saints. Pour moi, je n'ai nul désir de disputer 
sur ces questions avec l'Église, je n'ambitionne qu'une 
chose: vivre en paix, honnêtement et assurer mon salut. 

Î9 



290 COLA DI MENZO. 

« Je dois ajouter, pour terminer, que le temps presse, 
et que, si vous voulez vous rendre maître de Rome (et 
vous n'avez qu'un signe à faire pour cela), il ne faut pas 
attendre que les sénateurs actuels soient sortis de charge, 
car alors les sommes énormes que les différents impôts, 
et notamment la gabelle (cent mille florins), ont rap- 
portées grâce au jubilé et qui appartiennent de droit à 
1 empire, vous échapperaient. 

« Que Dieu, par la vertu du Saint-Esprit, vous ouvre 
les yeux, et puissiez-vous, en ceci, comme en toute 
chose, n'obéir jamais qu'à la voix de votre conscience, 
sans autre souci que celui de la vérité! » 

Charles IV ne crut pas un mot du récit que le tribun 
lui avait fait touchant sa naissance mystérieuse, mais il 
ne laissa pas que d'être séduit par les brillantes pro- 
messes du tribun et par ses vastes projets, si facilement 
réalisables en apparence. Il voyait tout le parti qu'il 
pourrait tirer de sa popularité en Italie, lorsqu'il vou- 
drait aller, à son tour, se faire sacrer à Saint-Pierre. 
D'un autre côté, il craignait de se compromettre grave- 
ment vis-à-vis du pape, en secourant un homme qui 
avait encouru les foudres de l'excommunication et qui 
venait, dans cette lettre même, d'émettre des opinions 
si compromettantes sur l'avenir de l'Église et du monde, 
et d'outrager aussi ouvertement le Souverain Pontife. Ne 
voulant ni renoncera se servir du tribun, ni offenser le 
pape, l'empereur chercha à les réconcilier. 

Il s'efforça longtemps, comme nous le verrons, soit 
directement, soit par la bouche de l'archevêque de 
Prague, de faire renoncer Cola di Rienzo à ses erreurs 
et aux doctrines des spirituels, espérant obtenir en re- 
tour de Clément VI le pardon et l'absolution du rebelle; 



COLA DI RIEiNZO À PRAGUE. 291 

cl ce ne fut qu'après avoir vu que ni lui ni l'archevêque 
n'avaient pu réussir à amener ce rapprochement qu'il 
consentit à abandonner le tribun à son sort. 

Dès qu'il eut reçu la deuxième lettre de Rienzo, il 
dicta lui-même la réponse suivante : 

« Bien des gens s'imaginent être supérieurs à leurs 
semblables en intelligence ou en génie, qui ne les sur- 
passent qu'en orgueil et en vanité; tu es venu à nous de 
ton plein gré pour nous entretenir de projets qui ne 
tendent à rien moins qu'au bouleversement de l'Église, 
et tu prétends être inspiré par le Saint-Esprit, qui 
illumina jadis les apôtres et leurs successeurs. Or, les 
Évangiles ne parlent nulle part d'une nouvelle descente 
du Saint-Esprit. 

« Dieu peut châtier, s'il lui plaît, ceux auxquels il a 
confié les clefs de saint Pierre; ce n'est pas à nous à les 
punir, car autant les représentants de Dieu sont supé- 
rieurs aux autres hommes, autant Dieu leur est supé- 
rieur en science, en sagesse et en justice. Jésus nous a 
recommandé de nous défier de ceux qui revêtent l'appa- 
rence des agneaux, et qui ont la cruauté des loups, c'est 
pourquoi nous te conseillons de rompre avec ces ermites 
ignorants qui suivent les doctrines d'un visionnaire, 
qui ne peuvent pas même lutter contre leurs mauvais 
penchants et sauver leur âme, et qui se flattent néan- 
moins de connaître tous les secrets du ciel et de pouvoir 
gouverner le monde selon le Saint-Esprit. Ceux qui les 
écoutent s'éloignent de la vraie foi et, bien qu'animés 
au début d'un esprit d'humilité sincère, finissent tou- 
jours par ne plu» songer qu'aux choses terrestres. C'est 
pour te préserver de ces dangers, que nous te retenons 
prisonnier, car Dieu nous a ordonné d'aimer notre pro- 



rvï ' ••LA U LIEXZô. 

c :.l"2 c-BL^j* D:«of-iD' me. H a été dit que celui qui mor- 
; Lv su J.iiv: curant sa lie. la sauve après sa mort; 
f! d %:v r^ >. -: n"a d Vu ire l»ul que d'assurer ton salut. 
Ni le ot-sesjè.re c *nc pas: si tu y consens, on pourra te 
t:\ -r t -r un _\::ie. «: -i: ;e montrera le chemin de la vertu, 
c •>.:; it à ce ç je tu dis sur ta naissance, nous nous 
en rtîDt-:: -ns à l*ieu. c:tr il ne nous convient pas de 
«i*seu;er siir ir U^s questions: nous savons seulement 
c .10 iK'-s sommes t>us ses créatures et que nous devons 
re:--»u:TitT à la tercv. 

- li se peut qùv le |«euple romain et H ta lie entière 
soient tr^iù-K'-s et afïïi^és à la nouvelle de ton emprison- 
nemenU qif ii en résulte pour nous un grand dommage 
et q:ïf n.»:re h "'nru-ur en puisse être atteint, mais nous 
aimons mieux «trv approuvé de Dieu que loué par les 
hommes et affronter un mal passager ou l'infliger à nos 
seml LiMesque subir un châtiment éternel. Ainsi donc, 
m»u< te demandons, nous te supplions, de renoncer à 
tes chimères, d'ouhlier tes titre> passés, de ne point 
montrer envers ton Créateur un cœur endurci, mais de 
revêtir la cuira>se de la foi et de persévérer dans le 
chemin du devoir. ■- 

La désillusion du prisonnier dut être grande après 
avoir lu celte lettre, qui réduisait à néant ses plus chères 
espérances; ainsi l'empereur daignait à peine faire 
allusion à leur prétendue communauté d'origine ! Loin 
d'offrir son concours à Rienzo, il lui conseillait de 
renoncer à tout jamais à ses rêves de grandeur ! Il lui 
fallait songer maintenant, non plus à attaquer ses ad- 
versaires et à rentrer triomphant en Italie, mais à 
sa liberté, à sauver sa lèle ! Il cherchait un 
un appui, il avait trouvé un juge sévère. 




COLA bl RIENZO A PRAGUE. 295 

Rienzo ne se laissa pourtant pas décourager et adressa 
à Charles IV un long plaidoyer, qu'il intitula : Bespon- 
$oria oratio tribuni ad Cxmrem super eloquio caritatis. 
On l'accuse d'ajouter foi à des prophéties douteuses, 
dit-il, on prétend que depuis la venue du Christ il ne 
s'est pas élevé de prophète, et que tout ce qui avait été 
prédit sur sa venue s'est accompli; pourtant Daniel a 
annoncé des choses qui ne sont point encore arrivées, et 
Jean a prédit l'avenir après la mort de Jésus. Que l'em- 
pereur ouvre enfin les yeux à la lumière, qu'il rejette 
les conseils de ceux qui la redoutent et qui seraient les 
ennemis de saint François lui-même, s'il reparaissait 
sur la terre. Est-ce à ces prélats, amoureux du luxe et 
de la bonne chère, que le Sauveur à accordé les stig- 
mates, ou à saint François, humble et ignorant comme 
lui? Jésus n'a-t-il pas montré à quel point il aimait 
la pauvreté, en choisissant celui qui mettait cette vertu 
au-dessus de toutes les autres, pour soutenir son Église 
près de périr? Pourquoi ne serait-ce point encore à 
des humbles comme lui qu'il confierait le gouverne- 
ment de son troupeau? ce Jamais je n'aurais cru, ajoute- 
t-il, aux prédictions de Cyrille, si saint Dominique 
et saint François ne s'y étaient trouvés clairement an- 
noncés, et si Joachim ne les avait expliquées. Loin de 
moi la pensée que les prophéties changent le cours des 
événements avenir; j'ignore ce que saint Augustin et 
saint Jérôme ont pu dire sur la providence divine, la 
liberté humaine, la prédestination, le hasard ou le des- 
tin, ni comment ils accordent ces choses; mais j'ai bu 
quelques gouttes à la fontaine de la sagesse en lisant 
Tite-Live, Cicéron, Sénèque, Symmaquc et Boelius, et 
je pense que, si notre volonté était subordonnée à quel- 



394 COLA DI RIENZO, 

que nécessité inéluctable, nous ne mérilerions aucun 
châtiment pour nos fautes. Dieu considère du haut des 
deux les actions des hommes, dans le passé comme 
dans l'avenir, et il annonce parfois ce qu'il a vu, par 
la bouche des prophètes, sans que, pour cela, les hom- 
mes soient jamais privés de leur libre arbitre 1 . 

« Quant à ces hommes qui, selon l'empereur, ont 
l'orgueil de se croire supérieurs aux autres, ne sont-ce 
pas plutôt ces prélats vaniteux et perdus de mollesse, 
que ces ermites humbles, se refusant toute douceur et 
ne vivant que dans la contemplation du Saint-Esprit? 

« Je n'ai pas annoncé comme prochaine une nouvelle 
descente du Saint-Esprit sur la terre, mais sa diffusion 
dans le monde; l'Église elle-même ne dit-elle pas : 
«Viens, Esprit-Saint, remplis les cœurs de tes fidèles! » 
Chaque jour, grâce à Dieu, il se répand parmi nous; 
sans lui, il n'y aurait plus ni ardeur dans l'amour, ni 
zèle pour la vertu, ni espérance d'une vie éternelle. On 
veut que je me sépare d'hommes qui m'ont appris seu- 
lement à ne haïr personne, à souffrir avec résignation, 
à aimer mes persécuteurs et à prier pour eux ! Ne 
serais-je pas, si j'obéissais, le plus ingrat des hommes 
et ne mériterais-je pas le mépris de tous? » 

Rienzo termine sa lettre en déclarant à l'empereur 
qu'il renonce à toute gloire humaine, que sa seule 
ambition est de réunir, sous la protection du pape, 
l'Italie divisée, et qu'il n'a jamais conçu le projet de 
réformer par lui-même l'Église chrétienne; ce sera, 

1 . N'est-il pas curieux de voir Rienzo soutenir, peut-être un des pre- 
miers, celte théorie par laquelle tant d'autres après lui se sont flattés de 
concilier ces deux choses inconciliables dans les limites de notre entende- 
ment : In liberté humaine et l'omnisciencc divine? 




COLA DI KIENZO A PRAGUE. 295 

ajoulc-t-il, l'œuvre de ce nouveau pape, qu'annoncent 
les prophètes, aux mœurs rigides, à l'âme pure, ami de 
l'empereur et de la justice. Pour lui, sa mission se borne 
à encourager Charles IV et à le protéger contre les entre- 
prises du clergé et des tyrans. 

Charles IV ne répondit pas et toute correspondance 
cessa, à partir de ce moment, entre son captif et lui ; 
tant que Cola di Rienzo persistait dans ses idées sur le 
Saint-Esprit et la réforme de l'Église, même en les atté- 
nuant comme dans cette dernière lettre, l'empereur, 
malgré qu'il en eût, ne pouvait faire autrement que de 
le traiter en hérétique ; aussi le livra-t-il à l'archevêque 
de Prague, Arnest de Pardubiz, en le chargeant d'obte- 
nir de lui une rétractation complète, ou de l'abandon- 
ner à la justice du pape, s'il se refusait à abjurer ses 
erreurs. 



CHAPITRE XXII 



CAPTIVITE DE COLA Dl RIENZO 

Arncst de Pardubiz, chanoine de la cathédrale de 
Prague, avait été le conseiller de Charles de Luxem- 
bourg lorsqu'il gouvernail, en qualité de régent, le 
royaume de Bohème, et se fit son ardent défenseur 
aussi bien à Avignon qu'en Allemagne, lors des négo- 
ciations qui précédèrent son élection à l'empire et des 
luttes qui s'ensuivirent. Charles, devenu empereur, 
retint Arnest auprès de lui, le nomma son chancelier, 
et la plupart des sages mesures qu'il prit durant son 
règne doivent être attribuées à son influence. Le pape, 
qui l'avait en grande estime, le nomma évéque de 
Prague en 1343, et transforma le siège de cette ville en 
siège archiépiscopal l'année suivante. 

C'était un caractère droit et ferme, un esprit à la fois 
juste, éclairé et capable d'apprécier les hommes à leur 
juste valeur; il avait étudié à Bologne et son instruction 
était des plus étendues; il aimait les lettres et recher- 
chait le commerce de ceux qui les cultivaient ; une foule 
de scribes s'occupaient, s«us sa direction, de faire des 
copies des manuscrits anciens, qu'il distribuait aux 
monastères de son diocèse. Pétrarque, qui le rencontra 
lorsqu'il se rendit à Prague auprès de Charles IV» 



CAPTIVITÉ DK COU DI MEMO* 297 

comme ambassadeur de Galéas Visconti, dil de lui el 
de son clergé : « Il n'y a rien de moins barbare que ces 
prélats. » Quand le pape Innocent VI mourut en 1562, 
Arnest fut sur le point de devenir l'élu du Sacré 
Collège. 

Comme on le voit, Rienzo ne pouvait trouver un juge 
mieux disposé et un meilleur guide spirituel, car Arnest 
fut pour lui en même temps l'un et l'autre, et s'il 
devait, comme hérétique, redouter la sévérité du cano- 
niste, il était en droit, comme restaurateur des vieilles 
traditions romaines, de compter sur la bienveillance de 
l'érudit. 

Le premier soin de l'archevêque fut, à ce qu'il 
semble, de faire transférer le prisonnier et ses compa- 
gnons d'infortune dans l'antique forteresse qui domine 
la petite ville de Raudnilz 1 ; peut-être espérait-il ainsi le 
soustraire plus complètement à l'influence de ses in- 
spirateurs; peut-être voulait-il éviter toute intervention 
étrangère, en le gardant dans un château qui faisait par- 
tie de ses domaines. Ce changement de prison dut avoir 
lieu dans le courant du mois d'août. 

Comprenant que Charles IV était désormais résolu ;\ 
s'abstenir de toute discussion avec lui, et qu'il était 
inutile de chercher, pour le moment, à l'attendrir ou à 
le convaincre, Cola di Rienzo multiplia les démarches 
auprès de ses conseillers; il eut plusieurs entrevues 
avec des personnages importants de la cour, mais sans 
résultat ; il écrivit une lettre extraordinairement am- 



1. Raudnîtz, située au nord de Prague, sur la rive gauche de l'Elbe; 
le château fut sécularisé durant la guerre des Hussiles; il appartint long- 
temps à la famille des Lobkowitz, qui y a sa sépulture. 



*$S COLA DI RIENZO. 

poulée à Jean de Neumark 1 , qui passait pour aimer 

les belles-lettres à l'égal d'Arnest, et qui, de plus était 

un ami de Pétrarque; celui-ci, loin de prendre sa cause 

en main, se borna à lui donner de bons conseils dans le 

même style. Bienzo lui répondit en disant 'que sa lettre 

était comme un flambeau qui avait éclairé les ténèbres 

de sa prison. Mais ces flatteries restèrent sans effet et 

Jean de Neumark ne Gt rien pour lui. Alors Rienzo 

adressa (15 août) un éloquent plaidoyer à Arnest, pour 

lui expliquer toute sa conduite et se laver des diverses 

accusations portées contre lui; il lui donna pour titre : 

Ycrus tribuni libellus contra scismata et errores. 

Après avoir supplié l'archevêque de se montrer impar- 
tial, malgré les préventions qu'il pouvait avoir contre 
lui, et de n'envisager que les intérêts du Christ, de 
l'empereur et de la justice, il définit ainsi l'Église : la 
réunion de tous les fidèles dont le Souverain Pontife est 
le chef, et, en même temps, le pasteur. « Or, que fait 
le pape? dit-il ; loin de songer à imiter le Sauveur qu'il 
représente sur la terre, et de défendre son troupeau 
contre les loups, il livre lui-même ses brebis à leur 
rapacité; il trahit l'Église et le Christ (qu'il me soit 
permis de le dire sans porter atteinte au respect qui lui 
est dû, lorsqu'il parle ex cathedra*), et sème la division 

1. Jean de Neumark (Neumark esl une petite ville située près de Breslau), 
nommé évéque de Loitomischl (Bohême) en 1555, prit le nom de Jean H 
et devint évéque d'OImutz, sous le nom de Jean IX, en 1564; il mourut 
en 1580. Il y eut un autre Jean 0£ko de Wlasim, que Papencordt semble 
aroir confondu avec Jean de Neumark, et qui fut successivement évéque 
d'Otmuti (1551-1501) et de Prague (1 06*- 1580), où il succéda à Arnest : 
créé cardinal en 1578, il mourut en 1580 également ; il était chanoine de 
Breslau et d'Olmuli et conseiller du roi. 

2. On sait que le pape est réputé infaillible lorsqu'il parle car cathedra, 
cYst-à-dire de son siège papal. 



CAPT1Y1TÉ DE COLA Dl RIENZO. 299 

et la zizanie parmi les chrétiens. Et pour commencer par 
l'Église de Rome, qui est la mère des autres Églises, je 
dis et je soutiendrai devant le pape, devant Dieu pour 
juge, qu'il y traite son troupeau, non comme un père, 
mais comme un marchand ; ne l'a-t-il pas abandonné, 
dispersé, dans le seul intérêt de sa sécurité personnelle 
et sous le spécieux prétexte que Rome n'offrait point un 
abri assuré au chef des fidèles? Bien plus, on le voit 
nourrir, favoriser, protéger les ennemis de Dieu; il pro- 
digue les charges, les honneurs, les dignités ecclésias- 
tiques aux Colonna, aux Orsini et aux autres tyrans du 
peuple, qui sont, au su de tous, des voleurs et des bri- 
gands, et qui, grâce à l'argent du Saint-Siège, se font 
la guerre sans trêve ni merci. Peut-être le Souverain 
Pontife espère, en se refusant obstinément à retour- 
ner à Rome et en prenant toujours parti contre le 
peuple, que, lassés de lui adresser en vain leurs prières, 
accablés sous le joug de maîtres implacables, les Ro- 
mains courberont enfin la tête et cesseront de deman- 
der à leur chef naturel de les prendre sous sa protection. 
Ma chute Ta rempli de joie, car il préfère que ses bre- 
bis soient mortes, que de les entendre crier: «Seigneur, 
« viens à nous! » S'il voulait sincèrement retourner à 
Rome, ainsi qu'il le prétend, agirait-il comme il le fait? 
« L'Italie tout entière est divisée entre les Guelfes et les 
Gibelins; au lieu d'intervenir entre eux, il appelle ceux- 
là ses fils et traite ceux-ci en ennemis ; sa bienveillance 
pour les uns, sa haine pour les autres, enveniment leurs 
querelles; nulle part l'esprit de discorde n'est plus 
répandu que dans les pays où domine l'Église et où 
triomphe en réalité le schisme. Là, deux Gibelins ne 
peuvent sans danger parler ensemble; ils se voient 



500 COLA DI RIENZO. 

exclus de toutes les fonctions publiques; les mariages 
entre Guelfes et Gibelins sont sévèrement défendus ; 
souvent même les Guelfes exilent leurs ennemis. Est-ce 
en favorisant ces divisions que le pape entend dévelop- 
per la foi et la charité chrétiennes? 

« Ne l'a-t-on point vu prodiguer ses faveurs à tous les 
tyrans, absoudre et même soutenir, moyennant vingt 
mille florins, Luchino Visconti, ce monstre sanguinaire, 
qu'il n'a pas rougi d'appeler son Gis? Tous les malfai- 
teurs trouvent un refuge auprès des représentants du 
Saint-Siège, qui les renvoient absous moyennant quel- 
que argent; le pape les approuve toujours, pourvu que 
le trésor de l'Église profite de ces crimes; la justice 
du peuple et les lois ne sont nulle part respectées. 

ce Voyez dans quel état se trouve actuellement le 
royaume de Naples, dont le Souverain Pontife a assumé 
le gouvernement; la ruine et la désolation sont partout, 
j'en ai été témoin. Le pape ne repousse pas l'alliance 
d'hommes, comme le duc Guarnieri, dont la cruauté est 
universellement connue et abhorrée. 

« Pour moi, avec l'aide de Dieu, j'ai chassé de ma 
patrie les tyrans, j'ai fait disparaître les fermenls de 
discorde, j'ai rétabli la concorde et la fraternité, j'ai fait 
triompher la liberté et la justice, j'ai renouvelé, avec 
l'aide du Saint-Esprit, la face du monde et purifié même 
l'Église. Lequel est à vos yeux plus digne de louanges? 
Celui qui trahit ses brebis et favorise les loups, ou celui 
qui rassemble le troupeau dispersé et s'expose à la mort 
pour le défendre? » 

Rienzo rappelle ensuite ses efforts couronnés de 
succès pour réconcilier entre eux ses concitoyens, pour 
faire, respecter les lois de la morale et les droits des 



CAPTIVITÉ DE COLA 1)1 RIENZO. 501 

opprimés, pour rétablir partout la concorde et la paix, 
pour grouper autour de lui, dans une union sainte et 
pacifique, tous les peuples de l'Italie. S'il a convoqué à 
Rome les princes, les électeurs, les grands, c'est dans 
l'espoir de les supprimer tous, pour être agréable à 
Dieu. En ce qui concerne les citations, il se défend 
énergiquement d'avoir ordonné à Clément VI de paraître 
devant son tribunal, s 'étant borné, dit-il, comme bien 
d'autres avant lui, à le supplier, dans une ambassade 
solennelle, de revenir à Rome, alors que les circon- 
stances le lui permettraient. C'est injustement que le 
pape l'a appelé rebelle, hérétique, schismatique, blas- 
phémateur, sacrilège, suppôt des esprits immondes, car 
il professe la foi chrétienne dans toute sa pureté et se 
conforme scrupuleusement aux préceples de l'Église 
evangélique et apostolique. 

« Le Souverain Pontife, poursuit-il, et les cardinaux 
ont prétendu que j'étais un ennemi de l'Église, parce 
que je me suis élevé contre eux ; mais c'est précisément 
parce que j'ai dénoncé leur œuvre de destruction que 
je suis un ami de l'Église; si j'ai tour à tour revêtu 
le personnage d'un idiot et d'un histrion, si je me suis 
montré tantôt grave, tantôt léger, tantôt ardent, tantôt 
timide, si j'ai simulé et dissimulé bien des choses, c'est 
dans le seul but d'extirper les erreurs et de rétablir 
la concorde. Jusqu'à mon dernier souffle, je consa- 
crerai tous mes efforts à arracher des mains du pape 
ce glaive néfaste, ce glaive qui a causé tant de mal- 
heurs et de divisions, et je le rendrai à César, à qui 
seul il appartient, afin qu'il rétablisse la paix dans le 
monde, dussé-je succomber en accomplissant mon œu- 
vre. Si le pape me demande : « Pourquoi prends-tu 



30a COLA DI RIEiNZO. 

mon glaive? » Je répondrai : « C'est pour sauver la foi 
chrétienne, c'est pour sauver le Christ! » Car le Souve- 
rain Pontife est entouré de flatteurs et de parasites qui 
le trompent sans cesse et qui crient : a La paix règne sur 
le monde ! » alors que l'univers est en feu ; car FLgJise 
n'a plus de protecteurs, les infidèles plus d'ennemis, les 
païens plus de missionnaires, car la foi décline et ceux 
dont c'est le devoir de la relever, passent leur existence 
dans la mollesse et dans l'oisiveté. » 

Telle était encore la confiance de Rienzo dans l'avenir 
qu'il fixe par avance au 45 septembre le jour de son 
entrée à Rome. Afin que l'empereur n'ait pas d'inquié- 
tude, il l'assure qu'après avoir confondu ses ennemis et 
rétabli la paix dans le monde il renoncera à toute 
gloire humaine, se fera admettre parmi les défenseurs 
du saint sépulcre 1 , et s'en ira en pèlerinage. Comme 
gage de sa bonne foi, il renouvelle son offre de lui don- 
ner en otage son fils unique et tous ceux qui l'ont 
accompagné jusqu'à Prague. 

S'il avait eu réellement quelque tort envers l'empe- 
reur, poursuit-il, serait-il venu de son plein gré s'offrir 
à sa colère? N'aurait-il pas plutôt envoyé un de ses amis 
pour le sonder, ou ne se serait-il pas présenté lui-même 
comme un des serviteurs du tribun? Si l'empereur ne 
peut lui accorder un secours efficace, il se contentera 
d'un signe d'approbation et se rendra à Rome pour réu- 
nir, sous l'étendard invincible de la Croix,. tous les peu- 
ples en un faisceau ; il n'y aura plus alors ni Guelfes, ni 
Gibelins, ni partisans de l'empire, ni partisans du pape, 
et la multitude des croyants ne formera qu'un corps. 

1 . Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ordre fondé eu 1048 et d'où 
sortirent plus tard les chevaliers de Rhodes et de Malle. 



CAPTIVITÉ DE COLA DI MEMO. 503 

« Si avant la Pentecôte prochaine mon œuvre n'est 
pas accomplie, s'écrie-t-il , si César n'est pas maître 
de toute l'Italie, excepté la Provence et les îles (Sicile, 
Sardaigne, Corse), Lien qu'elles fassent réellement 
partie de l'empire, je consens, à ce que l'on tranche la 
tète à tous mes compagnons, et, moi-même, je reviendrai 
ici me livrer à lui. L'empereur ne doit pas entrer à 
Rome comme ses prédécesseurs, la nuit, par une porte 
dérobée, ainsi qu'un malfaiteur, mais au grand jour, 
aux acclamations de la foule, avec toute la solennité et 
toute la pompe qui conviennent à son titre. L'Italie qui 
n'était pour l'Église qu'une auberge deviendra sa 
maison et nous serons les enfants légitimes et chéris du 
pape. » 

Au reste, certain qu'il combat pour la cause de Dieu, 
il mourra l'âme tranquille, et ce qui le rassure, c'est 
que tout ce qui se passe a été prédit par des hommes 
inspirés. Saint Cyrille 1 a annoncé fort clairement la 
venue d'un tribun qui triompherait d'abord, puis serait 
jeté en prison l'année du jubilé. 

En terminant, il s'excuse de n'avoir pu mieux écrire 
par suite du manque de livres et de la mauvaise qua- 
lité de l'encre, de la plume et du papier mis à sa dispo- 
sition, et supplie l'archevêque de songer aux maux sans 
nombre qui assiègent les hommes et à leur cause pre- 
mière. « Il dépend de vous, dit-il, de vous seul, que 
l'empereur entreprenne une œuvre dont la gloire sera 
pour lui, et l'honneur pour Jésus-Christ. Le temps 
presse; bientôt, il sera trop tard. » 

Ainsi Rienzo était devenu un aussi zélé gibelin qu'il 

i. Saint Cyrille, surnommé l'apôtre des Slaves, vivait au neuvième 
siècle. 



306 COLA DI R1ENZ0. 

les prérogatives attachées à ce titre; troisièmement, sa 
confiance illimitée en des prophéties auxquelles un bon 
chrétien ne peut, ne doit même pas ajouter foi. 

« Les prédictions de saint Méthode* et de saint Cyrille 
peuvent contenir de bonnes choses, si l'on sait en pé- 
nétrer le sens caché, mais il faut une base plus solide 
pour avancer d'aussi graves accusations que les tiennes 
contre le clergé et contre son chef. D'ailleurs, ajoute 
Arnest en conclusion, si tu étais véritablement un 
envoyé de Dieu, les hommes n'auraient pas pu entraver 
ton œuvre, quelque étonnante qu'elle ait pu paraître. » 
Néanmoins l'archevêque le prenait sur un ton très 
doux avec Rienzo, ne lui ménageant pas les louanges, et 
reconnaissant qu'il avait gouverné Rome avec équité et 
sagesse. 

Le tribun se hâta de lui répondre, les arguments ne 
lui manquaient pas : l'empereur l'avait-il repoussé 
lorsqu'il était venu se jeter à ses pieds, en le suppliant 
de lui pardonner sa témérité et sa présomption? Moïse 
et David n'avaient-ils pas péché, eux aussi, par orgueil? 
Et cependant Dieu s'était montré clément envers eux et 
leur avait même confié son peuple. 

En ce qui concernait les droits revendiqués par lui 
pour les Romains et pour les cités italiennes, il faisait 
observer à Arnest qu'il n'en avait pas poursuivi l'appli- 
cation et même qu'il y avait formellement renoncé, sur 

•. | y a eu deux sainls de ce nom: le premier vivait au quatrième 

on lui Cl fUl . évô 5 ue de T * r et d ' 01 y m P e î >1 mourut martyr vers 502 ; 
Ariens * attr ^ u ® ^cs prophéties sur l'antéchrist, ii prit parti contre les 
converti* b* 1 e *'^ ^ ar eux cn ^halcide. ^ e second, évéque de Pannonie, 
palais 1 • ans > ro * des Bulgares, en peignant dans une salle de son 
Bulirar#»fi^ U ^ eïnent dernier î il évangélisa avec saint Cyrille les Slaves et les 
* res > et fit également des prophéties. 



CAPTIVITÉ DE COLA DI RIEîiZO. 507 

les instances du légat apostolique; il s'engageait, en 
outre, à ne plus soutenir désormais celte prétention. 
Bientôt même nous le verrons traiter de supercheries ses 
fameuses citations 4 . C'était là une importante conces- 
sion que pouvaient faire pressentir ses précédentes dé- 
clarations, mais qu'il n'avait pas encore faite d'une 
façon formelle ; bien plus, Rienzo avouait qu'il n'ajoutait 
pas une foi entière aux prophéties citées dans ses lettres 
et qu'elles étaient pour lui un encouragement plutôt 
qu'une raison déterminante. Il terminait par une prière 
en faveur de ses compagnons d'infortune. 

Dans une autre lettre, qui suivit de près celle-ci, 
Cola di Rienzo va plus loin encore ; il renonce au titre 
de « Soldat du Saint-Esprit », qui lui était si cher. 
« Je reconnais avoir voulu, dit-il, qu'on me nomme le 
défenseur vêtu de blanc du Saint-Esprit; mais vous 
n'ignorez pas que les sénateurs, les préfels et les tri- 
buns assistaient en vêtements blancs aux triomphes des 
Césars; le vicaire du pape, le peuple, le clergé, tous les 
chrétiens souhaitaient que je prisse ce titre, mais il 
était loin de ma pensée de prétendre que je possédais 
le Saint-Esprit et que j'avais été spécialement désigné 
par lui. Je voulais simplement montrer que c'était grâce 
à lui que le peuple vivait dans la paix et le repos. Ceux 
qui arrivent aux honneurs n'ont-ils pas coutume de 
dire qu'ils en sont redevables à Dieu? » 

Puis, il se défend vivement d'être, comme on le lui 
reprochait, le suppôt du diable. « Comment aurait-il 
pu se faire, dans ce cas, s'écrie-t-il, que toutes les 
vertus aient fleuri à Rome sous mon tribunat et que, 

1 . Voir page suivante. 



308 COU M NEKZ0. 

moi tombé, les crimes soient redevenus plus fréquents 
que jamais? » 

On lui rappelait sans cesse sa présomption, mais 
n'avait-il pas expié, et au delà, toutes ses fautes par les 
souffrances que le Tout-Puissant lui avait infligées sans 
trêve ni merci? Et d'ailleurs, était-ce faire preuve de 
charité chrétienne que de le forcer ainsi à rougir de 
ses actions, alors surtout qu'il avait fait plus d'une fois 
publiquement acte de contrition? Dans la prétention 
qu'il avait jadis émise de rendre aux Romains le droit 
d'élire l'empereur, il ne fallait voir qu'un stratagème, 
destiné à tromper ses adversaires, et, en ce qui concernait 
les prophéties, une dure expérience lui avait appris à les 
respecter et à les craindre toutes indistinctement ; un 
enfant lui dirait dans la rue : ce Tribun, tu mourras 
demain », qu'il en ressentirait une secrète terreur et se 
préparerait à la mort. Ce ne sont pas assurément ces 
prédictions, dont il ignorait même l'existence six mois 
auparavant, qui ont déterminé sa conduite, mais l'amour 
d,e sa patrie, de la justice, de la liberté! 

« Que si ces paroles, dit-il, dans un mouvement de 
fierté, n'ont pas le don de vous satisfaire, je n'y puis 
rien; je n'ai point à vous rendre raison de mes actes; 
vous n'êtes pas mon j uge, que je sache, ce n'est pas vous 
qui m'avez chargé de gouverner Rome; ma foi ne peut 
être suspectée, et je n'ai rien fait pour mériter le châ- 
timent dont vous me menacez. Je me tairais, n'était ma 
crainte de devenir par mon silence mon propre assassin. 
Dieu m'aurait protégé, dites-vous, si j'étais son instru- 
ment; ce sont là des paroles sacrilèges; ne vous sou- 
vient-il plus combien de martyrs, que Jésus lui-même 
avait chargés d'une mission sainte, ont péri en défen- 



CÀPTIY1TÉ DE COLA DI RïENZO. 309 

dant la foi? Leurs assassins ont été punis ; prenez garde 
que Dieu n'ait déjà préparé le trait qui doit vous frap- 
per ! Vous attendez une récompense terrestre, mais 
Dieu seul connaît la fin de tout ceci. L'empereur me 
méprise parce que je suis venu ici seul et sans appui ; 
il aurait autrement écouté mes prières, si je m'étais 
présenté devant lui avec de riches présents, et accom- 
pagné de deux ou trois mille cavaliers bien armés. » 

Mais Rienzo abandonne bientôt ce ton hautain, pour 
supplier Àrnest d'avoir enfin pitié de lui et de le faire 
comparaître à son tribunal en même temps que les 
ennemis du peuple, qu'il confondra devant lui ; il n'at- 
tentera point à ses jours, car son âme, raffermie par 
Dieu, ne peut plus être troublée par aucune tentation 
et se réjouit dans le malheur. Il termine enfin en priant 
l'archevêque de l'excuser si, malgré le soin qu'il apporte 
toujours à mesurer ses paroles, quelques vivacités de 
langage lui sont échappées, car l'humilité se fait rare, 
parmi les laïques, depuis le temps de saint François. 

Ainsi Rienzo revenait peu à peu à des idées moins 
hétérodoxes, mais il ne s'était pas encore suffisamment 
rétracté pour que l'archevêque pût le déclarer non héré- 
tique et lui rendre la liberté. À ce moment survint 
une lettre de Clément VI, écrite le i 7 août, qui aggra- 
vait singulièrement la position du prisonnier et allait 
mettre Charles IV dans un cruel embarras. « Informé 
disait le pape, que le Tout-Puissant a miraculeusement 
mis entre vos mains cet enfant de Bélial, père de la cor- 
ruption, ce Nicolas fils de Laurent; si dangereux et si 
pervers, que des jugements, dont il n'a pas fait appel 
et qui sont devenus irrévocables, ont condamné comme 
hérétique, nous comptons que vous montrerez, en cette 



510 COU M RIE5Z0. 

occasion, votre dévouement à l'Église, votre affection 
pour nous, et votre amour pour votre Créateur. Nous 
avons enjoint à Arnest de nous envoyer cet homme 
sous bonne escorte, ou de le garder étroitement em- 
prisonné, en nous tenant avec exactitude au courant 
de tout ce qui se passera, et nous le prions de nous 
dire si nous devons charger quelques-uns de nos 
serviteurs de se rendre auprès de lui, aGa de ramener 
ici le prisonnier, ou s'il désire que nous lui fassions 
parvenir les documents nécessaires à l'instruction de 
son procès. » Clément YI terminait en recommandant 
à l'empereur de se méûer avec soin de l'astuce du 
tribun et surtout de ne lui rendre la liberté sous au- 
cun prétexte. 



CHAPITRE XX11I 



SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA Dl RIENZO 

Au début de sa captivité, la confiance de Rienzo était 
inébranlable; écrivant à Bartolomeo, abbé du monastère 
de Saint-Alexis 1 , il lui disait que ses amis et lui ne 
devaient pas se laisser émouvoir par les bruits sinistres 
que Ton faisait courir à son sujet, que ses vœux étaient 
près d'être exaucés et qu'avant peu, avec la grâce de 
Dieu, il reviendrait en Italie. Ceux qui opprimaient les 
défenseurs de la liberté seraient alors sévèrement châ- 
tiés ; mais, en attendant, il suppliait l'abbé d'engager 
ses partisans, s'ils tenaient à sa vie et à son retour, à 
ne pas donner suite à leur projet, qu'il avait d'ailleurs, 
pour sa part, toujours repoussé de toutes ses forces 
(doit-on voir dans ces paroles mystérieuses une allusion 
à l'attentat commis vers cette époque contre le légat 
Ceccano?). L'empereur se montrait plein de bonté pour 
lui, ajoutait Rienzo, et sa foi dans l'avenir était plus 
grande que jamais; s'il ne revenait pas au jour fixé, 
c'est que Dieu aurait voulu prolonger son temps 
d'épreuve et ses amis ne devraient pas se désoler pour 

1. Près de la porte Saint-Paul; Honorius III avait restauré, en 1217, 
l'église qui se trouvait a cet emplacement et l'avait dédiée à saint Alexis, 
parce qu'il prétendait avoir trouvé, non loin de là, le corps de ce saint. 



312 COU DI RIENZO. 

cela; s'il n'en disait pas plus long» c'est qu'il sedcGait 
de ceux qui l'entouraient 1 . Cette lettre, ainsi qu'une 
autre que lui adressait Ricnzo, devait être communiquée 
au chancelier de la ville, qui semble avoir été un des 
plus fidèles amis du tribun*, ainsi qu'il ressort de 
la lettre suivante que Rienzo lui adressa peu après : 
« J'ai éprouvé quelles étaient la sincérité et la fermeté 
de votre cœur, dans la bonne comme dans la mauvaise 
fortune; ne vous désespérez pas; appliquez-vous, au 
contraire, à rassurer ceux qui soupirent après la liberté, 
et dites aux marchands de la Toscane que l'empereur 
est tout prêt à agir ; le parti guelfe n'a pas lieu de le 
redouter et il ne songe nullement à venger la mort de 
son aïeul 8 . » 

Mais, à mesure que le temps s'écoulait, Rienzo perdait 
peu à peu son assurance des premiers jours; son 
découragement perce dans la lettre suivante adressée à 
son fils, qu'il avait précédemment confié à la garde de 
son beau-père : « Souviens-toi, mon enfant bien-aimé, 
de saint Alexis 4 , de saint Jean et de tant d'autres de tes 
concitoyens qui, méprisant les jouissances terrestres, se 
sont montrés supérieurs aux riches dans leur pauvreté, 
et aux grands dans leur humilité; ils ont mérité, en 

1. Les lettres du tribun étaient, en eiïet, ouvertes et copiées sur un 
registre, comme celles de tous les prisonniers ; c'est ainsi que Pelcel a 
pu en avoir connaissance, dans un château ou dans un couvent des envi- 
rons de Prague, et en faire prendre copie à son tour. Rienzo savait, an 
reste, que ses lettres passaient par les mains de l'archevêque, car, autre 
part, il prie Arnest, s'il ne veut pas les envoyer, de les lui rendre. 

2. Sans doute Malabranca. Voir pages 118, 167, 213, etc. 
5. Henri Vil, qu'on disait avoir été empoisonné en Italie. 

4. Saint Alexis avait quitté la maison paternelle le jour même de ses 
noces, dit la légende, pour aller à Êdesse ; il revint bien des années plus 
tard, fut recueilli par ses parents comme un étranger, et ne se fit recon- 
naître de son père qu'au moment de mourir. 



SU1TB DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 313 

peu de temps, une gloire éternelle ! L'humanité court à 
sa perte; ne te laisse pas entraîner dans le gouffre; 
reste le serviteur fidèle de ton Dieu, afin que nous nous 
rc trouvions quand il lui plaira ; oublie-moi, oublie ta 
famille, comme l'ont fait les saints que je t'ai proposés 
pour modèles. Quant à moi, je serai bien en quelque 
lieu que je me trouve, car Dieu sera toujours avec moi. 
Puisque fra Michaele, qui a instruit ton père dans ses 
devoirs, peut te guider aussi, je te le donne pour père; 
obéis-lui cent fois plus qu'à moi-même. Cache ton nom 
et dissimule-toi par crainte des traîtres 1 . » 

A peu près vers le même temps, Rienzo écrivait à ce 
même fra Michaele du mont S. Angelo, qu'il vénérait à 
l'égal d'un saint, pour lui confier ses tristesses et ses 
joies : il lui raconte comment l'Esprit du mal a contre- 
carré tous ses desseins, et inspiré à l'empereur des 
sentiments de défiance envers lui, comment un profond 
désespoir s'est d'abord emparé de lui, à l'idée qu'une 
lourde porte, solidement verrouillée, le séparait du resLe 
des hommes, et comment sa douleur a fait place au 
plaisir, son abattement au courage, lorsqu'il a compris 
que les prédictions des sainLs s'accomplissaient en sa 
personne, d'autant plus qu'on lui avait accordé l'usage 
d une peLite chapelle voisine de sa cellule, où il pou- 
vait se fortifier par la prière. 

Il s'est défendu, ajoutait-il, des accusations portées 
contre lui et contre les spirituels dans deux suppliques 
adressées, l'une à l'empereur, l'autre à l'archevêque, 
(Oratio taper eloquio caritalis et Verus tribuni libellas). 
Mais on a tourné contre lui les prophéties dont il forti- 

1. Cette lettre semble avoir été écrite en Tannée 1351. 



314 COLA DI RIENZO. 

Gaitses espérances ; les yeux des humains restent volon- 
tairement fermés à l'évidence et, dans leur aveuglement 
digne de Pharaon, ils ont vu, sans s'émouvoir, la terre 
s'entr'ouvrir et des montagnes, des villes entières dis- 
paraître dans les abîmes. « Je ne me fais pas d'illusion, 
dit-il, sur le sort qui m'est réservé; l'archevêque va me 
livrer bientôt au pape, comme un don impérial, et une 
mort certaine m'attend à Avignon ; il ne faut point pour- 
tant se désoler, car mon plus ardent désir est d'entrer 
dans le royaume de Dieu. Ce n'est pas pour moi, mais 
pour mes amis, que je crains la colère de ceux qui nous 
persécutent; qu'ils veillent donc avec soin et attendent 
dans la retraite des jours meilleurs. » Après avoir laissé 
échapper quelques plaintes contre sa femme, qu'il 
appelle la lune de la maison, et qu'il accuse de n'être 
pas restée digne de lui et de sa gloire (elle venait de se 
faire admettre parmi les clarisses 1 ), il confie à fra 
Michaele son fils, qui, s'il n'a pas été corrompu par 
l'exemple d'autrui, doit être encore tel qu'il l'a laissé : 
humble, innocent, instruit; « qu'il vende, dit-il, par 
l'intermédiaire de mon oncle paternel, mes armes, mes 
livres , excepté ceux qui ont trait à la religion et qui 
sont les meilleurs; en un mol, tout ce qui m'a appar- 
tenu; il sait où tout cela est caché. Je désire que l'ar- 
gent qui en proviendra soit remis à un pèlerin se ren- 
dant en terre sainte, afin d'y faire achever une chapelle, 
commencée jadis par une puissante reine*. Si, toutefois, 
es Sarrasins rendent l'exécution de mon désir impos- 
sible, que mon héritage soit attribué, en parties égales, 



1 . Voir page 264. 

2. Rienzo ne spécifie pas autrement la chapelle. 



SUITE DE Là CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 395 

aux prêtres et aux chrétiens habitant ce pays. » Il 
exprime enfin le vœu que ses deux filles et sa sœur 
entrent en religion comme sa femme. 

Cependant l'empereur hésitait toujours; il se flattait 
que le tribun finirait par abjurer complètement ses 
erreurs, et les concessions que Rienzo avait déjà faites à 
l'archevêque, touchant la nature de sa mission, la valeur 
des prophéties des spirituels, les droits de Rome à rem- 
pire, étaient de nature à encourager cet espoir. D'un 
autre côté, Clément VI, peu habitué à voir l'empereur 
résister à ses volontés, réclamait de plus en plus impé- 
rieusement le prisonnier. 

Enfin Charles IV prit le parti d'envoyer l'archevêque 
Ârnest à Avignon, afin de se concerter avec le pape au 
sujet de Rienzo; il lui adjoignit Nicolas, duc de Troppau, 
et tous deux partirent sur-le-champ, au milieu de 
l'hiver. (Cette ambassade, qui n'avait pas été signalée 
jusqu'ici, montre quelle importance on attribuait, tant 
à Prague qu'à Avignon, au sort réservé à l'ancien tri- 
bun.) 

Les envoyés de l'empereur arrivèrent sans doute au 
but de leur long voyage vers le commencement de 
l'année 1351 ; leur séjour à Avignon ne fut pas de lon- 
gue durée et dès le mois de février, après avoir pris les 
instructions de Clément VI, ils se mirent en route pour 
retourner en Bohême. 

Afin de confirmer et d'accentuer les représentations 
que les ambassadeurs étaient chargés de faire à l'empe- 
reur en son nom, Clément VI lui adressa, le 1 er février, 
une lettre des plus pressantes, par laquelle il lui deman- 
dait, « ainsi qu'il l'avait déjà fait tant de fois », de lui 
envoyer cet homme plus dangereux que la peste et qui» 



516 COLA Dl RIENZO. 

s'il recouvrait, par malheur, la liberté, causerait au 
inonde des maux incalculables. Il assurait Charles IV 
que cette marque de déférence lui serait d'autant plus 
agréable que les crimes de Rienzo contre sa mère 
l'Église, contre son Créateur et contre l'empire, avaient 
été plus grands. 

Cette lettre, pas plus que les arguments qu'Àrnest 
était chargé de faire valoir, ne purent décider Charles IV 
à livrer Rienzo à la colère de son implacable ennemi ; 
il se borna à le laisser dans sa prison de Raudnitz. 

L'ennui, l'incertitude, l'isolement auquel il était con- 
damné, avaient produit sur le tribun leurs effets accou- 
tumés ; son courage, sa confiance dans l'avenir, l'avaient 
abandonné; de plus, la privation d'air et d'exercice 
avait sérieusement affecté sa santé; il ne souhaitait 
plus qu'une chose : sortir de sa prison, fût-ce pour 
marcher au supplice. Toutes ses lettres, à partir de cette 
époque, portent l'empreinte du plus profond découra- 
gement mais aussi d'une grande résignation. « À quoi 
sert, s'écriait-il, de me retenir dans cette prison? ma 
mort ou mon élargissement serait plus utile à Dieu 
et aux hommes. Vous ne devriez point me faire subir le 
même traitement que les païens aux premiers chrétiens, 
car j'ai la même foi que vous, et je révère la mémo 
Église. L'empereur redoute-t-il mon ambition, je m'en- 
gagerai par serment à ne plus exercer à Rome aucune 
charge. Au surplus, les honneurs, les dignités n'ont 
plus d'attrait pour moi. Pourquoi me traite-t-il en 
ennemi? ne m'avait-il point dès l'abord pardonné géné- 
reusement mes paroles imprudentes, parce que j'étais 
venu à lui avec confiance? Je croyais alors qu'un Romain 
trouverait un refuge assuré auprès de l'empereur 



SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 517 

romain. S'il veut se conformer aux injonctions du pape, 
pourquoi diflere-t-il mon départ, perdant ainsi le béné- 
fice de son obéissance et tenant sans raison en suspens 
les peuples inquiets? Mon courage est affaibli par tous 
ces délais, et la colère du pape ne s'apaisera pas avec 
le temps, car jamais ses yeux ne s'ouvriront à la vérité 
ni son cœur à la clémence. Seul de tous les chrétiens, 
je ne serai pas admis à profiter des indulgences du 
jubilé ! Mais je me montrerai fort, car Sa 11 us le a écrit 
que la mollesse est le propre des femmes, et que le 
courage appartient aux hommes, et Tite-Live a dit éga- 
lement qu'un Romain doit savoir agir et souffrir brave- 
ment. 

« De même que j'ai voulu m'élever au-dessus de mes 
concitoyens par mes dignités, de même je dois les sur- 
passer par mes infortunes ! » 

Ses évanouissements devenaient de plus en plus fré- 
quents, ses forces s'épuisaient; il supplie Àrnest, dans 
une autre lettre, de lui faire donner du bois, qu'il paye- 
rait au besoin, pour se chauffer le jour et la nuit, car 
l'hiver est proche et, même en Italie, son état de santé 
l'obligeait à faire du feu été comme hiver. Puisque tout 
ce qui pourrait le soulager lui est refusé, il demande 
qu'on lui accorde au moins cet adoucissement à ses souf- 
frances et qu'on lui permette également d'avoir auprès 
de lui un compagnon, un prêtre, afin que, si la mort 
venait le surprendre, il eût quelqu'un qui l'assistât à 
ses derniers moments. 

Si l'on ne veut pas rendre la liberté à ses compagnons, 
dit Rienzo en terminant, qu'on leur donne au moins 
des vêtements à ses frais, pour qu'ils ne meurent pas 
de froid. 



518 COLA W RIE3Z0. 

L'hiver se passa sans qu'aucune décision fût prise; 
Cola di Rienzo, voyant que les prélats allemands restaient 
sourds à ses plaintes, s'avisa de réclamer l'intervention 
du cardinal Guy de Boulogne, qu'il avait quelque peu 
connu jadis, probablement à Avignon. Après lui avoir 
exposé longuement ses malheurs, il lui affirmait que son 
silence, lorsqu'on instruisait son procès, ne devait être 
imputé qu'à un mal d'yeux. Son seul désir, puisqu'on 
persistait à méconnaître la pureté de ses intentions, était 
de s'enrôler parmi les défenseurs du saint sépulcre, 
après avoir entendu, si on l'exigeait, prononcer sa con- 
damnation définitive dans la cathédrale de Prague, et il 
pressait le cardinal, au nom de leur ancienne amitié, 
d'intercéder auprès de l'empereur et d'Arnest pour 
qu'on lui accordât cette autorisation, promettant de ne 
plus s'occuper des affaires de ce monde. 

Cette lettre resta sans effet. Cependant une certaine 
sympathie pour Rienzo commençait à se manifester en 
Allemagne; ses diatribes contre le luxe et les vices des 
prélats d'Avignon, ses idées sur une réforme du clergé, 
qui n'avaient pas tardé sans doute à être connues, 
malgré les efforts de ses geôliers, ne pouvaient manquer 
d'être favorablement accueillies dans un pays que les 
complaisances exagérées de Charles IV envers le pape 
avaient vivement indisposé contre l'Église : on plaignait 
en lui l'adversaire malheureux du Saint-Siège plus 
qu'on ne blâmait l'ennemi de l'empereur. Clément VI 
crut même utile, pour arrêter ce mouvement, de rappeler 
aux évêques et aux archevêques de l'empire la procédure 
suivie à l'égard de Rienzo, « que l'on dit, écrivait-il, 
caché dans votre pays », ses attentats contre l'Église et 
la condamnation définitive et sans appel qui l'avait 



SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 319' 

frappé; il ordonnait de plus que chaque dimanche, 
après le service divin, on recommandai publiquement 
aux fidèles de se tenir en gardé contre ses ténébreuses 
machinations et ses doctrines hérétiques. La façon dont 
ces instructions avaient été suivies devait être consignée 
dans un double procès-verbal, dont un exemplaire 
serait conservé dans les archives des églises et l'autre 
expédié à Avignon. Cette lettre porte la date du 24 fé- 
vrier 1552; un mois après, le 24 mars, le pape délé- 
guait auprès de l'empereur trois personnes : l'arche- 
vêque de Spolète, Jean V; Raimond de Molendinuovo, . 
ostiaire du pape, et Hugues de Carluccio, un de ses fami- 
liers ; ils étaient chargés de se faire livrer le prisonnier 
par Arncst, auquel Clément YI avait transmis ses 
instructions. Charles .IV était requis en même temps de 
donner son concours à l'archevêque, afin qu'il pût se 
conformer sans délai aux ordres du pape. 

Soit que Rienzo, à bout de forces, ait demandé lui- 
même, ainsi qu'il l'a prétendu plus tard, à comparaître 
devant le tribunal de Clément VI, soit que Charles IV 
ait renoncé à se servir de lui, craignant d'affronter 
plus longtemps la colère de son puissant protecteur, 
Arnest n'hésita plus cette fois à livrer son prisonnier, 
et Rienzo se mit en route pour Avignon dans les der- 
niers jours du mois de juin 1552. Les divers actes 
relatifs à son procès et à sa condamnation furent lus, 
avant son départ, dans la cathédrale de Prague. 

On a soutenu longtemps, malgré le témoignage de 
Pétrarque 1 , que le tribun avait été transféré de Raud- 
nitz à Avignon dans le courant de Tannée 1351. Les 

1. Le 10 août 1552, le poète écrivait : venit ad curiam nuper Nicolaus 
Laurenihu. 



» CDU H UEO». 

tiw lettres qui précèdent proarent surabondamment 
leomtrairvV 

Géavat II. i! es* irai. Eut ose erreur volontaire en 
.lisant Jans ia première que Itienio passait pour itre 
cacàr f» A .'^kjw. car i! savait fort bien, à ce moment, 
qa* te tribua était le prisonnier de l'empereur ; mais 
a ■."aurait p« pousser le mépris de la vérité jusqu'à 
Shs^t? «Honorer sa retraite, s'il l'avait tenu alors 
fhmi f Jaas les cachots de son palais. Tons les faits 
sV-cwcdent an suqriits à prouier que le vojage de 
Kieawent aeo.enefletvers le aùliea de l'année 1552. 



|. I nliak m iir fH 




CHAPITRE XXIV 



LE TRIBUN DEVANT LE PAPE 

Rienzo arriva à Avignon au commencement d'août 1 ; 
la foule, curieuse de voir un homme qui avait rem- 
pli le monde du bruit de sa renommée, s'était portée à . 
sa rencontre ; il arriva entre deux soldats et suivi d'une 
escorte; toutefois on ne lui avait pas mis de fers, 
c'était une honte de moins pour ses geôliers. Sur 
Tordre de Clément VI, il fut conduit dans un cachot 
situé sous Tune des tours du palais des papes, et que 
Ton montre encore aujourd'hui au visiteur crédule. 
Enchaîné à la muraille, comme un malfaiteur dange- 
reux, c'est à peine si on lui donna quelques vêtements 
communs pour le garantir du froid. Pourtant ses livres 
favoris : la Bible, Tite-Livc et quelques autres histo- 
riens latins ne lui furent pas refusés ; il passait son temps 
à lire et à travailler. Clément VI lui faisait porter par 
charité des aliments. « Voilà où en est réduit, s'écrie Pé- 
trarque, ce tribun terrible, qui a fait trembler le monde 

!• Il est probable que le chemin suivi par le tribun fut celui que l'on 
trouve indiqué, un peu plus tard, dans les itinéraires et qu'il passa suc- 
cessivement par Ratisbonne, Pilsen, Neusladt, Àugsbourg, Constance, tra- 
versa le nord de la Suisse, resté encore soumis aui empereurs et arriva 
ainsi à Genève, d'où il gagna Lyon et la vallée du Rhône. Ce voyage dut 
prendre phis d'un mois. 

31 



322 COLA DI RIENZO. 

et qui inspirait tant de confiance aux faibles, et tant de 
crainte aux grands. L'empereur en a fait présent au 
pape ; je n'ose qualifier cet indigne commerce. 

« Des prélats vont se réunir pour décider de quel sup- 
plice est digne un homme qui a commis ce crime de 
chercher à délivrer sa patrie! Il aurait pu succomber 
glorieusement au Capitole; il a préféré subir la honte 
d'être le prisonnier de l'empereur et du pape, et deve- 
nir un objet de dérision pour le monde entier. On sait, 
plus peut-être que je ne le souhaiterais, l'intérêt que je 
lui portais. Je ne regrette pas absolument l'enthousiasme 
que j'ai témoigné jadis à son endroit ; je n'ai point le 
don de deviner l'avenir, et ses actes étaient alors dignes 
de l'approbation et de l'admiration du genre humain. 
Du resle il ne m'appartient pas de supprimer ce que 
j'ai écrit. 

« Maintenant le sort de ce tribun, de qui dépen- 
dait le destin de tant de peuples, est entre les mains 
d'autrui ; peut-être avant peu apprendrons-nous qu'on 
Ta condamné à une prison perpétuelle ou à la mort; 
mais la vertu ne craint ni la mort ni l'infamie, et son 
supplice ne pourra déshonorer sa mémoire. On ne lui 
fait pas un crime des actes que tous les honnêtes gens 
ont blâmés : ses faveurs pour la populace, ses atteintes 
à la liberté, sa fuite du Capitole; on lui reproche, au 
contraire, ce qu'il a entrepris de plus glorieux : l'af- 
franchissement de sa patrie, le rétablissement de l'em- 
pire romain! Sa condamnation sera pour lui un titre 
d'honneur aux yeux de la postérité. » (Lettre à François 
di Nello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à Florence, 
10 août 1552.) 

Rienzo, qui connaissait les sentiments de Pétrarque, 




LE TRIBUN DEVANT LE PAPE. 523 

à son égard, avait demandé, dès son arrivée, s'il ne 
pouvait le voir. Le poêle était alors à Yaucluse ; bien qu'il 
soit revenu à Avignon dans le courant du mois d'août, 
il n'alla point visiter dans sa prison son ancien ami; 
cette conduite pourrait sembler bizarre, si Ton oubliait 
que, malgré ses déclamations contre la papauté, Pétrar- 
que était fort bien en cour et profitait souvent des 
faveurs de Clément VI. Néanmoins nous verrons tout 
à l'heure qu'il chercha, sans se compromettre toutefois, 
à sauver la tête de Rienzo. 

Cependant le pape avait chargé trois des plus hauts 
dignitaires de l'Église, les cardinaux Guy de Boulogne, 
Élie de Talleyrand et Bertrand de Deaulx, d'examiner 
à nouveau la conduite du tribun, ainsi que les accu- 
sations et les condamnations dont il avait été l'objet, 
et de décider en dernier ressort s'il était coupable et 
quel serait son châtiment. 

De ces trois juges, deux étaient assurément hostiles 
à Rienzo : le cardinal de Talleyrand, chef du parti fran- 
çais, et Bertrand, qui l'avait fait condamner naguère ; 
quant à Guy de Boulogne, nous avons vu que Rienzo 
s'était adressé à lui comme à un ami, et que celui-ci 
était resté sourd à sa prière. Rienzo avait-il tort de le 
croire bien disposé à son égard? C'est ce qu'il est im- 
possible de dire. Au reste, le cardinal Guy ne dut pas 
prendre une part bien active au procès, car, dès le mois 
de septembre, il quittait Avignon pour se rendre à Paris 
dans le but de réconcilier les rois de France et d'An- 
gleterre. 

On n'accorda même pas de défenseur à Rienzo, à quoi 
bon? Son sort n'était-il pas décidé par avance? Excepté 
Pétrarque, il ne comptait guère à Avignon que des en- 



526 COLA Dl R1ENZO. 

changé d'avis : il prie l'archevêque de rendre public, 
avec l'assentiment de l'empereur, tout ce qu'il lui avait 
confié sous le sceau du secret, espérant, dit-il, que 
la vierge Marie triompherait de ses ennemis comme 
jadis Esther. Cette étrange demande est accompagnée 
de nouvelles protestations d'obéissance et de dévoue- 
ment à l'empereur. Heureusement pour lui, Charles IV 
et Àrnest se gardèrent bien de divulguer les lettres de 
Rienzo, qui l'eussent perdu sans retour. 

Ce fut donc sur les actes de son tribunat seulement 
que porta l'accusation ; le procès aboutit, comme tout 
le faisait prévoir, à une condamnation capitale. Pour 
des raisons qui nous sont inconnues, on relarda quel- 
que temps l'exécution du tribun. 

Néanmoins, tout le monde à Avignon croyait sa mort 
inévitable et prochaine ; Pétrarque était retourné à Vau- 
cluse, dans les premiers jours de novembre, sans avoir 
rien pu obtenir pour son ancien ami. 

Alors une rumeur étrange se répandit dans la ville, 
sans que l'on pût savoir ce qui l'avait fait naître : on 
répétait tout bas que le tribun des Romains était un 
poète, un grand poète, et que ce serait un crime odieux 
de porter la main sur lui. Or, la poésie était, grâce à 
Pétrarque, fort en honneur à Avignon, trop en honneur 
à son gré: « Les rives du Rhône voient surgir, disait-il, 
plus de versificateurs que n'en a suscité jadis l'exemple 
d'Homère et de Virgile; les médecins, les avocats, saisis 
de la passion de rimer, oublient Justinien et Esculape; 
les laboureurs, les charpentiers, les maçons laissent là 
leurs outils pour ne s'occuper que d'Apollon et des 
Muses; comme dit Horace: ce Ignorants ou savants, nous 
« faisons tous de la poésie ». Chaque jour, des vers, des 



LE TIUW'N DEVANT LE PAPE. 327 

é pitres pieu vent sur moi de tous les coins de l'Italie; il 
m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de 
Grèce. » Tout le monde voulait avoir son avis et, plus 
d'une fois, il se vit injurier dans la rue par un père dont 
le fils avait abandonné sa carrière pour faire des vers. 

On conçoit combien les poétiques habitants d'Avignon 
s'intéressèrent à Rienzo lorsqu'ils crurent avoir décou- 
vert en lui un poète ignoré. 

A la vérité, le tribun n'avait jamais cultivé la poésie. 
Pétrarque avoue lui-même qu'il eût été fort empêché de 
montrer le moindre vers écrit de sa main : « 11 a lu tous 
les poètes, écrivait-il, mais il n'est pas plus poète pour 
cela, qu'on n'est tisserand parce qu'on porte un vête- 
ment tissé. » 

Pourtant, ce fut à cette croyance que Rienzo dut 
la vie ; le pape, qui avait différé son supplice en attendant 
que l'engouement des Avignonnais se fût dissipé, mourut 
subitement le 6 décembre 1552, faute de soins, dirent 
les uns; pour s'être fait trop soigner, .affirmèrent les 
autres, parmi lesquels était Pétrarque 1 . 

Les cardinaux s'assemblèrent en toute hâte, car le 
roi de France s'avançait sur Avignon et prétendait im- 
poser au conclave un pape à sa dévotion; le 18 décembre, 
ils décernèrent la tiare à Etienne Aubert, qui fut cou- 
ronné le 30 du même mois et prit le nom d'Inno- 
cent VI. 

Le nouveau pape était natif de Monts, dans le diocèse 
de Limoges ; chargé d'abord d'enseigner le droit à Tou- 
louse, puis juge mage * dans cette ville, évêque de Noyon 



1. Clément VI était déjà gravement malade depuis un an environ. 

2. Mage, pour major. 



orÈBoi èemx a» pbs tord par Clément VI, en même 
mp ç*e Guy de Boaftogae, et «émût de recevoir des 
■ùe <àa fope le titre de *rand pénitencier et l'évêché 
fûaie et 4e Velleiri 1 155?). 

£ lasaùi pour avoir des ann rigides et on grand %aé- 
pes paur le taxe: MaUeo Yillani dit de lui : « C'était un 
ede bonne vite! de petite science », et Pétrarque 




prétend qu'on lai avait persuadé sans trop de peine que 
Tîrple était un sorcier. 

Comme tous les antres cardinaux, il avait juré, avant 
l'élection, de ne pas modifier, s'il était nommé, les tradi- 
tion* es honneur à la cour de Clément VI ; maïs, aus- 
sitôt qu'il fut moulé sur le trône pontifical, il se déga- 
nta de son serment, grâce à son pouvoir souverain, et 
s'occupa avec activité, souvent même avec habileté, d'in- 
troduire dans l'Église les reformes que rendaient néces- 
saires les abus de toute sorte auxquels se livrait le haut 
clergé, surtout à Avignon ; il révoqua la plupart des 
bénéfices accordés par son prédécesseur, suspendit un 
grand nombre de réserves et de commendes, restreignit 
la pluralité des bénéfices, et obligea les titulaires à la 
résidence, ce qui purgea la ville d'Avignon d'une foule 
de courtisans oisifs. Ménager du bien de l'Eglise, son 



LE TRIBUN DEVANT LE PAPE. 320 

premier soin fut de diminuer les dépenses de la cour, 
à laquelle il rendit l'aspect qu'elle avait du temps de 
Benoit XII, d'austère mémoire. Les cardinaux débau- 
chés, dont Clément VI avait eu la faiblesse de tolérer 
la licence, trouvèrent en lui un maître rigoureux; et 
tous les prélats, quel que fût leur rang, durent déployer 
désormais moins de faste. 

Ces réformes étaient précisément celles qu'avait récla* 
mées Rienzo avec tant d'énergie et si peu de succès, et 
c'est principalement pour avoir osé élever la voix contre 
les abus que voulait supprimer Innocent VI, que le tri- 
bun était menacé de perdre la vie. Le pape ne l'ignorait 
pas ; sur bien des points il partageait les idées du tribun ; 
n'ayant point eu, en outre, à combattre personnellement 
contre lui, il ne conservait pas, comme Clément VI, 
le souvenir aigri de la lutte; peut-être espérait-il 
aussi dès lors se servir un jour, au profit de l'Église, 
de la popularité de Rienzo. Il ordonna de surseoir 
à l'exécution du condamné, et, après avoir examiné 
attentivement les accusations portées contre lui, déclara 
qu'il n'avait rien dit ni rien fait de contraire à la reli- 
gion, qu'il était un bon et Gdèle chrétien, et qu'il y 
avait lieu, par conséquent, de révoquer toutes les senten- 
ces dont il avait été frappé. Rienzo fut donc absous et 
mis en liberté ; momentanément, le pape le retint à 
Avignon. 



CHAPITRE XXV 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITE PAPALE A ROME 

ET EN ITALIE 



Durant tout ce temps, la situation de Rome n'avait 
fait qu'empirer. Stefanello Colonna et le chevalier 
RainaMo Orsino, nommés sénateurs pour six mois le 
15 septembre 1550, étaient sortis de charge au mois 
de juin suivant ; Giordano Orsino del Monte et Pietro 
Sciarra Colonna, fils de Poncello, leur succédèrent. Ils 
ne surent ou ne voulurent pas faire respecter leur au- 
torité; les barons opprimèrent plus violemment que 
jamais le peuple ; les brigands infestèrent de nouveau 
les chemins, « les étrangers, les pèlerins , dit Matteo 
Yillani, étaient comme des brebis parmi les loups»; la 
misère devint extrême. Au commencement de no- 
vembre, il y eut une émeute; Giordano, attaqué dans. 
son palais, renonça volontairement à sa charge ; Stefano 
dut en faire autant et la ville tomba dans l'anarchie la 
plus complète. 

Poncto Perotto, successeur de Raimond à Orvieto 
y 15 18-156:2) et vicaire du pape à Rome, craignant 
sans doute qu'à la faveur de ces troubles un émule de 
Riento ne s'emparât du pouvoir, fit occuper le Gapitole 
par ses soldats et déclara qu'il ne le quitterait que 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 334 

lorsque le pape aurait désigné de nouveaux sénateurs. 
Mais Jacobo Savello l'en chassa sans peine; le parti des 
Colonna triomphait avec lui et Stefanello s'étant emparé 
de la tour des Conti, les Orsini se crurent menacés et 
prirent les armes; le peuple se divisa entre les deux 
fajnilles rivales et le sang coula dans plus d'une ren- 
contre. Le pape se vit forcé, pour ne pas voir son autorité 
mise en échec, d'annuler le bref par lequel il avait 
nommé sénateurs Bertoldo Orsino ef Pietro di Agabito 
Colonna (2 novembre), prétextant que des avis posté- 
rieurs à leur nomination les lui représentaient comme 
peu capables d'occuper cette haute magistrature. Il dé- 
légua l'autorité sénatoriale aux treize buonuomini 
(25 novembre), en les priant de lui faire connaître, 
après s'être consultés avec les principaux citoyens, leur 
sentiment sur la question de savoir s'il valait mieux 
que les sénateurs fussent dorénavant des étrangers ou 
des Romains ; il leur demanda même de lui désigner 
les personnages qui semblaient, à leurs yeux, les plus 
dignes de son choix, qu'ils fissent partie de la noblesse, 
de la gentilezza ou même du peuple. 

Le conseil des buonuomini ne sut malheureusement 
pas profiter de l'occasion qui lui était ainsi offerte de 
saisir le pouvoir, et le désordre arriva à son comble. 
Enfin, pendant la nuit qui suivit la Noël (1351), la 
confrérie de Sainte-Marie était assemblée, suivant la 
coutume, dans la basilique de Sainte-Marie Majeure, 
quand subitement quelques citoyens s'écrient qu'il faut 
confier l'autorité suprême à Jacobo, de la famille des 
Cerroni, que son grand âge et son esprit de droiture 
faisaient respecter de tous ses concitoyens. Cette pro- 
position est acceptée avec enthousiasme et la foule se 



sa couMRiEao. 

dirige fers sa demeure 1 ; on l'entoure, on l'entraîne 
au Capitule. Luca Savello, qui l'occupait, se retire, in- 
timidé par l'altitude du peuple; on fait sonner les 
cloches et les Romains accourent de toutes parts sans 
armes. Les barons, de leur côte, arrivent prêts au com- 
bat; le sang Ta couler, lorsque tout à coup les nobles, 
cédant à l'entraînement général, acclament, eux aussi, 
Cerroni. Avant la moitié dn jour, la révolution était un 
(ait accompli ; pour cette fois, les Romains avaient bien 
employé leur temps. 

Avant d'accepter définitivement le pouvoir, Cerroni 
demanda au vicaire du pape d'approuver son élection, 
et celui-ci, bien qu'il n'en eût pas explicitement le 
droit, accéda à cette prière; par contre, Cerroni s'en- 
gagea a gouverner la ville selon les désirs de Clé- 
ment VI. Au surplus, le peuple, respectueux des droits 
de l'Église, avait élu son nouveau chef provisoirement, 
a ce qu'il semble, et pour six mois seulement, s'en 
remettant au pape du soin de fixer la durée définitive 
de ses fonctions. Clément VI hésita longtemps avant de 
reconnaître le nouvel état de choses; enfin il annonça 
a Cerroni, le 22 mai 1552, qu'il consentait à ratifier 
tous les actes accomplis par lui avant qu'il eût été lé- 
galement investi du pouvoir par le Saint-Siège. Peu de 
temps auparavant le pape avait prolongé son mandat 
d'abord jusqu'à la Noël prochaine, puis jusqu'à la Noël 
de l'année suivante. Renonçant momentanément aux 
prérogatives que les Romains lui avaient accordées, il 
concéda le droit aux buonuomini, assistés du vicaire, 



i. La famille Cerroni possédait une tour et une habitation du côté de 
l'église S. Prassede. 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 333 

de procéder à la nomination d'un nouveau sénateur, 
dans le cas où Cerroni viendrait à mourir pendant sa 
charge (17 mai). Villani rapporte que le pape, voulant 
donner aux Romains une autre preuve de son bon vou- 
loir, leur envoya la somme de quatorze mille florins 
pour subvenir à leurs dépenses. 

Animé d'un désir sincère, comme on le voit, de satis- 
faire aux vœux des citoyens romains, Clément YI avait 
chargé, vers la fin de Tannée précédente, quatre cardi- 
naux de délibérer sur un plan de réformes destinées à 
assurer aux représentants du peuple une part plus effec- 
tive dans l'administration de la ville. Ces cardinaux 
étaient : Bertrand de Deaulx, Guy de Boulogne, Guil- 
laume Corti, qui avaient, à différentes époques, rem- 
pli les fonctions de légats du Saint-Siège à Rome ou en 
Italie, et Niccolô Capoccio, parent sans doute de ce 
Paolo Capoccio que les Romains envoyèrent à Avi- 
gnon en 1549 comme ambassadeur ; il prétendait des- 
cendre de l'illustre famille des Cornélius. 

Les délégués du pape se mirent à l'œuvre, et Pé- 
trarque, consulté par l'un d'eux, lui écrivit en réponse 
une lettre dans laquelle il suppliait les cardinaux 
d'accorder à sa patrie adoptive toutes les libertés com- 
patibles avec l'autorité du Souverain Pontife. « Dans le 
fond, de quoi s'agit-il? dit le poète; c'est une vieille 
querelle qui se renouvelle. Une noblesse lâche, pré- 
somptueuse et méprisable veut abuser de l'état d'un 
peuple infortuné; elle prétend attacher les Romains à 
son char, comme s'ils étaient des Cimbres ou des Car- 
thaginois. Si Dieu a voulu que tout concourût à faire de 
Rome une cité puissante, c'est parce qu'il l'avait des- 
tinée sans doute à être la capitale de l'empire et la 



COU M UEŒO. 



■♦•K 



mLiiw f o it dm Bonde chrétien, non la proie de quelques 
urans qui ne sont pas même Romains. Et cependant 
ceCe cité, qui faisait h loi à tontes les nations, est 
maintenant ruinée, déchirée, non plus par ses propres 
ea£mts» mais par des étrangers. On ose douter si ce 
peuple, qui a défendu le Ca pi tôle du fer des Gaulois, qui 
a va tant it rois traînés en triomphe, doit être admis 
à gouverner la chose publique conjointement avec des 
intrus, qui n'ont d'autre droit que la force ! Telle est la 
qui occupe quatre colonnes de l'Église! Où en 
s arrivés, grands dieux! Pour moi, je n'hé- 
site pas à le dire : le sénat romain ne doit être composé 
qœ A* citoyens romains. Je n'ignore pas les vains pré- 
textes d*.*nt les étrangers colorent leur usurpation. Ils 
<ont les plus puissants, disent-ils, et les plus riches ; 
mai> ils oublient qu'ils ont acquis leur puissance et 
leurs richesses aux dépens de Rome. Et d'ailleurs, si la 
noblesse et la Tertu ne comptaient plus pour rien, à 
combien d'étrangers ne serait-il pas permis d'aspirer 
à U souveraineté de Rome et de l'Italie! Prétendent-ils 
è<:re des Romains* eux qui dédaignent le beau nom 
de eitojen romain, et exigent qu'on les appelle sei- 
gneurs et princes? 

v< ^Kf il> soient citoyens de Rome, et qu'à ce titre ils 
occupent certaines charges, j'y consens; mais pourquoi 
veulent-ils jouir seuls de tous les honneurs? On ne peut 
douter que cette cité ne renferme un grand nombre 
domines supérieurs, par la naissance et le mérite, à 
ces étrangers. Que demande après tout ce peuple? De 
notre pas traité, dans sa propre patrie, comme un 
exilé et comme un proscrit, et d'avoir sa part au gou- 
vernement de la ville. De même que les patriciens firent 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 355 

droit jadis aux justes revendications des plébéiens, les 
barons» qui sont bien moins nobles d'origine, doivent 
être contraints maintenant à abandonner au peuple 
une partie des fonctions publiques. 

« Telle est la prière que tous adresse par ma bouche 
Rome elle-même, courbée sous le poids de ses maux. » 
(19 novembre 1351.) 

Cette lettre fut suivie d'une autre, conçue dans le 
même esprit et datée du 24 novembre. On a vu que le 
pape s'était conformé, dans une certaine mesure, aux 
vœux de Pétrarque; mais les événements qui survin- 
rent firent abandonner cet essai d'organisation poli- 
tique, qui ne devait être repris que douze ans plus tard. 

Gerroni ne put jouir longtemps en paix du pouvoir 
que le peuple lui avait confié; les barons avaient repris 
bien vite courage et ne lui laissaient ni trêve, ni repos; 
le redoutable Giovanni di Vieo poussait ses incursions 
jusqu'aux portes de Rome; il s'empara de plusieurs 
villes situées sur le territoire romain et appartenant 
par suite à l'Église. En conséquence, messire Niccolô 
délie Serre, capitaine du Patrimoine, et Giordano Orsino, 
chef des milices urbaines, décidèrent de réunir leurs 
efforts contre l'ennemi commun; ils obtinrent, grâce à 
l'intervention du pape, que la cité de Florence leur 
fournît quelques auxiliaires. Vers le mois de juillet 
1352, ils se mirent en marche, à la tête de douze mille 
fantassins environ et douze cents cavaliers. Les envi- 
rons de Viterbe furent dévastés; mais Niccolô délie 
Serre étant mort des suites d'une chute de cheval 
presque au début de la campagne, Giordano ne parvint 
pas à se faire obéir des troupes alliées et les opéra- 
tions durent être suspendues. 



» COLA WRIEBO. 

Cerroni subit le contre-coup de cet échec ; le peuple 
s'était promptement désafleetionnédelui, il n'avait pas 
b fermeté nécessaire pour Caire respecter son autorité, 
son crédit diminuait chaque jour, à ce point que le 
pape ont utile d'envoyer à Rome un certain Giovanni 
di Montepesnlano, pour s'informer de l'état de la ville 
et voir s'il n'y avait pas lieu de nommer un nouveau 
; Luca Savello le brava plusieurs fois publi- 
Enfin v lassé d'un pouvoir si précaire, Cerroni 
résolut* vers le mois de septembre, de se démettre de 
sa charge; il assembla les citoyens romains et leur com- 
muniqua son dessein ; ceux-ci ne parvinrent pas à s'en- 
tendre sur le choix de son successeur, on faillit même 
en venir aux mains. Rainaldo Orsino voulut profiter de 
b confusion qui régnait dans la ville pour s'emparer 
du pouvoir; il réussit un moment à chasser Luca 
Savello et ses partisans; mais, vaincu à son tour, 
il dut s'enfuir du Capitole. 11 continua néanmoins la 
lutte et* durant quelques jours, le sang coula de tous 
cotes. En vain Cerroni chereha-t-il à s'interposer entre 
les combattants; les Romains ne voulaient plus entendre 
ses conseils. Convaincu de son impuissance, sur le 
point de tomber entre les mains de ses adversaires, il 
quitta Rome et se retira dans les Apennins où il acheta 
un château fort, que la médisance l'accusa d'avoir payé 
avec les deniers du Saint-Siège et les revenus de la ville 1 . 
Bertoldo Orsino et Stefano Colonna montèrent alors au 
Capitole et prirent le titre de c< délégués du peuple 
romain pour gouverner la ville ». (10 octobre 1352.) 

I, n «•■porta, prétend YiUani, six mille florins; pourtant, d'après le te- 
màjpag* £ft la plupart des historiens, la probité de Cerroni ne saurait 
*r* 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 337 

Les Romains acceptèrent le fait accompli, mais non pas 
le vicaire du pape, qui lança Fana thème contre les 
usurpateurs. Clément YI les excommunia à son tour 
et se disposait à mettre tout en œuvre pour les chasser 
du Capitole lorsqu'il mourut (6 décembre 1352). Inno- 
cent VI renouvela les sentences portées contre eux. 

Comme leurs prédécesseurs, Stefano et Bertoldo 
abusèrent de leur autorité; ils vendirent, dit-on, à 
quelques trafiquants, le droit d'exporter des denrées; 
de grandes quantités de blé furent vendues au dehors 
et la famine, qui sévissait déjà cruellement à Rome, 
devint terrible. Le 15 février 1353, jour de marché, les 
Romains s'aperçurent qu'il ne restait plus assez de blé 
pour les nourrir et que, même à prix d'or, on ne pou- 
vait s'en procurer. 

Ils tournèrent leur fureur contre leurs chefs et pous- 
sant le cri : « Popblo! popolo! » se dirigèrent vers le 
Capitole. Stefano Colonna, plus jeune que son collègue, 
s'enfuit, sous un déguisement, par une fenêtre de der- 
rière; Bertoldo voulut résister et fit sortir ses gardes; 
accueillis par une grêle de pierres, ils furent forcés de 
battre en retraite ; alors, pensant que sa vue imposerait 
le respect aux mutins, le sénateur parut sur le seuil du 
palais, revêtu de son armure, les éperons d'or aux 
pieds, et s'avança vers la foule; mais les Romains se 
jetèrent sur lui et le massacrèrent sans pitié. Satisfaits 
d'avoir assouvi leur colère par ce meurtre, ils supportè- 
rent dès lors sans murmurer toutes les privations. 

Quelque surprenant que cela paraisse, ce fut encore 
aux familles rivales des Colonna et des Orsini que le 
pouvoir fut confié ; le 12 mars, nous voyons Giovanni 
Orsino et Pictro Sciarra Colonna agir en qualité de 

22 



338 COU DI RIENZO. 

sénateurs. Occupés uniquement à soutenir leurs amis 
et à nuire à leurs adversaires, ils laissèrent la plus 
grande anarchie régner dans la ville. Les Romains son- 
gèrent même un instant, tant était grand leur découra- 
gement, à se livrer à leur pire ennemi, à Giovanni ai 
Vico; mais Innocent VI, justement alarmé d'un pareil 
dessein, s'y opposa avec énergie et le fit échouer. 

Tout l'été se passa de la sorte; on se battit presque 
sans interruption dans les rues et aux alentours de 
Rome; le peuple était forcé de prendre parti pour les 
Colonna ou pour les Orsini, afin de n'être pas maltraité 
en même temps par les deux factions; chaque maison 
était transformée en forteresse. Enfin les Romains se 
soulevèrent de nouveau; le 14 septembre, jour de 
l'Exaltation de la Croix, ils envahirent le Ca pi tôle, en 
chassèrent les sénateurs et, déployant les étendards de 
la Vierge, du peuple et des treize quartiers, se rendirent 
à l'habitation d'un bourgeois appelé Francesco, et sur- 
nommé l'esclave des Baroncelli \ scribe du sénat ; Fran- 
cesco était doué d'une volonté énergique et d'un esprit 
éclairé; il n'avait pas, sans doute, les conceptions 
hardies et l'éloquence fascinatrice de Cola di Rienzo, 
qu'il se proposait visiblement pour modèle, mais il pos- 
sédait quelques-unes de ses qualités et le peuple l'ai- 
mait, en souvenir de son tribun absent. Ainsi que l'in- 
dique son surnom, il devait être un serviteur ou un 
familier de la puissante famille des Baroncelli et non un 
de ses membres, comme certains auteurs l'ont pensé*. 



1 . L'un des ambassadeurs de Rienzo auprès de la république de Flo- 
rence. Voir page 110. 

2. En effet, Villani et quelques autres écrivains disent que sa naissance 
était des plus humbles. 



AFFAIBLISSEJIEHT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 538 
Francesco prit le titre de second tribun et consul 
illustre du peuple romain ; il s'occupa de rélablir l'ordre 
el la sécurité et de faire cesser les querelles particu- 
lières, veilla à ce que les juges rendissent des sentences 
équitables, modifia certains impôts, que le peuple sup- 
portait mal, et créa des camerlingues, qui furent spé- 
cialement chargés de surveiller 
la rentrée et la répartition des 
taxes. Une amnistie générale fut 
décrétée pour tous les condamnés 
politiques. 

Francesco voulait associer le 
peuple au gouvernement de la 
ville; il pria, à cet effet, la répu- 
blique de Florence de lui envoyer 
un jurisconsulte, qui l'aidât de 
ses conseils (7 octobre 1355), Nuit 
jours après, I'ietro Rainerio était 
chargé d'aller à Florence pour 
hâter la réponse qu'il sollicitait. 
Les Florentins, qui avaient ac- ihwnedM. 

cueilli avec joie la nouvelle de la 
révolution accomplie à Rome, cl qui félicitèrent même 
officiellement Francesco (12 octobre), s'empressèrent de 
déférer à son désir et chargèrent Bencivcnno Toiïno 
de se rendre auprès du tribun. Sur ses conseils, Fran- 
cesco créa une assemblée élue par le peuple au scrutin 
secret; il se proposait de prendre, tous les deux mois, 
parmi les membres de celte assemblée, huit conseillers 
avec lesquels il aurait partagé l'exercice el la responsa- 
bilité du pouvoir. 

La légende s'est emparée du règne, pourtant si court, 




540 COLA DI RIENZO. 

du second tribun : il méditait depuis longtemps déjà, 
dit une chronique peu digne de foi, de se rendre maître 
de Rome et, s'éfant lié avec un certain Niccolo Calvio, 
citoyen influent et ennemi mortel du capitaine chargé 
de la garde du Capitale, il le décida sans peine à s'unir 
à lui pour déjouer la vigilance de ce dernier. Une fois 
dans le Capitale, ils sonnèrent la cloche d'alarme et ce 
fut au milieu du désordre qui s'ensuivit que les amis 
de Francesco le firent acclamer par les Romains gou- 
verneur de la ville. 

On a également attribué à Francesco certaines lois 
qui ont tellement d'analogie, pour la plupart, avec celles 
que porta Rienzo, lors de son avènement, qu'il est dif- 
ficile de ne pas croire à une confusion. Ainsi, il aurait 
décidé que la peine du talion serait appliquée aux meur- 
triers; que les barons devraient veillera la sécurité des 
routes, fournir des vivres, se présenter à tout appel du 
tribun; que les fauteurs de troubles seraient déclarés 
ennemis de la République; que leurs biens seraient 
vendus et leurs maisons rasées; que les contumaces 
seraient peints sur les murs du Capitale, la tête en bas. 
Enfin, pendant longtemps, le récit de sa vie fut calqué 
sur celle de Rienzo. 

Malheureusement pour Rome, le gouvernement de 
Francesco ne répondit pas aux espérances que son début 
avait fait naître. Sans trop ajouter foi aux récits qui 
nous représentent le tribun se livrant avec ses fils à 
toutes sortes d'orgies, se faisant donner un sceptre, 
comme Rienzo, et un manteau royal lout brodé d'or, se 
montrant implacable envers ses ennemis, orgueil- 
.eux et cruel envers le peuple, et prenant pour maxime 
de gouvernement : oderint, dum metuant; il faut 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE EN ITALIE. 341 

admettre que Francesco dei Baroncelli usa mal du pou- 
voir qui lui était confié, car les Romains se détachèrent 
promptement de lui. Pour soutenir son autorité chan- 
celante, il fut forcé de rechercher l'appui de Giovanni 
di Vico, cet ennemi acharné du peuple romain et du 
Saint-Siège. Le pape, auquel il avait négligé de deman- 
der la ratification de son élection et qui le considérait 
comme un ennemi de l'Église, protesta contre cette 
alliance cl, sur les conseils du nonce, Hugues Arpa- 
jon, le déclara usurpateur. Francesco n'en resta pas 
moins maître de la ville, malgré le pape et malgré le 
peuple. 

Au reste, ce n'était pas seulement à Rome que l'auto- 
rité du Souverain Pontife était méprisée : la politique 
incertaine et parcimonieuse de Clément VI avait détaché 
du Saint-Siège la plupart des cités qui reconnaissaient 
autrefois sa suzeraineté : dans les unes, des familles 
puissantes, s'appuyant soit sur d'anciens privilèges 
accordés par les papes eux-mêmes, soit sur la faveur 
populaire, avaient accaparé le gouvernement ; dans d'au- 
tres, les citoyens s'étaient emparés du pouvoir; enfin 
tout le territoire de l'Église était envahi par une multi- 
tude de tyrans, dont quelques-uns fort puissants, qui, 
en dépit des efforts du Souverain Pontife, jouissaient 
d'une indépendance presque complète. Manfredi, Mala- 
testa di Rimini, les Ordelaffi, seigneurs de Forli, dans 
l'Emilie; Galeotlo di Armino, Alozzo di Fabriano, dans 
les Marches ; Niccolô di Boscareta, Sinibaldo, dans la 
Romandiole; et bien d'autres encore occupaient la 
plupart des places fortes et des passages, et pillaient 
sans merci tout le pays environnant. 

Les derniers efforts de Clément VI pour rendre son 



34* COLA DI RIENZO. 

prestige au Saint-Siège avaient été particulièrement 
malheureux. 

En 1350, il avait chargé son neveu Hector Dura- 
fort, capitaine du Patrimoine de Saint-Pierre, de re- 
prendre la petite place de Faenza, dont Giovanni 
Manfredi venait de s'emparer; malgré l'appui des Pc- 
poli, Dura fort échoua et fut même obligé de rentrer 
précipitamment à Imola. tes Pepoli, que le pape avait 
trahis*, après leur avoir fourni de l'argent pour lutter 
contre l'archevêque de Milan, Giovanni Visconti*, pro- 
filèrent de cet échec pour vendre Bologne à leur ennemi, 
moyennant deux cent mille florins (1 er août 1550) et 
Clément VI, qui considérait celte ville comme faisant 
partie du domaine de l'Église, ne put s'opposer à cet 
odieux marché. 

Giovanni Visconti, devant cette nouvelle preuve de 
l'impuissance du pape, devint plus arrogant et plus 
entreprenant que jamais; on connaît son àltière ré- 
ponse à l'envoyé du pape, qui le sommait de choisir 
entre sa dignité d'archevêque et son titre de prince : 
« Voici, dit-il, en prenant d'une main un crucifix et de 
l'autre une épée,voici mes armes spirituelles et voici 
mes armes temporelles, je défendrai les unes avec les 
autres. » Les républiques toscanes, menacées dans 
leur indépendance, s'adressèrent vainement à la cour 
d'Avignon; après de longues négociations, où l'or, 

1. Il fit jeler en prison son allié Giovanni Pepoli, qui était Tenu rejoin- 
dra Durafort avec des troupes. Cette trahison tourna contre lui, car les 
soldats de Durafort, qui ne recevaient plus de solde, obligèrent leur gê- 
nerai à remettre Giovanni en liberté, afin de pouvoir se partager sa 
rançon, puis ils se débandèrent. 

2. Giovanni, archevêque de Milan, succéda à son frère Luchîno, mort 
le 33 janvier J349. 



AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE EN ITALIE. 543 

dit -on, joua plus de rôle que les arguments, Clément VI, 
influencé par le roi de France, par ses courtisans et 
surtout par la vicomtesse de Turenne, pardonna au 
belliqueux archevêque, lui abandonna la possession de 
Bologne et le laissa libre d'agir à sa guise (8 mai 1352). 

Aux portes mêmes de Rome, le préfet, malgré tous 
les efforts des représentants du pape, continuait le cours 
de ses exploits; il s'était emparé d'Orvieto (19 aoûtl552) 
et un coup de main hardi le rendit maître de Corneto 
l'année suivante; beaucoup d'autres villes, de moindre 
importance, furent également forcées de le reconnaître 
pour seigneur : il possédait, outre les cités dont nous 
avons déjà parlé, Tarni, Narni, Àmelia, Marta, Canino, 
Toscanella, et tout le pays de Nera, situé au nord du 
lac Bolsena. 

A la mort de Clément VI, il ne restait plus guère, 
dans tout le domaine du Saint-Siège, que deux cités où 
l'autorité du Souverain Pontife fût respectée : Monte- 
fiascone, dans le Patrimoine, et Montefalco, dans le 
duché de Spolète. Il était grand temps qu'un pape éner- 
gique et habile prît en main les intérêts de l'Église. 



CHAPITRE XXVI 



ALBORNOZ — COLA Dl RIENZO EN ITALIE 

À peine monte sur le trône pontifical. Innocent VI se 
préoccupa de rétablir en Italie le prestige du Saint- 
Siège. Four accomplir cette œuvre difficile, il jeta les 
jeui sur on des plus illustres serviteurs de la papauté 
en ce siècle et peut-être dans tout le moyen âge : Gil 
Alvarez Cari Ho Albornoz. 

Àlbornoz était né à Cuenza 1 , vers 1300, d'une famille 
qui se vantait de compter parmi ses ancêtres des rois 
d'Aragon et de Léon*; il étudia à Toulouse et montra 
de bonne heure une grande aptitude pour la théologie 
et pour la jurisprudence. Son intelligence précoce attira 
sur lui 1 attention du pape, qui, dès lors, ne lui 
ménagea pas ses faveurs : nommé d'abord aumônier de 
la cour d'Espagne, puis archidiacre à Cala Ira va, il fut 
promu, en 1559, archevêque de Tolède, siège primalial 
d'Espagne. Le roi d'Aragon, Alphonse XI, qui le tenait 
en très haute estime, en fit un de ses conseillers. Lors- 
que les Maures vinrent d'Afrique attaquer l'Espagne, 



1. Cnenn, dans h Nouvelle Caslille. 

î. Son père, don Garcia, descendait d'Alphonse V, roi de Léon ; sa mère, 
Thérèse de Luna, des rois d'Aragon. L'antipape Benoit XIII (Pierre de 
Luna) était de cette famille. 



ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 345 

Àlbornoz quitta la crosse pour l'épée et combattit vail- 
lamment durant toule la campagne; il prit une part 
glorieuse à la bataille de Tarifa; Alphonse XI, que 
l'archevêque avait empêché de se faire tuer à un 
moment où la victoire semblait pencher du côté des 
Sarrasins, voulut être sacré chevalier par lui, sur le 
champ de bataille, et le nomma son porte-étendard 
(30 octobre 1340). Trois ans après, le roi le chargea de 
diriger le siège d'Algésiras et Albornoz s'acquitta de 
cette mission en général consommé. 

Cependant, malgré sa grande renommée, il se vit 
obligé de fuir l'Espagne sous le règne du successeur 
d'Alphonse XI, Pierre le Cruel, dont il avait censuré les 
débordements avec trop de liberté. Clément VI le reçut 
avec joie à Avignon, où il s'était réfugié, et le créa car- 
dinal du titre de Saint-Clément (17 décembre 1350). 
Sa prudence et son habileté égalaient son courage; aussi 
ne tarda-t-il pas à acquérir une grande influence dans 
le consistoire. Nul ne connaissait mieux que lui l'art de 
manier les hommes; les ordonnances rendues par lui 
durant sa légation en Italie sont l'ouvrage autant d'un 
jurisconsulte éminent, que d'un profond politique 1 . 

Innocent VI, en chargeant le cardinal du soin de 
ramener les Italiens, soit par la force, soit par la per- 
suasion, au respect des droits de l'Eglise, fit acte de 
sagesse, car il était peut-être le seul homme capable 
de mener à bien cette difficile entreprise. 11 le nomma 
légat a latere, le 30 juin 1353. « Le cardinal devra, 



1. Elles formèrent un code qui resta longtemps en vigueur, sous le 
nom de constitutions aegidiennes; Albornoz semble par moments s'y être 
inspiré des idées de Rienzo; en 1538, Paul III ordonnait encore aux évo- 
ques de faire respecter ces constitutions. 



54* COLA Dl RIENZO. 

est-il dit dans le bref où ses pouvoirs sont définis, 
faire cesser les troubles et les guerres, châtier les fau- 
teurs de discordes, extirper les hérésies, réprimer la 
licence, relever ia majesté du culte divin, en un mot, 
rendre aux pays, directement ou indirectement soumis 
à l'Église, la tranquillité dont ils ont été si longtemps 
privés. » Afin qu'Albornoz pût remplir plus efficacement 
sa mission, le pape lui accordait les pouvoirs les plus 
étendus, au spirituel comme au temporel, « sur les 
villes, les châteaux, les pays, ainsi que sur les comtes, 
les barons, les magistrats de tout ordre, dans toute 
l'étendue de l'Italie, à l'exception seulement de la Sicile, 
de la Sardaigne et de la Corse », s'engageant, par 
avance, à ratifier et à confirmer ses décisions. 

Dans un autre bref en date du même jour, le légal 
est plus spécialement chargé de rétablir la paix dans le 
territoire du Saint-Siège. Le pape lui conféra, dans ce 
but, le pouvoir de nommer et de. destituer tous les 
podestats, juges, capitaines, qui relevaient du Saint- 
Siège ; de créer de nouvelles fonctions ou d'en supprimer 
à son gré ; de connaître de tous les procès et de les 
juger sans appel; de châtier les coupables; de provo- 
quer ou d'imposer des trêves entre les barons, les 
bourgeois, les cités; de conclure enfin des ligues, des 
traités, des accommodements. 

La nouvelle du prochain départ d'Àlbornoz s'étant 
répandue, quelques-uns de ses parents voulurent faire 
l'expédition avec lui, entre autres, son neveu Gomez 1 ; 
Fernando Fosco et Garcia Àlbornoz, qui avaient com- 
battu à ses côtés contre les Maures; Lopez de Luna, 

i . Qui derint plus tard sénateur. 



ÀLBORNOZ. - COLA DI RIENZO EN ITALIE. 347 

archevêque de Saragosse (1351-1382), qui exerçait une 
grande influence sur lui ; l'évêque de Badajoz, Alfonso de 
Tolède y Vargas. Il quitta Avignon vers le milieu de 
l'été, à la tête d'une petite troupe composée de Fran- 
çais, d'Allemands, de Bourguignons, d'Anglais, aventu- 
riers venus de partout dans l'espérance d'avoir leur 
part du riche butin que tant d'autres récoltaient alors 
en Italie. Et pourtant, malgré la faiblesse numérique et 
le peu de cohésion de son armée, malgré la modicité 
des subsides que lui accordait le pape, fort gêné lui- 
même en ce moment, Albornoz parvint, comme nous le 
verrons, à intimider le fier archevêque de Milan, à 
imposer la loi au préfet, à réduire ensuite à l'obéissance 
les mille tyrans qui s'étaient élevés sur le domaine de 
l'Église, et à rendre à la papauté les possessions et sur- 
tout le prestige qu'elle avait perdus. 

Le légat arriva à Milan le 15 septembre; Giovanni 
Visconti vint à pied à sa rencontre, en compagnie de 
Pétrarque. Peu s'en manqua que le poète ne perdît la 
vie en cette occasion ; car, dans le tumulte, son cheval 
faillit rouler avec lui dans un fossé profond, qui lon- 
geait le chemin. L'archevêque prodigua à Albornoz les 
témoignages de respect et de soumission, et le légat, 
qui avait besoin de lui, feignit d'y ajouter foi; il le 
pria même de lui désigner, parmi ses serviteurs, deux 
hommes, versés dans la connaissance des lois, qui 
deviendraient ses conseillers. En réalité, son but était 
de les employer comme ambassadeurs auprès des ba- 
rons révoltés, afin de les convaincre qu'ils ne devaient 
plus compter sur l'appui de Giovanni, devenu l'allié du 
pape. L'archevêque accéda à cette demande et donna en 
outre au légat trois cents cavaliers ; Albornoz dut s'en- 



343 COLA DI RIENZO. 

gager, par contre, à ne point passer par Bologne, dont les 
habitants épiaient le moment de recouvrer leur liberté; 
il y consentit d'autant mieux qu'il avait hâte de châtier 
l'insolence de Giovanni di Vico. Il se dirigea donc vers 
Florence où il reçut le meilleur accueil (2 octobre); la 
République lui prêta cent cinquante cavaliers. De là, 
il envoya des ambassadeurs au préfet, pour lui deman- 
der de faire acte de soumission et, poursuivant sa route, 
arriva à Sienne, dont les habitants mirent à sa dispo- 
sition cent cavaliers. A Pérouse, où il resta un mois, les 
citoyens lui en fournirent deux cents. Il pouvait dès lors 
engager la lutte contre Giovanni sans trop de désa- 
vantage. 

On se souvient de l'échec qu'avaient subi les troupes 
du pape et des Romains*; la guerre s'était poursuivie 
depuis sans interruption, mais aussi sans grande acti- 
vité; cependant, dans le cours de l'été précédent, le 
capitaine du Patrimoine, Giordano Orsino, avait re- 
pris sérieusement l'offensive et refoulé même le préfet 
dans Orvieto, grâce à l'appui du célèbre condottiere 
Montréal. 

Ce Montréal 1 , qui jouera un rôle important dans la 
suite de ce récit, était un gentilhomme provençal, natif 
dWubagnc, à ce qu'il semble ; les Italiens l'appelaient 
fra Moreale, parce qu'il était entré dans Tordre de Saint- 
Jean de Jérusalem. Mais son goût des aventures, son 
amour de la guerre et surtout la soif de s'enrichir le 
poussèrent à quitter de bonne heure son pays, pour 
aller guerroyer en Italie. Il entra d'abord au service du 
duc de Durazzo ; puis, après sa mort, passa dans le 

t. Voir page 535. 

S. Voir page 71, note 1. 



ALB0RN0Z. — COLA DI R1ENZO EN ITALIE. 349 

camp du roi Louis et tint longtemps la campagne avec 
le duc Werner, contre les troupes de la reine Jeanne. 
Le roi de Hongrie, auquel Montréal avait témoigné sa 
fidélité en combattant contre un de ses propres parents, 
Jehan de La Motte, lui confia, lorsqu'il quitta l'Italie, la 
défense du château d'Averse. Malatesta di Rimini, qui 
était au service de Louis de Tarcnte, vint l'y assiéger et 
l'obligea à se rendre et à restituer tout le butin qu'il 
y avait accumulé f (1352). Montréal se dirigea alors vers 
Rome, suivi de quelques soldats, que sa mauvaise 
fortune n'avait pas découragés. C'est alors que le capi- 
taine du Patrimoine le prit à sa solde. 

Entreprenant, courageux, audacieux même, quand 
son intérêt le commandait, doué d'une incontestable 
habileté à la guerre, mais absolument dénué de sens 
moral et de tout sentiment d'humanité, ne respectant 
rien, hormis sa parole, prêt à se vendre toujours au 
plus offrant, il est un des types les plus parfaits des 
condottieri italiens. On le voit passer, sans la moindre 
hésitation, sans le moindre scrupule, d'un camp dans 
le camp adverse, mais il attend toujours consciencieu- 
sement pour faire défection que le temps pour lequel 
il s'était engagé soit expiré. Il dévaste sans pitié les 
campagnes, met à feu et à sang les villes et les vil- 
lages, dans le seul but de se procurer de l'argent; mais, 
si les habitants lui offrent une rançon suffisante, il 
s'éloigne et ne souffre pas que le plus léger dommage 
leur soit causé. Ses contemporains le considéraient 
comme un grand capitaine et éprouvaient plus d'admi- 
ration pour ses talents que d'horreur pour ses crimes. 

1. II ne lui laissa que mille florins. 



5+ OSLk M U5BX 



E ÛBfcraïi â ses serriMu* ue viie affection* et Ton 
n:c»<v ;>? Kun d'eux tomba mort, lorsqu'on lui 
ayfrift b £a pcémitam de sm maître. 

%:a:râl comlatlit quelque temps contre Giovanni di 
Vkosiw* 1rs ordres de Gîordano et ravagea les envi- 
r r> i • >rrî^ 4 .«> ; oui-, comme il recevait du représentant 
da pape i *U5 de promesses que d'argent, il passa, lors- 
que son eaca^emenl fut terminé 1 , au service du préfet, 
eccapé en ce moment à assiéger Todi. Cette ville, 
seo~»urae par Florence et par Péruuse, résista longtemps* 
et Moatnfal. qui ne vopit dans la guerre qu'un prétexte 
à pîlL^^s. abandonna Giovanni et résolut d'opérer 
dormais ptur son propre compte : il fit appel à tous 
l?s soMjU <ans emploi, a tous les condottieri répandus 
en Italie, à tous 1rs hommes en quête d 'aventures, leur 
promettant un ample butin, s'ils voulaient se joindre à 
lui; <a valeur et son habileté étaient déjà connues, et il 
se trouva bientôt à la tête d'une petite armée. Ce fut le 
commencement des Grandes Compagnies, qui désolèrent 
si longtemps l'Italie et les pays voisins. 

Albornoz sentit qu'il fallait éviter à tout prix un nou- 
veau rapprochement entre Montréal et le préfet; il 
envoya des ambassadeurs au chef des condottieri, qui se 
trouvait encore dans le voisinage, indécis sur ce qu'il 
allait faire; Montréal les accueillit fort mal. Mais 
Albornoz ne se découragea pas ; de nouveaux ambassa- 
deurs furent chargés de lui faire valoir les services que 
le légat pourrait rendre à sa famille auprès du pape, le 
danger qu'il y aurait pour lui à entrer en lutte avec le 
Saint-Siège; bref, Montréal s'engagea à ne rien enlre- 

1. Le 8 septembre 1353. 



ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 551 

prendre de contraire aux intérêts de l'Église. Le préfet, 
voyant qu'il devait renoncer à tout appui de ce côté, 
devint plus accommodant et, après bien des pourparlers, 
consentit à aller saluer le légat à son passage, et à signer 
un acte par lequel il promettait de restituer à l'Église 
tout ce qui lui appartenait. Néanmoins Albornoz, qui 
n'avait qu'une médiocre confiance dans la bonne foi du 
préfet, choisit avec beaucoup d'habileté, pour y établir 
ses quartiers d'hiver, la petite ville de Montefiascone, 
toute dévouée au pape et qui dominait Viterbe, Orvieto, 
Toscanella et la plaine (15 novembre). De là, il envoya 
une partie de ses troupes à Rome, où leur présence 
semblait nécessaire. 

La popularité de Francesco était fort ébranlée; sans 
doute dans le but d'y porter le dernier coup, Inno- 
cent VI avait annoncé aux Romains, le 16 septembre 
1355, qu'il venait de remettre en liberté leur ancien 
tribun et qu'il se disposait à l'envoyer en Italie : « Bien 
que nous ayons été informé, disait-il, des nombreuses 
actions dignes de blâme, commises par Nicolas fils de 
Laurent, bien qu'il ait souvent, à vrai dire, outrepassé 
ses droits et que le cardinal Bertrand de Deaulx ainsi 
qu'Ànnibaldo Ceccano aient prononcé contre lui cer- 
taines condamnations, considérant tout ce qu'il a fait 
de bien, sa longue captivité, votre désir unanimement 
exprimé de le voir revenir au milieu de vous, nous 
avons résolu de l'absoudre de toutes les sentences et de 
toutes les peines qu'il avait encourues, et de lui permet- 
tre de retourner à Rome. Nous espérons qu'animé du 
même zèle pour le bien public et la justice, du même 
esprit d'impartialité, du même mépris des dangers, dont 
il a déjà fait preuve lorsqu'il était au pouvoir, il pourra 



352 COLA M RIENZO. 

mettre un frein à l'ambition et à la cupidité des tyrans 
qui ne rêvent que votre asservissement, et rétablir, avec 
l'aide de Dieu, la concorde et la tranquillité parmi vous. 
Réunissez donc tous vos efforts, afin que, guidés par les 
conseils de votre concitoyen qui, dit-on, ne respire plus 
que d'assurer le bonheur de sa patrie, vous soyez en 
état de réprimer l'audace toujours grandissante de vos 
ennemis du dedans et du dehors. » 

La veille, Innocent VI avait prévenu son vicaire à 
Rome, Hugues Arpajon, de cette détermination, en expri- 
mant également l'espoir que Rienzo, désabusé de ses 
rêves fantastiques, ferait cesser l'état de trouble et de 
rébellion où se trouvait la ville. Pourtant la conduite 
subséquente du pape envers Rienzo semble prouver que 
son but était plutôt de renverser un adversaire de 
l'Église, un allié de Giovanni di Vico, que de rendre aux 
Romains un chef qu'ils chérissaient. 

À peu de temps de là (vers le mois de décembre) le 
second tribun fut forcé d'abandonner le pouvoir, soit 
qu'il ait abusé de la patience des Romains, soit que la 
nouvelle du retour de Rienzo ail provoqué, comme 
l'espérait le pape, un revirement dans les sentiments du 
peuple envers le Saint-Siège. Les circonstances qui 
accompagnèrent cet événement sont obscures. Ce qui 
est certain, c'est que, contrairement à ce qu'on a cru 
longtemps, Francesco ne fut point tué dans une émeute ; 
on a découvert, en effet, dans l'église S. Stefano del 
Trullo une pierre tombale, où il est représenté en cos- 
tume de sénateur et dont l'épitaphe porte comme date 
de sa mort l'année 1555; il y est dit aussi que le pape 
l'avait reconnu comme chef du peuple, ce que semblent 
contredire tous les faits. 



ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 353 

Après sa chute, la ville retomba dans Tétai d'anar- 
chie qui lui était habituel. Lorsque Àlbornoz arriva à 
Monlefiascone, les Romains lui envoyèrent une ambas- 
sade et s'empressèrent de reconnaître, suivant l'usage, 
Innocent VI comme sénateur à vie, capitaine du peuple 
el défenseur de la ville. 

Cola di Rienzo venait précisément alors d'arriver 
auprès du légat'; il lui rappela les promesses du 
pape et insista vivement pour qu'Albornoz lui fournît 
soit en hommes, soit en argent, les moyens de rentrer 
dans sa patrie. Quels que fussent, en effet, l'affection 
des Romains pour leur ancien tribun, et leur désir de le 
voir gouverner de nouveau la ville, ils n'étaient ni assez 
unis, ni assez forts pour le défendre dans les premiers 
moments contre les nobles. Il fallait donc à Rienzo 
avant d'entrer à Rome une escorte, si petite qu'elle fût, 
pour servir de point d'appui à ses partisans et inspirer 
le respect aux barons. Mais Àlbornoz se refusa abso- 
lument à écouter sa prière, soit que, d'un esprit plus 
positif que le pape, plus habitué surtout à gouverner 
les hommes, il se déûât du caractère un peu chimé- 
rique et des vues ambitieuses de Rienzo, soit qu'il 
nourrit déjà en secret l'espoir d'imposer à Rome comme 
gouverneur un de ses parents. Bien plus, il donna mo- 
mentanément aux Romains comme chef Guido dell' 
Isola, que le tribun avait nommé jadis podestat d'A- 
rezzo*. Rienzo eut beau l'importuner, le légat se contenta 

1 . Certains auteurs pensent qu'il partit d'Avignon avec le légat ; mais, 
d'une part, le pape dit dans sa lettre du 16 septembre, postérieure au dé- 
part d' Albornoz : cito remittemus, en parlant de Rienzo ; d'autre part, 
Pétrarque, qui assista à la réception du légat a Milan, et qui Ta minutieu- 
sement décrite, ne fait aucune allusion à la présence du tribun. 

2. Voir page 159. 

23 



354 COLA DI RIENZO. 

de lui faire accorder, parla cité de Pérouse, une pension 
suffisante pour vivre, mais avec laquelle il lui était 
impossible de solder des troupes. 

Se voyant ainsi abandonné du légat, Cola di Rienzose 
décida à agir par lui-même : il alla trouver les habitants 
de Pérouse et sollicita leur appui ; mais tous les efforts 
de son éloquence, ses plus brillantes promesses, ne par- 
vinrent pas à les ébranler : le tribun n'obtint pas d'eux 
le plus léger subside. Cependant, comme au fond ils 
désiraient le voir rentrer en possession du pouvoir, ils 
écrivirent au pape, le suppliant, dans l'intérêt du peuple 
romain et de leur propre cité, de procurer au tribun les 
moyens de retourner à Rome. Innocent VI leur répondit 
qu'il avait, lui aussi, fort à cœur le rétablissement de 
Rienzo, car il espérait trouver en lui désormais un ser- 
viteur aussi dévoué qu'énergique des inlérêts de l'Église 
(26 mars 1354). Quelques jours après (6 avril) il in- 
forma Àlbornoz de la démarche faite auprès de lui par 
les Pérousins, mais sans insister pour qu'il donnât 
suite à leurs vœux et en lui laissant toute latitude pour 
agir selon les événements et les conseils de son expé- 
rience. 

Après avoir attendu quelque temps, Rienzo comprit 
qu'il devait renoncer à tout espoir d'obtenir le concours 
des citoyens de Pérouse, et il s'en retourna au camp 
du légat. 

La guerre venait de reprendre, car le préfet, malgré 
ses engagements, s'était emparé de deux châteaux; il 
disait dédaigneusement : « Le légat n'a avec lui qu'une 
cinquantaine de prêtres, dont mes soldats feront bon 
marché » ; à quoi Àlbornoz répliquait : « On verra bien 
que mes cinquante prêtres battront le préfet et tous ses 



ALBORNOZ. — COLA. DI RIENZO EN ITALIE. 355 

braves ». De fait, la situation du légat n'était rien moins 
que bonne : les vivres commençaient à manquer; les 
navires et l'argent promis par le pape n'arrivaient pas, 
les troupes étaient découragées. Albornoz dut mettre en 
gage tout ce qu'il possédait, jusqu'à son argenterie; il 
envoya à Avignon l'évêque de Badojoz, pour solliciter 
des secours ; mais son énergie ne l'abandonna pas et il 
poussa les opérations avec plus d'activité que jamais. 
D'ailleurs le pape, s'il ne lui envoyait pas d'argent, ne 
lui ménageait pas les exhortations et les encourage- 
ments. 

Albornoz excommunia de nouveau le préfet (14 mars 
1554), le déclara rebelle et jeta l'interdit sur Orvicto, 
dont il avait fait sa résidence. Mais ce n'était pas, comme 
le dit Villani, avec le bruit des cloches et la cire des 
cierges qu'on pouvait venir à bout d'un tel adversaire; 
Albornoz le savait bien, aussi mit-il tout en œuvre pour 
le réduire par la force des armes. Le 10 mars, il attaqua 
Orvielo, dont il ne put enlever que quelques ouvrages 
avancés; quelques jours après, un coup de main hardi 
le rendait maître de Toscanella ; ce fut le premier succès 
de la campagne; peu après, il acheta la défection de la 
petite place forte de Corsidium; un de ses lieutenants 
battit un corps de sept cents cavaliers, commandé par 
Giovanni en personne. Plusieurs cités, qui avaient 
jusque-là reconnu la suzeraineté du préfet, firent leur 
soumission au légat; d'autres le suppliaient de les déli- 
vrer des tyrans qui les opprimaient; grâce à l'énergie 
et à l'habileté d'AIbornoz, les partisans du Saint-Siège 
devenaient chaque jour plus nombreux. Seuls les habi- 
tants de Corneto professaient hautement leur attache- 
ment pour Giovanni di Vico, et déclaraient qu'ils ne 



350 COLA DI RIENZO. 

reconnaîtraient jamais d'autre maître que lui. Albornoz 
résolut de faire un exemple sur cette ville. 

Il venait de recevoir enfin un renfort de trois cents 
cavaliers que le pape lui avait envoyés, ainsi que 
quelque argent; Giordano Orsino alla, sur Son ordre, à 
Rome, pour en ramener les troupes qui y avaient passé 
l'hiver; le légat rappela également son neveu Gomez, 
auquel il venait de confier les fonctions de sénateur 1 , 
car Guido delT Isola avait dû se démettre promptement 
de sa charge. Les Romains, par haine contre .Viterbe 
plutôt que par déférence pour le légat, fournirent un 
contingent de dix mille soldats, commandés par 
Giovanni, comte de Vallemonte, et par Rainero Bufia. 
Alhomot avait avec lui treize cents cavaliers; il se 
dirigea d'abord vers Viterbe, dont le territoire fut ravagé 
sans pitié, puis vers Corneto, qui subit le même sort. 
Les Romains, satisfaits de s'être ainsi vengés de leurs 
ennemis, retournèrent chez eux, malgré les prières du 
kvat. On a prétendu que, durant cette campagne, le 
préfet, profitant de ce que Rome était dégarnie de 
troupes, y avait pénétré et s'y était livré à toutes sortes 
de cruautés envers les habitants; le fait parait peu 
probable. 

L'abandon des Romains ne découragea pas Albornoz; 
ses lieutenants couraient sans cesse le pays, ne laissant 

i. Le pape ea avait accordé explicitement le droit à Albornoi (lettre du 
21 mars); il autorisa également son légat à envoyer de nouvelles troupes a 
Rome, si besoin était. En informant les Romains de cette double décision 
(27 mars), Innocent YI leur annonçait, sans doute pour atténuer le mau- 
vais effet qu'elle ne pouvait manquer de produire, que les sommes léguées 
à la ville par le cardinal Ceccano leur seraient incessamment remises 
et que le vicaire, Poncio Perotto, recevrait Tordre de icteuruu sans délai 
à Rome. 



ALBORSOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 557 

aucun répit à Giovanni, qui n'osait presque plus sortir 
d'Orvieto ou de Viterbe; de plus, les habitants de ces 
deux villes supportaient mal les maux que leur causait 
la guerre et commençaient à murmurer; pour se débar- 
rasser de quelques citoyens plus turbulents que les 
autres, le préfet provoqua un soulèvement à Viterbe, 
qu'il réprima ensuite avec la dernière rigueur. Mais cette 
trahison ne servit qu'à accroître le mécontentement de 
ses sujets et sa position devint fort critique. C'est alors 
qu'il chercha de nouveau à s'allier avec Montréal, qui 
Tenait de faire son apparition, non loin du théâtre des 
hostilités, plus puissant, plus audacieux que jamais. 

Il avait passé l'hiver sur les terres de son ancien 
ennemi Malatesta di Rimini * , et les avait complète- 
ment dévastées '. Une foule de mercenaires étaient venus 
se joindre à lui; son armée grossissait chaque jour; elle 
comptait, à la lin de décembre, deux mille fantassins, 
quinze cents cavaliers, dont un grand nombre étaient 
des barons allemands. Montréal lui donna alors une 
organisation fort bien conçue : deux conseils, dont les 
délibérations étaient secrètes, partageaient avec lui la 
responsabilité du commandement; l'un était composé 
de quatre capitaines de cavalerie 3 , l'autre de quatre 
capitaines de fantassins. Il consultait aussi, dans les 
affaires d'importance, un conseil de quarante membres, 
pris parmi les principaux officiers de son armée. Des 
juges étaient chargés de trancher les querelles qui s'éle- 
vaient entre les soldats ; un trésorier avait pour office 

4. Voir page 349. 

9. Il fit massacrer à Feltrano plus de cinq cents personnes et sept cents 
à Staffolo, parce qu'on avait voulu lui résister. 

3. Le comte de Landau, de la famille des Vittemberg, Broccardo, Fcnzo, 
Àmerigo del Cavallollo. 



558 COLA DI RIENZO. 

de vendre tout le butin, d'en répartir le montant, de 
recevoir les rançons; enfin des intendants devaient 
s'occuper de l'approvisionnement de l'armée. Tout se 
passait avec le plus grand ordre et la plus grande régu- 
larité. Jamais les marchands, qui venaient traûquer 
avec la Grande Compagnie, ni les cités, qui avaient payé 
les sommes exigées d'elles pour être laissées en paix, 
n'étaient inquiétés. Officiers et soldats obéissaient aveu- 
glément à leur chef. 

Au mois de mai, Montréal, dont l'armée s'élevait à 
près de quarante mille hommes, envahit la marche 
d'Àncône ; Malatesta dut se résigner à traiter : il paya 
pour sa rançon quarante mille florins ; Gentile da Mo- 
gliano et le capitaine de Forli avaient déjà été obligés de 
payer trente mille florins. Le condottiere songea alors à 
mettre à contribution les républiques toscanes et se porta 
de ce côté; dans les derniers jours de mai, il se trouvait 
à Foligno 1 , où les ambassadeurs du légat et de Gio- 
vanni di Vico vinrent le trouver. Ce dernier lui propo- 
sait, comme gage de sa bonne foi, de lui donner sa 
fille en mariage; ce fut pourtant Àlbornoz qui rem- 
porta; Montréal promit une seconde fois de ne point 
venir en aide au préfet. 

En même temps, le légat faisait investir étroitement 
Yiterbe et Orvieto;-ses cavaliers parcouraient la cam- 
pagne et dévastaient tout sur leur passage; pas un 
arbre, pas une habitation ne resta debout autour de ces 
villes; l'exaspération des habitants devint telle que 
Giovanni, sentant qu'ils allaient le livrer à son adver- 
saire, pria les citoyens de Pérouse de solliciter pour lui 

1. Foligno, près de Pérouse. 



ALBORNOZ. - COU DI RIENZO EN ITALIE'. 359 

la clémence d'Àlbornoz. Mais celui-ci ne voulut rien 
entendre; alors le préfet lui envoya son fils en otage et 
promit d'obéir dorénavant à toutes les volontés du pape. 
Le 5 juin, la paix fut signée à Montefiascone dans le 
palais du légal. Giovanni rendait à l'Église Viterbe et 
Orvieto, cédait Vétralla, moyennant seize mille florins, 
s 9 engageait à faire revenir les bannis et à respecter les 
biens de ses adversaires; en son nom et au nom 
de son frère, il jurait obéissance au Saint-Siège. Par 
contre, le légat annulait toutes les sentences portées 
contre lui, lui rendait les biens qu'on lui avait confis- 
qués, et lui permettait de vivre en paix sur ses terres. 

En dehors du traité, Àlbornoz s'engageait à nommer 
Giovanni gouverneur au nom du pape, pour douze ans, 
des villes de Corneto, de Civita-Vecchia et de Rispam- 
pano. Innocent VI n'approuva pas celte dernière conces- 
sion et blâma même son légat à ce sujet * ; en consé- 
quence Giordano Orsino reçut en secret Tordre de re- 
prendre Corneto, et il s'en empara en effet peu après par 
surprise. 

Le 14 juillet, le légat entrait à Yiterbe et, pour en 
assurer à jamais la possession à l'Église, il y fit élever 
un palais fortifié, dont on voit encore des vestiges ; puis 
il s'occupa de soumettre Malatesta, les Ordelaffi et 
quelques autres tyrans, que la défaite de Giovanni 
n'avait pas découragés. 

i . Le 8 septembre 1354. 



CHAPITRE XXVII 



RIENZO SENATEUR 

• 

Rienzo avait assisté au siège de Yiterbe et aux opéra- 
lions qui le précédèrent. Bien que le rôle de tribun lui 
convint inGniment mieux que celui de soldat, il com- 
battit plus d'une fois vaillamment à côté du belliqueux 
cardinal» et les Romains qui étaient venus prendre part 
à la guerre purent contempler de nouveau leur ancien 
chef, revêtu du brillant costume des chevaliers. 

Son tribunat apparaissait alors à ses concitoyens 
comme un âge d'or, comme une trêve trop courte, au 
milieu des agitations qui troublaient leur patrie. Les 
périls qu'il avait affrontés, le mystère qui planait sur 
son long exil, ses rapports avec de puissants monarques, 
son retour miraculeux, toutes ses aventures, que la lé- 
gende avait déjà transfigurées, leur faisaient oublier les 
griefs trop fondés qu'ils avaient eus contre lui. On 
racontait que le voyage de Rienzo avait été une marche 
triomphale, pendant laquelle les populations des villes 
et des campagnes se précipitaient à sa rencontre, avides 
de voir passer un homme tel que lui, et anxieuses de 
le soustraire *à la colère du pape ; on affirmait qu'il 
était allé volontairement, malgré les prières de l'empe- 
reur, à la cour de Clément VI, pour lui révéler le véri- 



RIENZO SÉNATEUR. " 361 

table état de Rome, et qu'il avait converti le pape à ses 
idées. Il courait même un récit plus bizarre encore: 
Rienzo, disait-on, s'était présenté devant l'empereur d'Al- 
lemagne, sans se faire connaître, et lui avait tenu ce 
singulier langage : ce Un moine qui habite le mont Ma- 
jella a envoyé un ambassadeur au pape et un autre à 
l'empereur. Je suis son envoyé. » Et comme Charles IV 
lui demandait ce qu'il avait à lui dire : « Sachez, fut la 
réponse de Rienzo, que le moment est venu où le Saint- 
Esprit doit régner sur la terre. » L'empereur l'entendant 
parler ainsi, s'écria : « N'es-tu pas le tribun de Rome? » 
Et l'inconnu lui révéla alors son nom. Charles IV fit 
venir les évéques et les ambassadeurs qui se trouvaient 
à sa cour, et le tribun répéta devant eux ses paroles, et 
ajouta que l'ambassadeur envoyé à Avignon serait brûlé 
et ressusciterait le troisième jour, que Clément VI péri- 
rait dans une émeute et aurait pour successeur un pape 
italien. 

L'enthousiasme fut immense à Rome quand on sut 
que Rienzo était pour ainsi dire aux portes de la ville ; 
chacun tenait à le voir et à l'entendre ; une foule de 
citoyens vinrent le visiter au camp et, lorsque les 
auxiliaires romains furent licenciés, ils se rendirent 
pour la plupart à Montefîascone afin de l'assurer de leur 
dévouement. Àlbornoz, qui ne le croyait pas si popu- 
laire, ne laissa pas que d'être fort étonné de cet empres- 
sement. Les principaux citoyens se pressaient autour 
de lui et ne cessaient de lui dire : « Reviens dans ta 
ville, guéris-la des maux dont elle souffre, prends de 
nouveau le pouvoir, nous t'en fournirons les moyens, 
n'hésite pas, jamais tu n'as été aussi regretté. » Mais, si 
les Romains étaient prodigues de promesses, ils ne se 



•%. 



3*1 ~ COU M R1ESZO. 

montraient qw peu disposés à aider Rienzo d'une ma- 
ûete efficace et :>e bornaient à faire des vœux platoni- 
ques pour son retour. Malgré ses efforts, il ne put les 
Aêc:*ler à prendre l'initiative et la responsabilité d'une 
iiswrertion contre les barons. 

Yevant donc qu'il n'obtiendrait rien ni d'Àlbornoz, 
ni des Péwusins, ni même de ses propres concitoyens, 
il jeta les yeux sur deux jeunes Provençaux, frères du 
célèbre condottiere Montréal; l'un, messire Àrimbaud, 
était docteur en droit, l'autre, messire Breton de Nar- 

toone, portait le titre de chevalier. Us habitaient tous 
àesxNrouse* 

Ri-eoio se rendit donc dans cette ville et alla se loger 
à la même auberge qu* Arimbaud et Breton ; le soir 
w«u, U s'assit a table avec eux et lia conversation, 
piiis* quand le repas fut terminé, le tribun, qui n'igno- 
rait pas qu* Arimbaud se piquait de connaître et d'ap- 
précier les anciens écrivains de Rome, se mit à parler 
des héros qui l'avaient illustrée, de sa puissance, de sa 
#T*ndeur. de son asservissement actuel. Citant tour à 
te ur Tite-Uve^ César, Cicéron, des passages de la Bible, 
il dèyîoja toute son éloquence et tout son savoir. Ses 
auditeurs émerveillés s'étaient levés et l'écoutaient en 
siVûce; Arimbaud, le menton appuyé sur la main, 
savourait ses paroles. Cet homme qui discourait si 
savamment sur l'antiquité, qui avait su, étant au pou- 
voir* si bien appliquer toutes les maximes jadis en hon- 
neur à Rome, qui s'était montré aussi grand dans la 
tanne que dans la mauvaise fortune, exerçait sur l'ima- 
gination ardente et prompte à l'enthousiasme du Pro- 
vençal une irrésistible séduction. A mesure qu'il parlait, 
Arimbaud sentait croître son admiration et sa pitié pour 



RIENZO SÉNATEUR. 363 

cette cite déchue et pour celui qui voulait la relever de 
ses ruines. Le rêveur plut au rêveur, comme dit le bio- 
graphe, et, le vin échauffant les esprits, Àrimbaud ne 
fui bientôt plus maître de son exaltation; lorsqu'il se 
retira, Rienzo était désormais certain d'avoir trouvé dans 
le frère de Montréal un ami et, ce qui valait mieux pour 
lui, un auxiliaire dévoué. 

Les jours suivants, le tribun vit souvent Àrimbaud, 
qui d'ailleurs recherchait sa compagnie, et qui ne tarda 
pas à s'attacher complètement à lui. Ils ne se quittaient 
plus, prenaient leurs repas ensemble, couchaient dans 
un même lit; leurs entretiens roulaient toujours sur 
Rome, et Rienzo s'efforçait de lui montrer combien il 
serait noble et en même temps facile d'en chasser les 
tyrans qui l'opprimaient, et d'y établir, comme il l'avait 
jadis fait lui-même, un gouvernement digne de son 
passé* « Les Romains, disait Rienzo, ne font-ils pas 
ouvertement des vœux en ma faveur? Trop faibles pour 
tenter seuls une nouvelle révolution, après tant d'autres 
qui ont échoué, ils prendront tous les armes à mon appro- 
che, quand bien même je ne serais escorté que d'une 
poignée de soldats. » Àrimbaud se laissait peu à peu 
gagner ; il rêvait de jouer un rôle à côté du tribun dans 
la délivrance de Rome, et de voir son nom inscrit auprès 
des grands hommes dont il se plaisait à lire l'histoire. 
Rienzo flattait discrètement et adroitement son amour- 
propre, lui promettant de le faire nommer citoyen 
romain, chef des milices, et de le combler d'honneurs 
et de dignités. 

Enfin Àrimbaud consentit à lui fournir l'argent qui 
lui était nécessaire ; mais, comme il ne pouvait toucher 
aux sommes déposées par son frère chez les banquiers 



3*4 COLA W RIENZO. 

de Pérouse sans son assentiment» il lui écrivit : « J'ai 
fait plus en un jour que vous pendant toute votre vie : 
niessir* Cola di Rienzo, chevalier et tribun, que les 
citoyens romains viennent visiter en foule et que le 
peuple appelle de tous ses vœux, m'a promis, sur mes 
prient la seigneurie de Rome ; j'ai tout lieu de penser 
que mes espérances ne seront point déçues. Mais il me 
faut votre appui pour ne pas perdre une si belle occasion ; 
quelque argent m'est indispensable ; quand il plaira à 
Votre Seigneurie, je prendrai quatre mille florins sur les 
dépôts que vous avez faits, et je marcherai sur Rome à 
la tète d'une puissante armée. » Outre ces quatre mille 
florins, Arimbaud avait promis à Rienzo de lui fournir, 
après leur entrée à Rome, une somme de trois mille 
florins. 

Montréal, moins confiant que son frère, lui répondit: 
« J'ai longtemps réfléchi à ce que tu te proposes de faire, 
c'est un lourd fardeau que tu assumes. Ma raison, mon 
expérience, me font douter du succès de ton entreprise; 
fais cependant ce que bon te semblera et que la for- 
tune vous favorise, ton frère et toi. Tâchez seulement de 
ne point dépenser en vain les quatre mille florins. S'il 
survient quelque obstacle imprévu, écrivez-moi, j'arri- 
verai avec mille ou deux mille soldats, selon les cir- 
constances, et je vous promets de faire sans hésiter ce 
qu'il faudra pour vous venir en aide. Aimez-vous tous 
deux et vivez en bonne intelligence. » 

Arimbaud, après avoir reçu cette lettre, remit à 
Rienzo la somme qu'il lui avait promise, et ils s'occu- 
pèrent tous deux activement des préparatifs de leur 
prochaine expédition. Le premier soin du tribun fut de 
s'entourer d'un appareil digne du rôle qu'il allait jouer: 




RJENZO SÉNATEUR. 365 

il se fit faire un long manteau de couleur écarlate, 
frangé d'or fin et tout garni de fourrures et d'ornements 
en or, ainsi qu'un capuchon également écarlate, acheta 
une épée d'un riche travail, des éperons d'or, un cheval 
couvert d'un magnifique harnachement, augmenta le 
nombre de ses serviteurs, auxquels il donna des vête- 
ments neufs, et, dans cet équipage, il s'en alla 
trouver à Montefiascone le représentant du pape. Messire 
Àrimbaud et messire Breton l'accompagnaient avec 
leurs gens. 

Ivre d'espérance et de joie, Rienzo se montra à l'égard 
d'Àlbornoz plein de présomption el de suffisance, quel- 
que peu ridicule même, s'il faut en croire son historien : 
«lise haussait, dit-il, sur la pointe des pieds, remuait 
la tête, regardait à droite et à gauche, semblant dire à 
tous : « Voyez, c'est moi, c'est bien moi! » Son visage 
était arrogant, sa démarche altière; il demanda au légat 
de le créer sénateur et de lui fournir quelques secours, 
lui promettant en retour de l'aider à faire respecter 
l'autorité du pape à Rome. Àlbornoz, qui avait fort à 
se plaindre de la noblesse romaine et surtout de Stefano 
Colonna, l'écouta avec bienveillance, le nomma sénateur 
pour quelques mois, et lui promit de se rendre à Rome *. 
Quant aux subsides, le tribun éprouva le même refus 
formel qu'auparavant. 

Il y avait précisément alors à Pérouse seize com- 
pagnies de mercenaires allemands sans emploi que 
Malatesta s'était vu obligé de congédier, faute d'argent, 
après l'expédition de Montréal. Ils passaient pour cou* 
rageux, ils étaient bien armés; le nouveau sénateur 

4. 11 informa Innocent VI de celte enlreme le 5 août. 



566 COLA M MBNZO. 

leur Gt proposer de lui servir d'escorte, en s'engageant 
à les garder deux mois à son service, à leur payer 
sur-le-champ la solde du premier mois et à les retenir 
plus longtemps, si besoin était. 

Les chefs se réunirent pour discuter ces propositions; 
il s'en fallut de peu qu'elles ne fussent rejetées, car 
leur séjour en Italie avait rendu ces Allemands, 
comme tous leurs compatriotes, aussi rusés et aussi 
défiants qu'ils étaient naïfs et francs en passant les 
Alpes 1 ; ils se disaient entre eux : « Les Romains sont 
méchants, arrogants, orgueilleux, ils n'ont que des pa- 
roles à nous offrir; cet homme est de basse naissance, 
sans argent, sans appui ; jamais il ne pourra nous payer ; 
pourquoi donc nous mettre à son service? Puis les 
grands lui sont hostiles, ils ne veulent pas de son 
gouvernement, qu'ils redoutent. » Ces raisons, qui ne 
manquaient pas de justesse, allaient l'emporter, lors- 
qu'un officier bourguignon intervint : « Prenons donc 
cet argent et servons un mois, s'écria-t-il ; accompa- 
gnons ce brave homme dans sa patrie ; nous y gagne- 
rons l'indulgence promise, et après, ceux qui vou- 
dront s'en aller s'en iront, et ceux qui préféreront 
rester resteront. » Son avis prévalut et les merce- 
naires au nombre de deux cent cinquante, entrèrent 
au service de Rienzo, qui prit en outre à sa solde deux 
eents fantassins toscans revélus de cuirasses et bien 
disciplinés. Quelques jeunes gens nobles de Pérouse se 
joignirent à lui. A la tête de cette petite troupe, l'an- 
cien tribun se dirigea vers Rome. 

1 . On cornait le proverbe italien : « Tcdesco italiaoizato, diavolo incar- 



.• * 



RIENZO SÉNATEUR. 367 

Lorsqu'on apprit dans cette ville qu'il était à Orte f 
et qu'il ne pouvait tarder d'arriver, la joie fut immense; 
chacun se prépara à le recevoir en grande pompe; l'es- 
pérance était dans tous les cœurs ; seuls, les barons res- 
taient à l'écart, méfiants et inquiets. 

Ce fut le 1 er août, l'anniversaire de ce jour où les am- 
bassadeurs de toute l'Italie étaient venus le saluer, que 
Cola di Rienzo se présenta devant la ville. Les citoyens 
romains se portèrent en grand nombre à sa rencontre, 
tenant à la main des branches d'olivier en signe de 
triomphe et de paix; ceux qui avaient* des chevaux 
poussèrent jusqu'au mont Mario, situé au nord de 
Rome, de l'autre côté du Tibre. Rienzo s'avança au mi- 
lieu des acclamations de tout le peuple, au son des 
trompes, jusqu'à la porte Castello, située derrière le 
château Saint-Ange* ; « on eût dit le retour de Scipion 
l'Africain », dit un témoin de cette entrée triomphale. 
Dans toutes les rues que devait parcourir le sénateur 
se dressaient des arcs de triomphe, des portiques tout 
garnis de riches étoffes rehaussées d'ornements en or 
et en argent; les maisons étaient couvertes de tentures. 
L'allégresse était universelle; Rome entière se livrait 
avec enthousiasme à son nouveau maître. 

Rienzo passa sur le pont triomphal, qui n'existe 
plus, et traversa la ville pour se rendre au Capitole. 
Après en avoir gravi les degrés, il se retourna vers la 
foule et lui adressa une de ces belles harangues dont 
il était coutumier : « Durant sept années, dit-il, j'ai 
erré loin de ma demeure, comme Nabuchodonosor, 
mais maintenant, par la volonté du Très-Haut, je re- 

A. Orte, sur le Tibre, au nord-est de Viterbe. 
2. Aujourd'hui fermée. 



36S COLA DI R1EHZO. 

viens au milieu de vous ; le pape m'a créé sénateur ; 
j'aurais été bien au-dessous de ma tâche si je n'avais 
reçu ma mission et mon inspiration de si haut. Mon 
but et mon unique ambition sera de relever la Tille de 
ses ruines et de la guérir des maux dont elle souffre. » 
Après ces paroles, il fit approcher messire Breton et 
messirc Àrimbaud, qu'il nomma capitaines de la guerre 
et auxquels il confia le gonfalon de la cité; puis il 
sacra chevalier un certain Gecco de Pérou se, qui était 
un de ses conseillers, et lui donna un manteau brodé 
d'or. Tout le jour les Romains se pressèrent autour de 
leur tribun pour le voir, lui manifester leur contente- 
ment et lui prodiguer les assurances de dévouement. 

Le lendemain quelques ambassadeurs se présentè- 
rent au Gapitole au nom des villes voisines; Ricnzo les 
combla de promesses, les assura qu'il veillerait dili- 
gemment au bien commun, et les renvoya séduits par 
son affabilité et par son éloquence. Dès les premiers 
jours, il se préoccupa de mettre un terme au désor- 
dre qui régnait dans Rome, de remédier aux abus, et de 
gouverner selon la justice, comme il l'avait fait dans les 
premiers temps de son tribunal. 

Il témoigne de ce désir dans les lettres qu'il adressa, 
dès son retour, à différentes cités amies de Rome. Ainsi 
il écrivait à Florence : « Notre vœu le plus sincère, et 
notre ferme intention, est que notre gouvernement 
rende à Rome les jours heureux d'autrefois el y fasse 
régner la paix, la justice et la liber lé! Nous ne nous 
souviendrons plus des injures et des torts qui nous ont 
été faits, et personne ne pourra nous accuser de par- 
tialité! » (5 août). Les Florentins répondirent, le ±î du 
même mois, en l'engageant à persévérer dans cette voie. 



RIENZO SÉNATEUR. 369 

Cependant l'enthousiasme des Romains» loin de di- 
minuer avec le temps, ne faisait que s'accroître : on 
Toyait partout des cavalcades joyeuses, des troupes de 
gens en armes, des députations, arrivant bannières dé- 
ployées. Presque tous les objets qui avaient été dérobés 
à Rienzo au moment de sa fuite, lui furent restitués 
avec empressement. Son triomphe était complet : il 
devait être de bien courte durée. 



24 



CHAPITRE XXVIII 



SIEGE DE PALESTRINE — MORT DE MOHTREAL 

lies barons pris à l'improviste, divisés entre eux» 
avaient abandonné en bâte la ville. Le souvenir de leurs 
défaites passées était encore trop cuisant et Rienzo, 
appelé par toute la population, reconnu, encouragé 
même par le pape, leur semblait trop redoutable pour 
qu'ils songeassent à s'opposer à son entrée. Enfermés 
dans leurs châteaux, ils attendaient les événements; ce 
fut le sénateur qui porta les premiers coups. Le 4 août, 
il somma tous les barons de venir lui faire leur soumis- 
sion, sous peine d'encourir sa colère; deux citoyens 
romains, fiuccio di Giubileo ' et Gianni Gaffarello re- 
çurent mission d'aller signifier cet ordre au jeune 
Stcfanello Golonna à Palestrine. Héritier de la haine 
de toute sa famille contre Rienzo, Stefanello, pour toute 
réponse, fit jeter en prison les ambassadeurs, condamna 
l'un d'eux à payer une amende de quatre cents florins 
et, par surcroît de cruauté, lui fit arracher une dent. 
Le lendemain, il lançait sa cavalerie et ses archers sur 
le territoire romain, avec l'ordre de capturer et de ra- 
mener à Palestrine tout le bétail qu'ils rencontreraient. 

1. Voir page 84. ' 



SIÈGE DE PALESTRINE. — MORT DE MONTRÉAL. 371 

La surprise et la colère furent grandes à Rome, lors- 
qu'on y apprit celte lâche agression. Rienzo résolut 
d'en tirer immédiatement vengeance; il réunit à la 
hâte quelques hommes, dont plusieurs n'avaient même 
pas eu le temps de prendre leurs armes, et sortit de la 
ville à leur tête, par la porte Maggiore 1 . Les soldats de 
Rienzo parcoururent tout le jour la roule de Palestrine, 
ils fouillèrent les bois avoisinants et les vastes solitudes 
qui s'étendaient de ce côté; ce fut en vain; ils ne ren- 
contrèrent ni une bête de somme, ni un prisonnier, ni 
un maraudeur; le soir venu, ils allèrent à Tivoli. Les 
ennemis, rompus aux choses de la guerre, avaient eu 
soin de conduire tout leur butin, par petits détache- 
ments, dans la forêt de Pantano, siluée entre Tivoli et 
Palestrine; ils y passèrent la nuit et, à l'aube, le mirent 
en sûreté derrière les murs de la ville. On juge du dépit 
des Romains, quand ils apprirent, le lendemain malin, 
la ruse des soldats des Colonna. Le sénateur ne put 
maîtriser sa colère et s'écria : « A quoi bon perdre mon 
temps à courir deçà et delà? je ne veux plus badiner 
avec les Colonna, il faut que nous en venions sérieuse- 
ment aux mains. » 

Il demeura quatre jours à Tivoli, où il donna Tor- 
dre à sa cavalerie et à ses mercenaires de le rallier. 
Les troupes arrivèrent aussitôt, étendards déployés, au 
sondes cornemuses et des trompettes; messire Breton 
et messire Arimbaud, en leur qualité de capitaines de 
la guerre, les accompagnaient. La bannière aux armes 
du sénaleur fut hissée sur la forteresse; mais, chose 



i. Elle s'appelait aussi porte Praenestina, parce qu'elle s'ouvrait du côté 
de Palestrine. 



S7? COU W UKS20. 

bizarre, au lien de battre gaiement au vent comme 

autrefois, elle pendait tristement le long du mât. 

Dans celte circonstance décisive, où il allait de nou- 
ïeau se mesurer avec ses adversaires les plus acharnés, 
Cola dî Rienzo retrouva son ancienne activité : il expé- 
diait des ordres de tous côtés, s'occupait de l'adminis- 
tration de Rome, organisait à la hâte ses troupes et 
préparait seul ses plans d'attaque. Il avait bien changé 
pourtant depuis ce jour où il était monté au Capitole 
pour la première fois, aux acclamations du peuple; sa 
barbe, qu'il portait entière, son teint fortement coloré, 
lui donnaient un aspect dur et presque sauvage. Une 
soif ardente et continuelle, contractée, assurait-il, dans 
tes prisons d'Allemagne, le tourmentait cruellement; 
pour l'apaiser, il buvait immodérément et recherchait 
les vins les plus capiteux; il mangeait outre mesure; 
son visage était devenu rouge et bouffi , ses yeux rou- 
laient dans leurs orbites d'une façon effrayante et s'in- 
jectaient violemment de sang à la moindre émotion. 
Durant sa longue captivité, l'obésité dont il était déjà 
atteint avait encore augmenté; la marche lui était 
devenue presque impossible; il faisait peine à voir. Son 
humeur était maintenant capricieuse, sa volonté vacil- 
lante; parfois il lui arrivait de donner les ordres les 
plus contradictoires et de se déjuger dans l'espace de 
quelques instants; de plus, ses manières hautaines et 
impérieuses, son orgueil, qui avait crû démesurément 
depuis son retour inespéré, lui créaient chaque jour 
de nouveaux ennemis. Loin de corriger ses défauts, 

idversilé les avait aggravés,ct les Romains ne tardè- 
sà s'apercevoir que leur idole ne répondait guère 
'"a s'en étaient fait durant son absence. 




4 

1 



SIÈGE DE PALESTRLNE. - MORT DE MONTRÉAL. 375 

Une autre cause contribua aussi à exciter leur mé- 
conlentement : dès les premiers jours Rienzo se trouva 
aui prises avec une grave difficulté, le manque d'ar- 
gent. Les caisses de la ville étaient vides ; des quatre 
mille florins avancés par les frères de Montréal il ne 
restait plus rien; cependant il fallait entretenir les 
troupes, payer la solde des mercenaires, subvenir aux 
dépenses du gouvernement. Cette situation embarrassée 
fut la constante préoccupation du sénateur, pesa sur sa 
politique, entrava ses desseins, paralysa ses efforts, et 
le força à avoir recours aux mesures les plus vexa- 
toires : création ou augmentation d'impôts, amendes, 
confiscations même, qui le rendirent promptement 
odieux à ses concitoyens et provoquèrent sa chute dans 
une grande mesure. 

Déjà à Tivoli, les troupes se plaignaient, à peine arri- 
vées, de n'avoir pas reçu leur solde; afin de les apaiser, 
le sénateur imagina un expédient qui fait plus d'hon- 
neur à son ingéniosité qu'à sa bonne foi. Il manda 
messire Breton et messire Arimbaud et leur parla ainsi : 
« J'ai lu, dans les annales de Rome, qu'un consul, se 
trouvant à court d'argent pour payer ses soldats, assem- 
bla les principaux citoyens et leur dit : « C'est à nous, 
« qui occupons les plus hautes charges, à subvenir les 
a premiers, dans la mesure de nos moyens, aux besoins 
« de l'État. » Les Romains, convaincus, apportèrent tant 
d'argent, que les soldats purent recevoir leur solde 
entière. Suivez cet exemple. Les citoyens romains, 
voyant que vous, étrangers, ne reculez pas devant ce 
sacrifice, s'empresseront de vous imiter et nous aurons 
de l'argent en abondance. » 
Les deux frères se laissèrent persuader et lui remi- 



374 COLA DI RIENZO. 

rent chacun une bourse de cinq cents florins, ce qui 
permit au sénateur de payer l'arriéré dû aux cavaliers; 
les fantassins ne reçurent que demi-solde en monnaie 
de Tivoli. Après les avoir ainsi contentés, Rienzo cher- 
cha à obtenir quelques subsides des habitants de Ti- 
voli; à cet effet, il les convoqua sur la place de Saint- 
Laurent et leur parla de ses aventures pendant son 
exil, de ses entrevues avec l'empereur d'Allemagne, 
qui lui avait promis, disait-il, de venir promptement 
à son secours. « Le pape, ajouta le sénateur, après 
m'avoir pardonné par haine pour les Colonna, ses enne- 
mis, m'a nommé sénateur de Rome, mais le jeune 
Stefano, ce serpent venimeux, ce roseau né dans les 
marais, aidé de tous les siens, m'empêche d'exercer ma 
juste autorité. Je me montrerai moins clément envers 
cette famille maudite que je ne l'ai été jadis; il faut cette 
fois la détruire sans pitié, car c'est à cause d'elle que 
Rome vit dans la misère, tandis que les autres cités sont 
riches et heureuses. Je veux attaquer Palestrine, en 
ravager impitoyablement les environs ; que ceux qui ont 
bon courage viennent avec moi ; dans ce grand péril 
vous ne m'abandonnerez pas et vous m'aiderez de tous 
vos moyens ! » Un petit nombre de citoyens répondirent 
à son appel. 

Le lendemain, il fit partir les fantassins allemands et 
prit lui-même le chemin de Palestrine avec le gros de 
l'armée, composé de la cavalerie, qui comptait mille 
hommes environ, et des habitants de Tivoli; les vivres 
et les impedimenta suivirent. Au soir on fit halte à 
Castiglione, village situé à mi-chemin entre Tivoli et 
Palestrine; Rienzo s'y arrêta deux jours, afin que le 
reste des troupes et les auxiliaires promis par Velletri 



I- 



SIÈGE DE PALESTREŒ. — MORT DE MONTRÉAL. 375 

et d'autres cités de la plaine et de la montagne eussent 
le temps de le rejoindre. De Gastiglione il alla camper au 
bourg de Santa Maria délia Villa, à deux milles de Pa- 
lestine. 

Cette cité, bâtie sur le penchant des monti Prenes- 
tini, défendue par d'épaisses et antiques murailles et 
dominée par le Castel S. Pietro, où se trouvait une for- 
teresse que venaient de construire les Colonna (1332), 
était difficile à emporter d'assaut, et de plus les mon- 
tagnes abruptes et sauvages qui s'élevaient derrière elle 
en rendaient l'investissement impraticable. Rienzo se 
vit donc réduit à attendre patiemment au pied de ces 
murs qu'une occasion favorable lui permît de tenter 
l'attaque ; il donna l'ordre de ravager la campagne envi- 
ronnante, dans l'espoir que, de même qu'à Yetralla, les 
assiégés livreraient la ville. L'armée commença donc, 
le lendemain de son arrivée, son œuvre de destruction 
et la mena rapidement; mais les habitants de Pales- 
tine, qui redoutaient encore plus la colère de leurs 
maîtres que celle du sénateur, restèrent impassibles. 

Les chefs de l'armée se préoccupaient au fond médio- 
crement de la réussite des opérations. Rienzo seul 
cherchait avec passion les moyens de pénétrer dans la 
place; cette pensée l'obsédait; ses regards se portaient 
incessamment sur la ville et sur la forteresse : « Il me 
faut raser cette montagne », l'en tendait-on s'écrier. 
Nuit et jour, on le voyait épier tous les mouvements de 
ses adversaires; il ne tarda pas à remarquer que les 
habitants faisaient sortir leurs bestiaux par une porte 
de derrière et les ramenaient le soir dans la ville; 
il apercevait aussi des gens qui introduisaient de 
longues files de chariots et des bêtes de somme. Comme 



1-LA K UDWL 



i. «. j*wirmi: sut ^jwi n»int aux personnes qui 
ItSL' /nrT^i'^ m >i- r»c«mci: que les habitants condui- 
sait imjts 3«r^Ciifrx m pâturages et les faisaient 
■err^r ens n ^._t* rocr les abreuver, et que les 
ïtiruss* rwicui: slt.:<-.î d^ctte pris par la famine, 
*f ii sti:«i: iTo:cnr*r &* suniûons, de la farine, ainsi 
s m_2> tmit eœtisteactr la terre. « Mais ne 
rv*^ ù^Ltzyiùi Rîenio, occuper les pas- 
£"ê*- vr rat Ws asâêses ne s'approvision- 
bécc àe la s*c\^ «< nVrvoîent paisiblement leurs 
:r..-i*»xx £l=ïs ii curropie? * Les officiers, plus 
#0:1 :e5- à rv-cirSer Ws allées et venues de l'ennemi 
r^*i y «K^ire : :->;*:^ rassuraient que cela était im- 
tci<^---^ i ca^s* 3e îa ciî^n? du terrain et des diffi- 
cv ^ £» n»r:--TYï*;: œ année pour se ravitailler 
itis «* kkncUîws arides et escarpées. Le sénateur ne 
^ k^sai: poca; S^x^raper cependant et répétait : « Je 
&**?£*: p>ia: oe r5f h çae je n'aie ruiné Palestrine; 
bcii^! si. après ta c-tfihe des Golonna à la porte Saint- 
La~rta: % je mVuis élancé à leur poursuite avec le 
f*?r> rvnaaïn. jValrais sans obstacle dans cette ville; 
t\> nVxisîerait plus a présent; je serais délivré de tout 
souci, et R^n* jouirait enfin de la paix. » 

An bout de huit jours les deux tiers du territoire de 
Palestine étaient saccadés; Rienxo leva alors subitement 
le siese et revint en toute hâte à Rome. 

Deux raisons le déterminèrent à prendre cette décision 
imprévue : en premier lieu, il redoutait que l'animosité 
qui existait entre les habitants de Velletri et ceux de 
Tivoli, ne dégénérât en lutte ouverte; en second lieu, il 
venait de recevoir une dénonciation de la plus haute 
importance. 



SIÈGE DE PALESTRINE. - MORT DE MONTRÉAL. 377 

On se souvient que Montréal avait consenti, sur les 
prières d'Àlbornoz, à ne pas se joindre au préfet; 
il s'était alors dirigé vers le nord. Les républiques 
toscanes, comprenant le danger qui les menaçait, 
conclurent une ligue défensive; mais Pérou se, bien que 
protégée par un corps de cavaliers florentins, fit dé- 
fection lorsque le redoutable condottiere se présenta 
devant ses portes ; elle permit même à la Grande Com- 
pagnie de séjourner quelque temps sur son territoire et 
accorda le droit de cité à son chef. C'est alors probable- 
ment qu'il y laissa ses deux frères et qu'il déposa chez 
les banquiers pérousins une partie de l'énorme butin 
qu'il venait d'amasser. De Pérou se, la Grande Compa- 
gnie se dirigea vers Sienne en passant par Montepul- 
ciano; les Siennois terrifiés envoyèrent des ambassa- 
deurs au-devant de Montréal, en les chargeant d'offrir 
sous main aux chefs trois mille florins, et de leur 
proposer ensuite de fixer la rançon de la ville à treize 
cents florins, ce qui fut accepté. Montréal marcha en- 
suite sur Àrezzo, dont il dévasta les environs, et le 
4 juillet il pénétra sur le territoire de Florence. Les 
prieurs des arts ne surent ni transiger en temps oppor- 
tun, ni résister énergiquement 1 . Une alliance fut con- 
clue avec Pise, mais aussitôt rompue, et les Florentins 
durent subir les conditions du condottiere ; moyennant 
vingt-cinq mille florins, plus trois mille florins pour 
lui personnellement, Montréal consentit à se retirer 
(10 juillet) et à ne pas inquiéter la République durant 
deux années. Les Pisans suivirent l'exemple des Flo- 



1 . Il esl vrai de dire que c'est Villani qui parle et que Villani était du 
parti opposé à celui qui était alors au pouvoir. 



571 OOLà M METO. 

rentins el payèrent seize mille florins. Des ambassa- 
deurs Tinrent précisément alors proposer à Montréal 
d'entier pour quatre mois an service de la ligue qui 
s'était formée, à l'instigation de Venise, contre l'arche- 
vêque de Milan. Le condottiere accepta moyennant 
cent cinquante mille florins et, laissant le commande- 
ment suprême an comte de Landau (6 août), revint à 
Péroose (M aoùO, accompagné de cinq cents cavaliers 
et de deux cents fantassins, pour y vivre en paix, 
disait-il, et observer les règles de son ordre (Saint- 
Jean de Jérusalem) qu'il avait jusqu'alors fort peu res- 



En réalité, il se proposait d'y combiner ses plans en 
me de la campagne prochaine. C'est alors qu'on lui 
apprit ce qui s'était passé à Rome depuis le retour de 
Rîenxo : peut-être ses frères le prièrent-ils de venir à leur 
aide, car ils commençaient à comprendre que le sénateur 
les avait joués; qu'en échange de leur argent il ne leur 
accordait que de vains titres, et s'était réservé cette sei- 
gneurie de Rome dont Arimbaud était si fier d'avoir 
«b;enu la promesse. Quoi qu'il en soit, Montréal pensa 
que sa présence à Rome était nécessaire et partît de 
IVrouse le i 4 août, accompagné de trois cents cavaliers. 
Après avoir passé par Orvieto, afin de voir le légat, il 
arriva à Rome, où se trouvaient déjà Breton et Arim- 
baud. Le condottiere écouta leurs doléances, se con- 
ivrta auv eux sur ce qu'il fallait faire pour forcer le 
sénateur à remplir ses engagements; il eut même, à ce 
qu'on dit. plusieurs conciliabules avec les principaux 
mécontents* et comme sa vie passée ne l'avait point ha- 
bitué à reculer devant les partis extrêmes, il résolut de 
faire assassiner Cola di Rienio, aussitôt que l'occasion 



SIÈGE DE PALESTINE. - MORT DE MONTRÉAL. 379 

s'en présenterait. Une servante du condottiere surprit 
le complot; pour se venger de quelques mauvais 
traitements que son maître lui avait fait subir, elle 
se rendit au camp en secret et dénonça Montréal au sé- 
nateur. 

Rienzo, comme nous Pavons vu, revint aussitôt à 
Rome; le chef de la Grande Compagnie, appelé au Ca- 
pitol e sous un prétexte quelconque, fut jeté dans un 
cachot et étroitement enchaîné; ses frères, accusés 
d'avoir participé au complot, ne tardèrent pas à y être 
amenés à leur tour; quarante des soldats qui lui ser- 
vaient de garde furent également emprisonnés. Mont- 
réal comprit tout de suite que sa servante l'avait 
trahi; bien qu'il sentît tout le danger de sa situation, 
il ne perdit point courage, car les embarras du sénateur 
lui étaient connus; il n'ignorait pas que Rienzo cher- 
chait partout de l'argent et que ses troupes étaient 
prêtes à se mutiner, et se flattait d'obtenir facilement 
sa liberté en lui promettant une grosse rançon. 
Aussi sa première pensée fut-elle de lui faire savoir 
qu'il était prêt à lui fournir autant d'argent et autant 
de soldats qu'il en exigerait. Plein de conûance dans le 
résultat de celte proposition, il disait à Breton et à 
Ârimbaud : « L'un de vous restera ici en otage, tous 
les deux s'il le faut; j'irai chercher pour Rienzo dix 
mille, vingt mille florins; je lui ramènerai aussi des 
soldats, et j'obtiendrai votre liberté. » Mais ces paroles 
ne trouvaient pas d'écho chez ses frères qui se bor- 
naient à lui répondre tristement : « Dieu le veuille! » 
Lui-même fut bientôt détrompé : au milieu de la 
nuit, on vint le tirer de son premier sommeil pour 
le mener à la question; lorsqu'il aperçut la corde 



SM COU MRIE3Z0. 

destinée à son supplice, il regarda d'un air de mépris 
les bourreau* et s'écria : « J'avais raison de vous trai- 
ter de rostres et de vilains; tous ne voyez donc pas 
que je sais chevalier et que tous n'avez pas le droit de 
me faire subir la torture ! ce serait un acte de félonie ! » 
On ne tint aucun compte de ses protestations; il fut 
attaché et Ton commença à le soulever de terre 1 ; alors 
il reconnut qu'il était le chef de la Grande Compagnie, 
qu'il avait fait payer rançon aux villes de la Toscane, 
imposé des contributions arbitraires, dévasté les cam- 
pagnes et emmené les habitants; pour se justifier, il 
prétendit n'avoir agi de la sorte que pour se rendre 
digne de son titre de chevalier. 

Après ces aveux, on le ramena dans son cachot* Sa 
confiance l'avait abandonné et il demanda un confesseur ; 
on lui envoya un frère mineur qui resta avec lui jusqu'au 
petit jour. Gomme il entendait les lamentations étouffées 
de ses frères, il se tourna vers eux et leur reprocha leur 
légèreté : « Vous n'êtes que des enfants, leur dit-il, et 
vous n'avez pas su résister à l'ouragan. Yolre vie n'est 
point en danger, moi seul payerai de ma tête votre 
imprévoyance. Aussi bien, mon existence a toujours été 
pleine d'aventures et je commençais à en être las; 
j'avais le pressentiment de ma fin prochaine. Ge qui me 
console, c'est de mourir dans cette cité où saint Pierre 
et saint Paul ont subi le martyre. 

« Bien que tu m'aies conduit dans ce fatal labyrinthe, 
Arimbaud, et que cette catastrophe soit ton œuvre, ne 



1. Le supplice infligé à Montréal semble avoir été celui de l*es(rapade. 
qui consistait à suspendre l'accusé par les mains, liées derrière le dos, et 
à le laisser retomber brusquement plusieurs fois jusqu'à deux ou trois 
pieds de terre. 



■■ 



SIÈGE DE PÀLESTRINE. — MORT DE MONTRÉAL. 381 

te désole pas, je meurs sans regret. J'ai atteint l'âge de 
raison et je me suis conduit en enfant; on m'a trahi 
comme tant d'autres. J'ai toujours été doux envers mes 
semblables 1 ; Dieu sera clément pour moi, d'autant 
plus que je suis venu ici avec de bonnes intentions. 
Vous êtes jeunes, que cet exemple vous serve de leçon; 
aimez-vous et soyez braves en toute occasion comme 
je l'ai été : la Pouille, les Marches, la Toscane vaincues 
en sont témoins. » 

La nuit se passa ainsi; à l'aube, il voulut assister 
une dernière fois à la messe, qu'il écouta tout le 
temps à genoux, les jambes nues. 

Vers neuf heures, Rienzo fit sonner la cloche du Ca- 
pitole pour annoncer le supplice de Montréal; le pri- 
sonnier fut amené sur l'escalier des Lions, et on le fit 
s'agenouiller devant une image sainte'; il portait un 
capuchon de couleur sombre, frangé d'or, rabattu sur 
les épaules, un petit pourpoint de velours brun, tramé 
d'or, des hauts-de-chausse foncés; il n'avait pas de 
ceinture, et ses mains étaient liées, de façon toutefois 
à ce qu'il pût tenir un crucifix. Trois frères étaient 
debout à côté de lui ; pendant qu'on lui lisait sa condam- 
nation, il murmurait : « Romains, pourquoi ne vous 
opposez-vous pas à mon supplice? Vous ai-je jamais 
fait aucun mal? Votre pauvreté et mes richesses sont 
seules cause de ma mort. Hélas ! en être réduit là, moi 
qui ai vu souvent à mes pieds dix fois plus de gens 

1. Ceci montre bien, arec l'admiration que professaient pour lui la plu- 
part de ses contemporains, à quel point l'état de guerres et de troubles 
continuels où était plongée l'Italie, avait dénaturé toute idée de justice et 
d'humanité. 

2. A l'endroit sans doute où se trouve actuellement la statue équestre 
de Marc-Àurèle, dans la cour du Capitole. 



SA COLA DI RIENZO. 

qu'il n'y en a ici! Ce traître aura une fin misérable! » 

Quand il entendit que, dans l'arrêt, on parlait de le 
pendre au gibet, il se leTa brusquement et parut bou- 
leversé ; mais les assistants le rassurèrent en lui affir- 
mant qu'une telle honte lui serait épargnée ; il écoula 
alors axée tranquillité son jugement jusqu'au bout. 

Quand cette lecture fut terminée, on le conduisit au 
bas de l'escalier et de là au lieu du supplice; le long du 
chemin, il secouait ses liens, se retournait à chaque 
pas et disait : a Je meurs innocent, Romains, pitié; je 
Tenais pour le bien de votre cité, pitié, pitié ! » Il em- 
brassait sans cesse la croix que portait le frère qui 
l'accompagnait. Arrivé à un endroit où se trouvaient les 
raines d'une ancienne tour, on le fil mettre à genoux, 
et la foule se rangea en cercle autour de lui ; mais il se 
releva aussitôt en disant qu'il voulait changer de posi- 
tion, et il se tourna vers l'orient ; après avoir une der- 
nière fois recommandé son âme à Dieu, il s'age- 
nouilla de nouveau, traça une croix avec la main sur le 
billot, l'embrassa, et jeta loin de lui son capuchon. 
L'exécuteur posa la hache sur son cou : « Je ne suis pas 
bien placé, » s'écria Montréal en se relevant encore une 
fois. Son médecin, qui se trouvait dans la foule, s'a- 
vança et indiqua l'endroit précis où il fallait frapper. La 
tète de Montréal tomba du premier coup. 

Des frères mineurs mirent son cadavre dans un 
cercueil et le transportèrent à l'église Aracœli, où ils 
l'ensevelirent. (29 ou 50 août 1354.) 

La surprise des Romains fut grande quand ils ap- 
prirent la condamnation et le supplice de cet homme, 
devant qui toute l'Italie avait tremblé, et dont ils ne 
pouvaient s'empêcher d'admirer les talents militaires 



SIÈGE DE PALESTRINE. - MORT DE MONTRÉAL. 385 

et la rare intrépidité. Comme quelques-uns allaient 
jusqu'à blâmer cette justice sommaire, Rienzo crut 
devoir justifier publiquement sa conduite; les citoyens 
furent convoqués en parlement, et il leur parla en ces 
termes : « Ne soyez point troublés par la mort de cet 
homme pervers. Il a mis à sac bien des châteaux et 
bien des villes, emmené ou massacré une foule de 
gens inoffensifs; deux mille femmes ont été victimes 
de ses soldats. II était venu ici avec l'intention de 
porter le trouble parmi vous ; il espérait se créer une 
seigneurie indépendante, après avoir pillé votre terri- 
toire et la Campanie comme le reste de l'Italie. Avec 
la grâce de Dieu, nous ne nous laisserons pas détourner 
de notre œuvre; pour le moment, nous voulons imiter 
le moissonneur qui jette au vent l'ivraie et garde le 
bon grain; c'est pourquoi nous avons condamné à 
mort cet homme hypocrite et nous conserverons son 
argent, ses soldats et ses cavaliers pour accomplir 
nos desseins. » 

Ces dernières paroles semblent donner raison à ceux 
qui ne voient dans l'acte de justice accompli par Rienzo 
qu'une lâche trahison, grâce à laquelle il espérait se . 
délivrer d'une dette de reconnaissance qui commençait 
à lui peser, et remplir le trésor de la ville, épuisé par 
ses expéditions. Soutenir que cette pensée ait été com- 
plètement étrangère à la résolution du sénateur, serait 
méconnaître la vérité. Faut-il pour cela blâmer Cola di 
Rienzo d'avoir infligé un juste châtiment à cet aventu- 
rier, qui avait terrifié l'Italie par son audace et par ses 
crimes, et qui cherchait, en somme, à le renverser du 
pouvoir et peut-être même à le faire assassiner? Ses 
frères, il est vrai, avaient puissamment contribué au 






384 COLA DI RIENZO. 

succès de Ricnzo; mais sa reconnaissance devait-elle 
aller jusqu'à laisser mettre en péril sa propre autorité 
et, avec elle, l'indépendance de Rotne, qui lui élail 
confiée? 

Breton et Arimbaud, ainsi que l'avait prévu leur 
frère, échappèrent à la mort. Arimbaud fut réclamé 
impérieusement par Albornoz f et relâché sur-le-champ. 
Quant à messire Breton, il resta en prison et ne recou- 
vra sa liberté qu'après la mort de Rienzo. 

Le pape approuva la conduite du sénateur dans une 
lettre adressée, le 20 octobre, à son internonce à Venise, 
Raimond, dans laquelle il énumère les crimes de Mont- 
réal, qu'il compare à Totila et à Holopherne, et or- 
donne à son représentant de se faire remettre soixante 
mille florins par les banquiers de Padoue, chez lesquels 
Montréal avait aussi fait des dépôts, afin d'indem- 
niser en partie les habitants des terres de l'Église, qui 
avaient eu à souffrir, lors du passage de la Grande 
Compagnie. Les Florentins avaient déjà pris leurs pré- 
cautions : le 5 septembre, ils écrivaient aux citoyens de 
Pérouse de mettre sous séquestre les biens de Montréal 
et de leur réserver une part proportionnelle aux dom- 
mages qu'ils avaient subis. De son côté, un certain 
Giovanni di Caste! lo se saisit de tout ce que le condot- 
tiere possédait à Rome, et il ne resta à Rienzo que cent 
mille florins tout au plus. S'il n'avait eu d'autre but, 
en faisant jeter en prison Montréal, que de se procurer 
de l'argent, mieux aurait valu assurément lui vendre 
sa liberté, qu'il eût payée plus cher. 

1. Il était clerc. 



CHAPITRE XXIX 



MORT DE COLA Dl RIENZO 

Quelques jours après cet acte de vigueur, le pape 
confirma officiellement Rienzo dans sa charge; comme 
le sénateur s'était plaint que les méchants ne respec- 
taient pas son autorité, parce qu'ils la croyaient éphé- 
mère, et se bornaient à cacher momentanément leurs 
vices, sans y renoncer; qu'en outre il avait témoigné 
l'appréhension d'être en butte aux représailles des 
barons, dès qu'il quitterait le pouvoir, ce qui l'empê- 
chait de sévir contre les ennemis de la paix et de 
rÊglise, Innocent VI déclara que Rienzo conserverait ses 
fonctions au delà du terme primitivement fixé et jus- 
qu'à ce que lui ou son légat en jugeât autrement: « Car 
nous ne voulons pas, écrivait le pape, que, par crainte 
des nobles, il préfère être accusé plus tard de trop de 
clémence plutôt que de trop de sévérité; s'il ne tient 
son autorité que de l'Église, il pourra se montrer fort, 
en même temps que modéré, envers les ennemis du 
bien public 1 . » 

Le pape adressa en même temps à Cola di Rienzo une 
lettre pleine de sages recommandations : « Il t'appar- 
tient maintenant, mon fils bien-aimé, lui disait-il, de 

1. Lettre à Albornoz, 9 septembre. 

25 



586 COIA DI RIENZO. 

prouver la reconnaissance et ton amour pour ton Créa- 
teur, qui t'a comblé de ses dons, qui t'a élevé si haut, 
malgré l'humilité de ta naissance, et qui t'a permis une 
seconde fois, après l'avoir préservé de mille dangers, de 
reprendre dans la patrie le souverain pouvoir. Crains 
Dieu, honore l'Eglise, respecte ceux qui sont au-dessus 
de toi, sois affable pour tes égaux, bienveillant envers 
les faibles, secourablc aux orphelins; montre-loi égale- 
ment accessible au pauvre comme au riche et rends la 
justice avec impartialité. Que les honnêtes gens trouvent 
en toi un protecteur, les malheureux, un consolateur; 
que les orgueilleux soient humiliés; que les coupables 
soient sévèrement châtiés. Fais régner partout la jus- 
tice et tes adversaires ne pourront rien contre loi. » 
(11 septembre.) 

Pour donner à Innocent VI des gages de son respect 
et lui bien montrer son 
intention de rompre 
avec le passé, le séna- 
teur modifia ses armes : 
au lieu des sept étoiles 
I environnant un soleil, 
! qu'on voyait autrefois 
sur son blason, il en 
" fit mettre huit; seule- 
-y' ment, par suite d'une 
""--„,_ erreur sans doute de 

s,„„ do c<.i a -h ni.™». l'ouvrier, la huitième 

étoile se trouva être un 
lis; le centre fut divisé en deux parties : dans l'une 
étaient représentées les clefs en sautoir; dans l'autre, 
les lettres S. P. Q. R. 




MORT DE OOU H MEMO. 

II renonça également aui titres qu'il avait pri* jhi -* 
et il eut soin, en toute occasion, de WÊonirtr la y js 
grande déférence pour le pape. 

Les opérations contre Palestrine n'avaient par £* 
complètement suspendues après le départ de G la C. 
Rienzo. L'argent de Montréal servit â payer au *>^dftU» 
l'arriéré qui leur était dû; néanmoins un asset rrai#: 
nombre de mercenaires abandonnèrent Je ynv< ca 
sénateur, qui les remplaça par des archers : il k ! „ i 
resta plus que trois cents cavaliers. Bîenio. rnn^jn-A 
de s'éloigner de nouveau de Rome, confia le coin ou 3- 
dement suprême de Tannée a nn capitaine renommé 
pour sa bravoure et son habileté, Riccardo Impru- 
dente, de la famille des Ànnibaldc*ehi , sei^eur de 
Monte Compalro 1 ; Riccardo connaissait à food le pa}S 
les passages difficiles, les moindres sentiers dans la 
montagne; l'événement donnait toujours raison a Mrs 
prévisions, et l'armée entière, y compris les merce- 
naires, chérissait son général et rendait justice à ses 
talents. Il poussa avec vigueur le siège de Palestrinc : 
les partisans des Colonna, traqués de tous côtés, 
n'eurent plus un instant de répit, et les Romains recom- 
mencèrent, par son ordre, à ravager les environs. Ce- 
pendant les Colonna, certains que les assiégés n'ose- 
raient pas donner l'assaut, ne songeaient nullement à 
se soumettre. Craignant de rencontrer leurs adversaires 
en bataille rangée, ils se bornaient à opérer de fré- 
quentes incursions sur le territoire romain; les 
Romains durent cette fois encore renoncer à faire 
leurs récoltes. Riccardo mit des garnisons dans F ras- 

1 . Monte Compalro, village situé dans le voisinage de Rome. 



390 COU DI RlfclSZO. 

tude; il ne voulait recevoir personne, n'admettait m 
conseil ni contradiction, et gouvernait en vrai despote. 
L'excès de fatigue, l'inquiétude, les soucis, l'avaient 
profondément miné : on le voyait, par moments, rira 
puis pleurer; comme vers la fin de son tribunal, de 
profonds accès de découragements le prenaient parfois 
sans raison apparente. Se croyant sans cesse entouré 
d'assassins, il voulut constituer un corps de six cent 
cinquante soldats (cinquante par quartier) pour lui 
servir de garde personnelle; mais force lui fut de renon- 
cer à ce projet, faute d'argent. 

Le mécontentement provoqué par les caprices, par 
les rigueurs et surtout par les exactions de Rienzo, qui 
pesaient sur tous les citoyens, allait croissant ; lui-même 
commençait à se rendre compte de son discrédit, sans 
toutefois en mesurer l'étendue. Il se croyait même si 
sûr du lendemain qu'il entreprit sans hésiter de rendre 
à la France son roi légitime, qui vivait, ignorant lui- 
même sa haute naissance, dans une ville d'Italie; du 
moins c'est là ce qu'affirmait un ermite de l'ordre de 
Saint-Àuguslin, sur le point de rendre le dernier soupir; 
voici ce que racontait l'ermite 1 : 

Quand Louis le Hutin, roi de France, mourut le 
15 juin 1516, sa femme en secondes noces, Clémentine! 
fille de Charles Martel, roi de Hongrie, était enceinte 
et, comme le roi ne laissait d'autre enfant qu'une fille, 
il fut convenu que son frère Philippe, comte de Poitiers, 



1 . Voir Appendice, n* VI. Nous donnons ce récit d'après les documents 
contemporains sans en garantir toutefois l'exactitude, ce qui serait peut- 
être fort hasardé. (Bibliothèque communale de Sienne, Cod. À. in. Arcbi- 
vio délie Riformagioni di Siena ; Sigismoqdo Tirio, curé de Santo Stefano, 
à Sienne, Histor. Senens., etc.) 



prendrait le pouvoir, c:n:^:-? rér-: fi rji:». Se 
l'enfant qui devait nailn-r*^:: -:*• i .- •- n -ri., a -.11: 
d'avoir atteint sa m.yrrA -c r-_-r\; i^i :-! rri-- . •: 
proclamé roi de France. C mme >-* j.; :- > -.s * -s-i i ..ea 
que les ennemis de PL i I ï j p-e rv; - .\^\\ -z.~ --l*s: :>- 
tion d'enfant, deux seiun^ur^ ci "-:> jir: J <>-ux q-i 
s'étaient toujours monlivs les [ " ;s L lr.-> 2 - r- ! -*. ; Lt 
la loyauté ne pouvait cire si:-^ ••*-„ f^.vr.î «Lr:^ de 
surveiller la reine. Le 15 novcmlr* 131 ȕ. t.!- -i.r.: * 'e 
jour à un fils; le récent se iv-Lr.a as^.z fj.;I>u>:-i:l à 
la perte de la couronne ; mais il n'en fut \^s d? m^me 
de la comtesse d'Artois, la nkre de ça femme: e\\e 
répandit le bruit que le jeune rui /-tait « h.'iifet ne p«»ur- 
rail vivre longtemps: les deux scigm-urs prérosZ-s à sa 
garde redoublèrent de vigilance et lui elit-rclièrent une 
nourrice qui fut de naissance nob.e. Ils jetèrent les yeux 
sur une femme, nommée Marie, qui avait été séduite 
par un Italien, Guccio di Mino, originaire de Sienne. 
Guccio voyageait pour le compte de son oncle Tolomei, 
banquier à Sienne, quand il connut Marie à Chartres 1 ; 
il voulut l'épouser, mais la mère et les frères de Marie 
s'y opposèrent et obligèrent même Guccio à quitter pré- 
cipitamment le pays. Marie alla cacher son déshonneur 
dans un couvent des environs de Paris, dont l'abbcsse 
était quelque peu sa parente; elle y eut un fils auquel 
on donna le nom de Jean et qui se trouva être exacte- 
ment du même âge que l'enfant royal. C'est là que les 
deux seigneurs, accompagnés des médecins de la reine, 
vinrent la trouver sans qu'elle sût comment sa retraite 
avait été découverte. Malgré ses prières, force lui fut do 

\. Le texlc dit : « Charsi, petite ville située près de Paria »; Pnpen- 
cord dit Crécy. 



"* *l li* ■ «IT^ ï ^r— . il l.-iLTîl.lf 'L^.»«T1 mort 

il. =- " :> ^.~^:- •* '■:•- r- si -n. . :>* i*$ n?c-o*riies que 

1 "i.r. ^•in.i-v * c . î.Ti:i^aai cm >^a :L* avait péri. 
^•r- .■— ••i * ifr* sij^.- it^r à s a îi mort l'en- 
:..:■ •*• * ""lit' . mu .t* ir**rv^ z> • ~ê roroaees, elle 
r - ■. .; îm;.-«*;isî .!.."■• - 711 s -*Lr sxhufrioana à sa 
. .».• ■*.• >^ :r-- 1 ..*;l"—: .r* pfa> :i palrâ et, aa 
n * -i 4. -** siii^ • i^ .^»r di-ir ic ocit rie le roi renaît 
a ^n- ■ 1:1 •■•• la :■ it^:r*-jai^« a :i: prMM-ie à b coor 
i. c i:-d-a: rirzii?** -VLL«:.»i« it! a reine, excepté 
- .1 !■...!• ;: r-«»: t^x» i"_L*«' •->. «rii *>**it ses Tœax 

-«.:l«-^ -^ ^-v." *lt ""*it ir*t : I»* P't 5005 le BOfB de 

».. • i .,. v ^ "•» et* 1* L mil: ^c si«:r* i Rrîm*» le 9 jan- 

1 -i ;• ï *n !•:. 1 li ri : y^i* .£125 l'Lpioraiice la 

-t. ^ - m. i« •• i»: si * *••: u- «j x;-ssi»re: il avait six ans 

•t - u Vu: ■«£ i«-v * :».' m or en France, apprenant 



1 * ^ nsr -.»nî* 1 *^o a m <n»'. tv j arori &* r^naat. c'est crBe 

. n '^••;n«u »r ^x'i.t* S.-011 a riutum». je ijwniii aeaale et 
i * *uî t^ .^h» ^r»^-n*irs r-i-cruiii tni'MjTiî xriia* «V a part. In 
,viti»-n. 1 iixa a. itrss. t îî> A* ^ar*tf 1 Jt ?iidf <àt rat. 
-.•1, . » *\«i :.n«-^ a A^'mm.»} . jui'uiu nuariiC sut» foe Pobi sat 
vi\k îs .min."» h ai cir ni'*is it n.: :i»'ttr^ifi« aère <■ Uti £râ»t 
.^.h»*-% vn *. ■ ciitt* "-*.*i«n,vix* firent a +?rùi **mtcemmme % naît «a 

I At,vvi m »u» »• -*v.i vie nuis sii iC'Vi awrijf pîa* eVcrâace, 
^ -i>* «t >a v.n » * •• t* m.»» . se ju:> <T "B ae ctt«fre»i pas oaas ajoel 
».« i\ ,t»i\ >s «;«ntt»N nin «.n»* T»rrv5>ctf i nrt»*r W sùeace, aa rèaae àt 
>,"»'% 4 »'iiu , .> c *-^ii -.•» 1»' s» :vua jaaif . C^t jr^èabVaaeattynTriaa aai 

»•»!>. «v *• •ij*.'ti»».»iiiw i s/a rwiC 



MORT DE COU M RIEXZO. 395 

que les frères de Marie étaient allés combattre an service 
du roi loin de leur patrie, revint à Chartres et emmena 
son prétendu fils à Paris. Il avait promis de le renvoyer 
bientôt, mais Marie n'entendit plus parler de lui. 

Sur le point de rendre le dernier soupir, elle s'ou- 
vrit de son secret à un frère espagnol de Tordre de 
Saint-Augustin, lui remit un testament contenant 
toutes ses révélations et le supplia de retrouver l'enfant 
royal et de lui dévoiler son rang (ceci se passait en 1545). 
Jourdain, c'était le nom du confesseur, se mit en devoir 
d'obéir au vœu de la mourante; mais quand il eut 
appris que Guccio était mort à Châlons quelques années 
auparavant, il désespéra de retrouver le jeune roi et 
borna là ses investigations. Aussi bien, il craignait 
d'attirer, non seulement sur lui, mais sur tout son ordre 
la colère du roi, s'il lui suscitait un compétiteur au 
trône. 

Quelques années s'écoulèrent. Jourdain ne pouvait 
s'empêcher de croire que les maux sans nombre qui 
accablaient la France étaient une punition de l'abandon 
où elle laissait son souverain légitime, puis une vision 
hantait souvent son sommeil; il lui semblait voir le 
jeune roi aux genoux du roi son père, lui disant : 
a Donne-moi ta bénédiction afin que j'aille reconquérir le 
saint sépulcre. » Un jour même le roi lui apparut tenant 
en main une bannière aux armes de l'Église. Jourdain 
n'hésita plus, il se mit de nouveau à la recherche du 
fils de Marie, mais en vain. Alors il résolut d'aller en 
Italie; ses forces (il avait quatre-vingts ans passés) ne 
le lui permirent pas, et, sur le conseil de ses amis, il 
chargea un frère du même ordre que lui d'entre- 
prendre ce pénible voyage, lui recommandant de lui 



n n r«»rer in* *3r*m?iv r*c«»c^». Ceiai-eî. qui s'appelait 
l.i -jtjt*. *u." ir-'à i_e 7i i-ïeiir^ ." is à Rome; il se mît 
■*îi rwrj* "vr* .e aou.i> -ie ji^.et 15^1. et débarqua à 
P wn ^fner*. a« a lu «'a :e *j»*ae!S- ÎLIs lu il tomba sra- 
v'meîic Tisn'iUÎe: ** cr^iat en. •iin.r^r de mort et crai- 
rw.i: rie s<m secr* ne pér*: av« lai, il adressa la 
..-'c«e rt uïsjjnra: £e îtir'>. q~e lai avait confié le 
r^r» *Mi:-;a_i. il setuvnr de Rome. G>b di Rjenzo. 
i« tic a. ^'■ mT tv r»*ai:LLssil: ritalîe et qui lai p»- 
m^-sal" in en "\* :e D^a. Cette misave, datée du 
±3- R»«i:_ pir^ir i L.me se I septembre. 

E/enjj i"i i_: jamais rvc^aeê à ses rêves ambitieux 
et r.n^^jries: la rersceetïve de rendre à la France 
s a r»i Vt:* .zie ■*•: «Ti aiser a:M Ij colère de Dieu le 
séifai^: i* s IV: • ri. 0*:oi de pus beau que de rétablir 
ji ra-x Ilzs «:e r;r.s L-vilrê par les discordes civiles el 
r-::ze pur PLivi^'cl i jxi«. îl** ne serait pas sa gloire s'il 
rjusstvsi:: et -iu.: osenît a:ij;uer le défensear d'âne si 
siir.e casse* l.is tjri ne tr avérai t-il pas dans le 
=:• cirj~e r**--j^-~L por ses soî:ï* un allié fidèle et sûr? 
T c es cvs [eesees I\*>saî!Iîrent en lisant l'étrange 
dx'uzie^t que !ui errv.jjait un moine moribond. Il ne se 
d« ai ri îa pas quelle pouvait être la valeur de ces révé- 
lations, il ce songea pas qu'il était peut-être en pré- 
sence d\:ne imposture singulièrement audacieuse, il 
accvvta sans examen, malgré son étraneelé, le récit du 
frère et prétendît même qu'étant a Avignon il avait 
entendu raconter quelque chose de semblable. Des émis- 
saires furent enunés sur l'heure dans toutes les direc- 
lions, pour découvrir la trace du fils de Louis le Hulin. 
Après bien des recherches on finit par apprendre qu'il 
résidait à Sienne. Il y avait d'abord exercé le métier de 



10RT DE OOLi H UE3ZM. 

drapier, puis s'était occupé du commerce de* 
presque ruiné par la faillite des Tolomei, il rirait fort 
modestement. Ses concitoyens lui avaient pourtant con- 
fié à plusieurs reprises des fonctions municipale*: une 
fois même, il avait été élu directeur de l'hôpital Santa 
Maria. On l'appelait à Sienne : Gianino. 

Informé que le sénateur voulait le voir, il refusa 
d'abord de se. rendre à Rome, s'il n'en recevait Tordre 
par écrit; Rienzo lui renvoya donc un messager porteur 
d'une lettre de sa main. 

Au noble et sage Gianino di Guecio, notre très cher ami. 



Notre envoyé était chargé de vous informer que vous pou- 
viez vous rendre auprès de nous sans crainte. Vous avez 
refuse de le suivre, parce qu'il n'était point muni d'une lettre 
de nous. (Nous ne lui en avions point donné, ignorant en 
quel lieu vous vous trouviez.) Maintenant nous vous prions, 
après avoir pris connaissance des présentes, de venir en hâte 
à Rome, vous recommandant la plus grande diligence et le 
plus grand mystère. Et, pour que vous puissiez avoir con- 
fiance en notre envoyé, nous avons écrit cette lettre, qui est 
scellée de notre sceau. 

Nicolas, chevalier du peuple romain, sénateur par la 
volonté du Saint-Siège, syndic illustre, capitaine et défenseur 
de la ville sainte 1 . 

Le 18 septembre 1354. 

Gianino se décida cette fois à partir. Il arriva à 
Rome le 2 octobre et descendit dans une auberge 
située au Campo di Fiore; le sénateur le fit venir aussi- 
tôt au Capitole, le questionna sur ses parents, sur son 

1 . Voir Appendice, n* VII. 



i 



5J* OMA M UUZÙ. 

ensuite» s*r » lie et. voyant que ses réponses concor- 
«Liântt parfaitement avec le récit du frère, il ne douta 
plx? qu'ïl ne se tnnivat en présence du véritable roi de 
France. Se prosternant alors aux pieds de Gianino, il 
lu découvrit le contenu du testament de sa nourrice ; 
Tiùirùo ne fut pas peu surpris, comme bien on le pense, 
es entendant cette étrange révélation, il hésitait à y 
ajouter foi. Mai* Rîeuo insista et réussit à le convaincre* 
II lui remît un sceau semblable au sien, mais où le 
soieil écrit entouré de doue rayons, lui recommanda 
Je g-jrder le plus grand secret sur ce qu'il venait d'ap- 
precJre et In promit de le faire reconnaître par les 
ambassadeurs de tous les souverains de l'Europe, qu'il 
comptait convoquer avant peu pour régler de graves 
gestions. * y est-ce pas Rome, lui dit-il, qui doit veil- 
ler à ce que la justice règne dans tout l'univers, puis- 
queïle en est la tète? » Il retint Gianino au Capitole. 

Cependant il soufflait sur la ville comme un vent de 
révolte: on entendait de tous côtés des paroles de 
menace contre le sénateur; les barons, exploitant la 
désaffection du peuple, répandaient mille bmits alar- 
mants, l'encourageaient à » soulever et s'efforçaient 
Je semer la haine et la discorde. Cola di Rienzo, pen- 
sant que le légat ne l'abandonnerait pas dans celte 
extrémité, enjoignit a Gianino d'aller au pins vite 
trouver Albornox à Montefiascone pour l'instruire de 
ce qui se passait a Rome et le supplier de lui envoyer 
sans délai des secours. Gianino quitta Rienzo le 
4 octobre après avoir été prier à Saint-Pierre, el arriva 
devant Montefiascone au milieu de la nuit. Un soldat 
de Sienne, qui le connaissait et qui était par hasard de 
garde sur les murs, lui cria de ne pas entrer et de 



MORT DE COLA DI RIENZO. 597 

retourner en hâte sur ses pas, s'il portait quelque inté- 
rêt au sénateur de Rome, car on y préparait une 
révolution, en vue de laquelle les Golonna venaient 
d'embaucher deux cenls soldais dans le même corps que 
lui 1 . Gianino revint donc sans avoir vu le légat; il 
répéta à Cola di Rienzo ce qu'il avait entendu, mais 
celui-ci ne tint aucun compte de cet avertissement et 
fit repartir Gianino sur-le-champ. Il voyagea toute la 
nuit et parvint à Monteflascone le lendemain 6 octobre, 
vers midi. Lorsque le légat eut pris connaissance de la 
lettre que lui adressait le sénateur, il chargea Andreo 
Salmoncelli, de Lucques, de réunir quelques soldats et 
d'aller à Rome. Mais le lendemain Albornoz lui donna 
contre-ordre, sous prétexte que le pape venait de lui 
enjoindre de se transporter à Orvieto, et il partit, en 
effet, pour cette ville, emmenant avec lui Gianino. 

Le même jour, Rienzo écrivait à son protégé la lettre 
suivante : 

Très noble prince, roi plus illustre que tous les autres 
monarques de la chrétienté, reconnu de Dieu seul et non des 
hommes, trompés par les machinations de ceux qui devaient 
avoir soin de votre enfance; 

Afin que personne ne put soupçonner qui vous étiez et dans 
l'intérêt de votre sécurité, nous vous avons envoyé, comme un 
de nos serviteurs, auprès du légat, en vous chargeant de le 
supplier d'envoyer au plus vite son armée à Rome pour y 
écraser les ennemis de l'Église et du peuple romain, car ils 
redoublent d'efforts contre nous. Nous espérons que vous avez 

1 . Ceci prouve bien qu'Albornoj devait être au courant de ce qui se 
tramait contre Rienzo et que, s'il lie se porta pas à son secours, s'il ne 
le prévint même pas, c'est que, sans doute, il s'était réconcilié avec les 
Colonna et souhaitait le renversement du protégé d'Innocent VI. 



598 COU DI RIENZO. 

agi en conséquence et, par la présente, nous tous renouvelons 
nos prières. Aujourd'hui notre situation est si critique que 
nous nous considérons comme perdu, pour peu que les secours 
de l'Église tardent à arriver. C'est pourquoi nous vous recom- 
mandons de ne venir à Rome sous aucun prétexte. Retirez- 
vous dans quelque lieu sûr, jusqu'à ce que nous vous fassions 
connaître de nouveau nos intentions. Comme notre vie est en 
danger, nous croyons devoir déclarer et affirmer que vous 
êtes réellement le roi de France, le fils du roi Louis, fils 
aîné de Philippe le Bel, que votre mère est la reine Clémen- 
tine, fille de Charles Martel, et que votre nom est Gianino. 
Soyez certain qu'un jour viendra où vous serez roi de France 
et où tous les Français seront vos sujets. 

Fait au Capitale, le 7 octobre 1554 *. 

Cette lettre était accompagnée d'une copie de la 
déclaration du frère Antoine*. 

Le 8 octobre 5 , avant l'aube, Cola di Rienzo était 
encore couché, lorsqu'il entendit retentir au loin le cri 
sinistre de : ce Popolo! popolo! » signal de toutes les révo- 
lutions qui ensanglantaient la ville. II ne s'inquiéta pas 
d'abord de cette rumeur; pourtant le bruit grandissait, 
se rapprochait. La petite troupe d'émeutiers, cause du 
tumulte, était partie d'un des quartiers les plus éloignés 
de la ville; elle s'augmentait, en avançant, d'une foule 

1. Voir Appendice, n* VIII. 

2. Voir, pour la fin de Gianino, Appendice, n« IX. 

5. Us anciens textes portent le 8 septembre, c'est éfidemment une 
erreur de copiste; la lettre de Rienzo du 7 octobre, dont il eiiste une 
copie authentique à Sienne, ainsi que tous les éféoeroents qui précédèrent 
sa chute, concourent à démontrer que la date du 8 octobre est seule 
acceptable. 

On a également prétendu que le tribun était mort es 1353 et non 
en 15*1; sa présence à Pérouse en 1354, les lettres du pape, les rapports 
du sénateur a? ec Albornot, démontrent la busseté de cette supposition. 



MORT DE COU M RIENZO. S99 

de curieux et d'indifférents, comme cela se passe tou- 
jours en pareil cas. Une bande de gens armés, venant 
des quartiers de la Ripa et Saint-Ange et soudoyés pro- 
bablement par les Colonna, se joignit à elle, sur la 
place du marché; un autre, arrivant des quartiers 
Colonna et Trevi, déboucha presque au même moment 
sur la place. Alors les émcutiers crin -en t : « Mort à 
Coladi Rienzo! mort au traître! » Et Ton marcha vers 
le Capitole. 

Les autres quartiers de la ville étaient calmes, 
mais ils n'envoyaient pas de troupes pour défendre le 
sénateur; ses propres soldats, ceux-là du moins qui 
appartenaient aux quartiers soulevés, firent défection 
et se mêlèrent aux assaillants. Hommes, femmes, 
enfants, criaient, vociféraient, couraient deçà et delà 
et jetaient des pierres contre le palais, sans trop savoir 
pourquoi. Le tumulte allait croissant, et la multitude 
entourait déjà le Capitole en hurlant : « Mort au sé- 
nateur qui a créé la gabelle ! mort au traître ! mort à 
Rienzo! » Mais lui ne comprenait pas encore la gran- 
deur du péril; il répétait à ceux qui étaient accourus 
auprès de lui : « Ces gens disent « Vive le peuple! » mais 
c'est aussi notre cri ; ne sommes-nous pas ici dans l'in- 
térêt du peuple? La lettre par laquelle le pape nous con- 
firme dans notre charge est arrivée, il ne nous reste plus 
qu'à en donner lechire aux conseillers de la ville. Que 
veulent-ils donc?» Et, au lieu d'organiser la résistance 
dans l'intérieur du palais, de faire sonner la cloche pour 
appeler aux armes les partisans du bon état, Rienzo 
attendait que la foule se dispersât d'elle-même, tant il 
avait encore confiance dans le prestige de son nom! 

Il commença pourtant à se troubler quand il s'apevçut 



400 COLA DI R1ENZO. 

que lous ceux qui devaient défendre le Capitole, 
avaient fui lâchement à la première alarme; il ne res- 
tait plus auprès de lui que Locciolo Pelliciaro 1 , un de ses 
parents» dont le rôle fut étrange, sinon bien coupable, 
dans cette catastrophe, ainsi que deux autres de ses ser- 
viteurs. Les cris de la populace devenaient furieux; elle 
se ruait sur le palais, cherchant à en forcer les portes; 
les traits, les pierres volaient de tous côtés. Rienzo ne 
savait à quel parti se résoudre ; tantôt il se laissait aller 
au désespoir, puis soudain reprenait courage. Il revêtit 
enfin son armure de chevalier et s'écriant : « Par ma 
foi, il n'en ira pas ainsi », s'avança seul sur un balcon, 
l'étendard du peuple à la main. On le vil étendre les 
bras, comme pour imposer silence, faire signe qu'il 
voulait parler; nul doute que si les Romains l'eussent 
écouté, il aurait su apaiser leur colère et les renvoyer 
satisfaits. C'est précisément ce que' voulaient éviter les 
instigateurs de la révolte; ils redoublèrent de violence 
et parvinrent à couvrir la voix du sénateur; on lui lança 
même des pierres et des flèches, dont une l'atteignit à 
la main. Alors il agita à plusieurs reprises le gonfalon 
du peuple et, le posant à côté de lui, montra des deux 
mains les lettres d'or et les armes de Rome, qui y 
étaient brodées; comme pour dire : « Vous ne me laissez 
pas parler, regardez au moins; je suis, comme vous, 
enfant du peuple, citoyen de Rome; j'ai toujours chéri 
ma patrie; si vous me massacrez, elle succombera avec 
moi*. » 

Le peuple, excité par les meneurs, ne voulait rien 
entendre et criait de plus belle : «Mort au tyran ! mort au 

1 . Pelliciaro signifie pelletier. 

2. Nous avons, dans ce récit, suivi de point en point le biographe. 



MORT DE COLA DI R1ENZO. 401 

sénateur! » La situation de Rienzo devenait critique, 
d'autant qu'il entendait, tout près de lui, les cris et les 
menaces de messire Breton, dont la prison était voisine, 
et qui pouvait d'un moment à l'autre profiler de l'ab- 
sence des geôliers pour reprendre sa liberté et venir 
venger la mort de son frère. Les émeuliers, voyant que 
les portes du palais défiaient tous leurs efforts, réso- 
lurent d'y mettre le feu ; un bûcher fut promptemcnl 
dressé devant chaeu ne d'elles, on y répandit de la poix 
et de l'huile, et les flammes ne tardèrent pas à entourer 
le Capitole. Rienzo voulut encore une fois adresser la, 
parole au peuple; l'escalier, que le feu atteignait déjà, 
était impraticable ; il se fit descendre au moyen de cordes, 
dans une nappe, jusqu'à une terrasse, située tout près 
du sol. Mais là un nouveau danger l'attendait, car sur 
cette terrasse donnait la prison commune où étaient 
enfermés une foule de malheureux qui, voyant l'incen- 
die les gagner, faisaient des efforts désespérés pour bri- 
ser les portes et poussaient des clameurs effroyables. 
C'en était fait de Rienzo si les prisonniers parve- 
naient à s'échapper; il prit les clefs, de peur que quel- 
qu'un ne voulût les délivrer, et se relira au fond de la 
terrasse. La, le peuple ne pouvait plus le voir et peut- 
être se serait-il calmé de lui-même, si Locciolo, demeuré 
dans la salle du haut, n'était apparu plusieurs fois sur le 
balcon, faisant signe que le sénateur se disposait à fuir 
par derrière. Puis, il se tournait vers lui et l'engageait 
à avoir bon courage. Du moins c'est ainsi que le bio- 
graphe explique ses gcsles; d'après lui ses funestes 
conseils auraient poussé Rienzo à rester inactif au 
début, à résister, quand il n'était plus temps, à se 
sauver enfin sous un déguisement indigne de lui.- 

2ô 



402 COLA DI RJEISZO. 

Cependant le jour s'était lève. L'incendie faisait rage ; 
la galerie, qui menait à l'entrée, était en flammes; les 
poutres, les planchers, les murailles s'effondraient de 
tous côtés avec fracas; une des portes était en partie 
consumée; une autre commençait à brûler, mais la 
chaleur était si intense que les émeutiers n'osaient se 
risquer dans l'intérieur du palais. 

Celte circonstance aurait pu sauver Ricnzo. Si. 
n'écoutant que son courage, il était resté sur la terrasse 
où les flammes ne pouvaient l'atteindre, ses amis 
pouvaient se rallier, courir à son secours! Mais le destin 
en avait décidé autrement. En proie à une terrible indé- 
cision, le sénateur allait et venait, il enlevait son casque 
et le remettait, saisissait son épéc, puis la rejetait loin 
de lui. Enfin, la crainte de tomber entre les mains de 
ses ennemis l'emporta ; il ôta son casque, son armure, 
ses vêtements sénatoriaux, eufin tout ce qui pouvait le 
faire reconnaître, se coupa rapidement la barbe, se 
teignit le visage en noir, jeta sur ses épaules un manteau 
grossier, tel qu'en portaient les bergers dans la cam- 
pagne de Rome et qu'il trouva dans le réduit où habitait 
le portier; enfln pour mieux cacher son visage, il se 
chargea d'un matelas. Apres avoir donné l'ordre qu'on 
ouvrît toutes les portes du palais, afin de distraire l'at- 
tention de la populace, le sénateur descendit l'escalier 
près de s'écrouler, traversa la galerie au milieu des 
flammes, parvint à la première porte, qu'il franchit sans 
difficulté, puis à la seconde, et s'élança enfin sain et 
sauf sur la place du Ca pi tôle. Grâce à la confusion, per- 
sonne ne le remarqua. 11 s'éloigna rapidement à travers 
la foule, criant, dans le patois des paysans : « Sus, sus au 
traître; allez piller le palais, il est plein de richesses! » 



MORT DE COLA DI RIENZO. 405 

Rienzo était déjà parvenu au bas de l'escalier du Capi- 
tale, il se croyait sauvé, lorsque soudain, au moment où 
il allait traverser la dernière enceinte, un homme du 
peuple, qu'il avait offensé jadis, lui barra le chemin, le 
dévisagea, et s'écria, en le saisissant par le bras : « Ne 
passe pas, où vas-tu donc? » En même temps, il arra- 
chait le matelas sous lequel Rienzo cherchait à se dis- 
simuler, et les bracelets dorés qu'il portait au bras 
achevèrent de le trahir. Se voyant reconnu, le sénateur 
ne tenta pas une résistance d'ailleurs inutile; résigné à 
son sort, il se laissa ramener au bas de l'escalier des 
Lions, où lui-même avait prononcé la condamnation de 
tant de coupables. 

Les Romains accoururent autour de lui, mais un 
reste de respect les retenait, et ils le regardaient curieu- 
sement, silencieusement. Son visage était souillé de 
sang et du noir qu'il y avait mis; ses cheveux flottaient 
en désordre; sous son manteau d'emprunt il avait un 
petit pourpoint de soie verte, serré à la taille, une 
légère cuirasse dorée, des jambières roses comme celles 
des barons* Les bras croisés sur la poitrine, muet, 
immobile et comme anéanti, il regardait avec des yeux 
où se lisaient la terreur et le désespoir la foule qui se 
pressait de plus en plus nombreuse autour de lui. Ah! 
si dans cet instant suprême, surmontant son effroi, il 
avait parlé, peut-être la colère des Romains se fût-elle 
apaisée! Les moments s'écoulaient 1 , personne n'osait 
porter la main sur lui. Enfin un homme du peuple, Cecco 
del Vecchio, s'avança et lui porta un violent coup d'estoc 



1. Le biographe dit une heure, mais dans de tels moments les minute 
semblent longues, même aux assistants. 



401 COU Dl RIENZO. 

dans le ventre; presque en même temps un notaire, 
appelé Treio, lui fit avec son épee une profonde blessure 
à la tète. Cola di Rienzo tomba mort sans pousser un 
tri ; il était environ neuf heures du matin. 

Les Romains, comme pris de fureur à la vue de son 
sang, se précipitèrent alors sur lui ; chacun voulait le 
frapper; la populace forcenée se ruait sur son cadavre, 
le piétinant avec des cris féroces; ce ne fut bientôt plus 
qu'une masse informe. On attacha une corde aux pieds 
de Rienzo, car sa tète avait été arrachée, et ou le traîna 
par les rues, avec force quolibets; de larges flaques de 
sang et des lambeaux de chair marquaient son chemin. 
Quand les Romains furent fatigués de ce jeu, ils le pen- 
dirent à un balcon, devant l'église S. Marcello 1 , près 
du palais des Colonna. Sans nous appesantir sur ces 
détails qui montrent que la foule, lorsqu'elle n'a pas de 
frein, se livre, dans tous les temps et dans tous les 
pays, à des actes qui la ravalent au-dessous des bêles 
fauves, qu'il nous suffise de dire que le cadavre du tri- 
bun demeura suspendu ainsi deux jours et une nuit, en 
butte à toutes sortes d'outrages; que le troisième jour 
il fut transporté, par ordre de Giugurta et de Sciaretta 
Colonna, au camp d'Auguste, où les Juifs*, accourus 
en grand nombre, élevèrent un immense bûcher de 
chardons, sur lequel ils le firent brûler. Heureux sans 
doute d'assouvir sur lui leur haine des chrétiens 5 , 

1. S. Marcello se trouve actuellement sur le Corso. 

2. Les Juifs n'étaient pas mieux traités à Rome qu'ailleurs, bien que 
les papes les aient pris quelquefois sous leur protection. Relégués dans le 
Ghetto, ils étaient astreints à porter un costume spécial, à aller entendre, 
le jour du sabbat, dans l'église S. Angelo in l'cscbcria, un sermon sur le 
Nouveau Testament et sur leurs erreurs, etc. 

3. Il ne semble pas que Rienzo ait jamais mérité spécialement la haiuc 
des Juifs. 



MORT DE COLA DI RIENZO. 405 

ils activaient sans cesse les flammes, trop lentes à leur 
gré, et entouraient le brasier en dansant et en poussant 
des cris de joie. Il ne resta bientôt plus du dernier tri- 
bun de Rome qu'un peu de cendre, que le vent dis- 
persa. 

Dans son palais, mis au pillage, on trouva un miroir 
d'acier poli, couvert de figures et de caractères bizarres, 
grâce auquel, disait-on, il se faisait obéir par le génie 
nommé Fiorone ; car les Romains ne pouvaient expliquer 
autrement que par un sortilège l'ascendant mystérieux 
et irrésistible qu'avait si longtemps exercé sur eux Cola 
di Rienzo 1 . 

Pour rendre sa mémoire haïssable, ses ennemis ima- 
ginèrent de dire qu'on avait aussi découvert au Capitole 
des tablettes sur lesquelles étaient inscrites, à côté du 
nom des principaux citoyens de Rome, les sommes que 
Rienzo se proposait de leur extorquer; dix florins pour 
un grand nombre, trois cents, quatre cents et môme 
cinq cents florins pour les plus riches. 

Les soldats mercenaires, tant à Rome qu'au camp de 
Palestrine, furent dépouillés de leurs armes, de leurs 
chevaux, de tout ce qu'ils possédaient. 

Le peuple romain ne tarda guère à regretter l'aclc de 
folie qu'il avaiteommis; dès l'année suivante, les meur- 

i. A ce qu'affirme M. F. Orioli, ce genre de miroir était fort en usage 
en Italie, au moyen âge, pour des expériences de cnloplromancie ; il y en 
avait un à Vérone et Villani en parle dans son Histoire de Florence. Peut- 
être ces miroirs provenaienl-ife des tombes étrusques; les caractères 
étranges qui y étaient représentés, firent croire que c'étaient dos instru- 
ments de magie et le mot « phlere » ou « pbleres », que Ton trouve sur la 
plupart d'entre eux, fut pris pour le mot latin « florus » et traduit par 
« fiore » ou (( fiorone ». On crut ensuite que c'était la le nom de l'esprit 
qu'ils servaient à évoquer, 



406 COLA DI RÎENZO. 

triers de Rienzo, en bulle à la vindicte de leurs conci 
toyens et menacés même d'être traînés devant les tri- 
bunaux, durent implorer la protection d'Innocent VI. 
Le pape recommanda à Alhornoz (7 octobre 1555) de 
faire respecter leurs personnes et leurs biens, mais le 
chargea de leur imposer une pénitence proportionnée à 
la part qu'ils avaient prise dans le crime. 

Ce fut le dernier écho des événements qui avaient si 
profondément agité Rome et la péninsule tout entière, 
et le nom de Cola di Rienzo tomba pour cinq siècles dans 
l'oubli. 




APPENDICES 



APPENDICE I 




Florin. — La monnaie appelée florin fut frappée pour la 
première fois à Florence en 1252: elle représentait d'un côté 
l'image de saint Jean-Baptiste, patron de la cité, couvert d'un 
manteau tombant jusqu'aux genoux, la tète entourée d'une 
auréole, 1» main droite bénissante, tenant de la gauche la 
croix; en légende, S. IONANNES. B. ; au revers, FL0RENT1A 
et un lis, car les armes de Florence furent un lis d'argent (ou 
selon quelques person- 
nes une fleur d'iris) sur 
un fond de gueules jus- 
qu'en l'année 1351, où 
les couleurs furent inter- 
verties. C'est à cause de 

Cette fleur qu'on nomma Florin de Florence. premier type. 

florin la nouvelle mon- 
naie; le litre en était de 24 carats et 8 florins pesaient par 
suite une once. Au commencement, un florin d'or équivalait 
à 20 soldi (monnaie d'argent), soit à une livre; mais (a valeur 
de l'argent baissa rapidement par rapport à celle de l'or 
durant le siècle suivant et le florin valut successivement : 
1 livre 17 soldi en 1501. 2 livres 8 soldi en 1515, 5 livres 
en 1531, 3 livres 5 soldi en 1544 et, à l'époque qui nous ' 
occupe, 5 livres 6 soldi, il alla même un moment jusqu'à 
4 livres; en 1570 il valait 5 livres 8 soldi. Cette nouvelle 
monnaie, grâce à la fixité de son titre, chose si rare alors, 
obtint un rapide succès et fut recherchée dans tous les pays. 
En France, Philippe VI fit frapper des florins analogues, mais 



410 COU 1)1 RIENZO. 

moins purs. Pour protéger sa propre monnaie, il ordonna aux 
changeurs de ne pas accepter les florins italiens dans les 
contrats, ou, aussitôt reçus, de les couper (21 juillet 1547). 
Il en fixa la valeur à 10 sous parisis. Le pape Jean XXII 
s'était aussi empressé de faire fabriquer des florins sembla- 
bles à ceux de Florence, à cette différence près que le nom 
de saint Jean Baptiste y était mis en légende autour de son 
image et que, de l'autre côté, on lisait, également en légende, 
le nom de saint Pierre 1 . Plusieurs villes, jusqu'en Allemagne, 
imitèrent son exemple, et il y eut bientôt une foule de florins ; 
mais ceux de Florence furent toujours préférés aux autres. A 
Venise, on en créa d'un peu plus pesants, qui prirent le nom 
de ducats. On peut estimer, fort approximativement sans 
doute, (a valeur intrinsèque du florin de 12 fr. 58 à 10 fr. 95 et 
même à 9fr. 10, suivant certains auteurs. 

Marc. — Le marc était une mesure de poids dont on se 
servait dans (es transactions monétaires. Il valait 8 onces. Le 
marc d'or contenait donc 64 florins, et en effet, en 1552, 
Jean XXQ décida que 65 florins vaudraient un marc d'or. Le 
marc d'argent valait à peu près 10 fois moins, car le rapport 
de For à l'argent était d'environ 10 à 1 à cette époque; on 
le trouve évalué, en 1547, 6 (ivres 15 sous tournois. 

Livre. — C'était également une mesure de poids ; on sait 
qu'en France l'ancienne (ivre était de 489 grammes; en 
Italie elle pesait moins, de 510 à 540 grammes. Il y avait 
aussi une monnaie de compte de ce nom; elle se divi- 
sait en 20 soldi, subdivisés eux-mêmes en 12 deniers. On a 
vu ce qu'elle valait par rapport au florin. 

Carolin. — Le carolin équivalait à 4 soldi ou 28 deniers, 
mais sa valeur augmenta rapidement; il valait, en 1592, 
62 deniers. 

Il est fort difficile, évidemment, de donner la valeur réelle 
de toutes ces monnaies, (es points de comparaison font défaut: 

1. Voir monnaie do Jean XXII. page 262. 



APPENDICES. 411 

pourtant on sait que le prix du blé a fort peu varié jusqu'à 
la découverte de l'Amérique, et il peut servir à apprécier la 
valeur attribuée à une époque quelconque aux métaux pré- 
cieux. Or, d'après un édit de Charlemagne qui fixe le prix 
du froment, en 794 un hectolitre valait 2 fr. 69; en 1444, 
l'hectolitre coûtait 2 fr. 72 ; il oscille actuellement entre les 
prix extrêmes de 15 francs (1875) et de 54 francs (1856). 
On peut estimer par là la dépréciation subie par les métaux 
précieux depuis le moyen âge. 



APPENDICE II 

Boetius Àmicius Manlius Torquatus Se ver i nu s, né vers 475 
et mort en 524, professa une philosophie si voisine du chris- 
tianisme qu'il a été souvent considéré comme avant embrassé 
la doctrine nouvelle; il fut le disciple de Proctus, à Alexan- 
drie. Revenu à Rome, son caractère élevé, son esprit d'équité, 
le désignèrent à l'attention de l'empereur Théodoric qui, 
quoique barbare, aimait à s'entourer de Romains. 11 fut 
nommé président du sénat et l'empereur utilisa ses talents 
de diplomate et d'administrateur en plus d'une occasion. Il 
l'envoya en ambassadeur auprès de Clovis et de Gondebaud ; 
une année, il fit ses deux fils consuls. Boetius usa toujours 
de son pouvoir en faveur des opprimés et s'efforça de faire 
régner la justice et de réprimer les abus. Ses vertus causèrent 
sa perte; dénoncé comme conspirateur et comme traître par 
les courtisans de Théodoric, il fut jeté en prison à Pavie et 
mis à mort peu de temps après. Ce fut durant sa captivité 
qu'il écrivit son beau livre : De la consolation de la philo- 
sophie. Sa mère, à ce que disait Ricnzo, sortait d'une famille 
royale de Bohème. 




APPEMIICE III 

Canzone : Spirlo gentil. Nous souvenant du proverbe 
italien : € Traduttore, Iraditurc », qui n'est peut-être pas vrai 
dans tous les cas, mais ijui l'est souvent, nous avons cru 
devoir donner le texte de celle canzone, une des plus belles 
que Pétrarque ait écrites : 

Spirlo gentil ebe quelle membra reggi 
Dentro aile qua' peregrinando alberga 
Un signnr valoroso, accorto e saggio; 
Poi che se' giimto ail' onorata verga 
Cou la quai Roma e suoi erranlï correggi, 
E la rîchiamî al suo antico vïaggio, 
lo parloa te, pero ch'altrove un raggio 
Non veggio di virtù, ch'al mondo è speiila, 
Ne trovo chi di mal far si vergogni. 
Clic s'aspcUi non su, né ebe s'agognî 
Italîa, clie suoi gu.ii non par ebe senla. 
Yecchia, oziosa c lcnta 
Dormira sempre e non fia chi la svegii? 
Le man l'avess'io avvoltc enlro capelli ! 

Non spero che giammai dal pigro souno 
Mova la lesta, per chiamar ch'uom laccîa; 
Si gravemcnlc c oppressa e di lai soma. 
Ma non senza desliuo aile (ue braccil. 
Che BCUiilt-r forte t goBcwIa pmili", 

E or ceameen il nattn cape Kom*. 



E or cor 

I 



41 i COU M RIENZO. 

Poo man in quella renerabil chioma 
Seeuramente e nelle trecce sparte, 
Si cbe la negbittosa esca del fango, 
T cbe di e notte del suo strazto piango, 
M înîa sperann ho in te la maggior parte : 
Cbe se' 1 popol di Marte 
Déesse al proprio onor alaar mai gli occhi, 
Parmi pur chV tuoi di la grazia tocchi. 

L'antkbe mura cb'ancor terne ed ama 
E trvnul moodo quando si rimembra 
M tempo andato e'ndietro si rivolve; 
E i sassi dore fur chiuse le membra 
Pi ta % cbe non saranno senia lama 
Se FunÎTerso pria non si dissolve; 
E tutto quel cb'una raina involve, 
IVr te spera sahlar ogni suo yuîo. 
grandi Sciptoni, o fedel Bruto, 
Quanto v'ac^rada, se gli è ancor venuto 
Romor laggiù del ben loeato offizio ! 
Conte cre % cbe Fabruio 
Si faeeia lieto udendo la noTella ! 
E dice : Roma mia sari ancor bella. 

E s* cosa di qua nel ciel si cura, 

Lamme ebe lassù son cîttadine, 

Ed hanno i coqù abbandonati in terra, 

IV) lunci* odio civil ti pregan fine, 

IVr oui la gente ben non s'assecura, 

Oiule'l canuuin a % lor tetti si serra, 

Cbe fur gtà si devotù ed ora in gucrra 

Quasi spelunca di ladron son iatli, 

Tal eh Y buon solamente uscio si chiude ; 

E Ira gli altari, e Ira lo statue ignude 



APPENDICES. 415 

Ogn' impresa crudel par che si tratli. 
Deh quanto diversi atti ! 
Ne senza squille s'incomincia assalto, 
Che per Dio ringraziar fur poste in allô. 

Le donne lagrimose, e'1 vulgo inerme 
Délia tenera etate, e i vecchi slanchi, 
C'hanno se in odio e la soverchia vita, 
£ i neri fraticelli e i bîgi e i bianchi, 
Con l'altre schiere travagliate e 'nferme, 
Gridan : signor nostro, aila, aita; 
E la povera génie sbigotlita . 
Ti scuopre le suc piaghc a mille a mille» 
Ch'Ànnibal, non ch'altri, farian pio. 
E se ben guardi alla magion di Dio, 
Ch'arde oggi tutta, assai poche faville 
Spegnendo, fien tranquille 
Le voglie, che si mostran si' infiammate 
Onde fien Topre tue ncl ciel laudale. 

Orsi, lupi, leoni, aquile e serpi 
Àd una gran marmorea colonna 
Fanno noia so vente, cd a se danno. 
Di costor piange quella gentil donna, 
Che t'ha chiamato, acciocchè di Ici sterpi 
Le maie piante che fiorir non sanno. 
Passato è già più ch'l millesim' anno 
Che'n lei mancar queiranime leggiadre 
Che locata l'avean là dov' ell'era. 
Àhi nova gente oltra misura altéra, 
Irreverente a tanta ed a tal madré ! 
Tu marito, tu padre; 
Ogni soccorso di tua man s'attende ; 
Chè'l maggior padre ad altr'opcra intende. 



T ».f -uih» ntiti^ifn rh" j^T alte impiv^e 

7j i^*i uumi»s *;»iu mai *"*rttmLi- 

n -c»ir.uncu«i 1 ">«!»» »nii»i tu îatrasti, 
/.nïi:ii^ H-riuiiar nioi:"iîtr* •wU?-*?: 
2i ..:n»-'i nu la -*? ^es^a à discorda : 
? r» •!••. nunitii * hhiiôy *î rimcJa. 
î<i ii>in m ira i«tii u it>*Tta la via 
? r : r**. -iinr i v. ti r.ma eterno; 

!:«■ >ioi irzsu*. -? / a»»u îai>o *iL«o»n>o. 
ji -••.%■• u * u imul iioGan:r.i.i. 

jkiiuu j"ra ^ ta 

Jt ci i»îr* * iuar jt* »*v>* * forte; 

ja^si u îï'«—iu'ca la <oiii2[-«> di morte! 

S •»•-: * iimiif FiritHi^ ■.••jnxoa. voirai 
ï i i^.:ii»r ::i 'tuiia Vatîa .'non,. 
1 m>*»ïs» nu i* litmi ohe •:: s*? >t€>>o. 
j».jl . Zi :îie iuu u vji* ju«;or da prcsso, 
>» !••!] ■••m»» -t»»r ni ma boiu «'inuamora, 

•u ^ : /eu* ii :* tor bj^OLiU e molli, 
7 'U»t lier.- Li 'u:ù s*!tte î colli. 



APPE.NDICE IV 



JEUX CÉLÉBRÉS AU COLISÉK 

Voici la description qu'en donne Lodovico Monaldesco : 
Dans l'arène débarrassée des débris qui l'encombraient, 
on éleva de vastes estrades en planches. Trois tribunes spé- 
ciales furent réservées aux femmes de naissance noble: dans 
la première prirent place celles qui habitaient sur la rive 
droite du fleuve et qui se vantaient, non sans raison, d'avoir 
conservé pur de tout mélange le type romain; la plus belle 
d'entre elles était Jacova di Yico ou de la Rovèrc. Sur la 
deuiième tribune, se trouvaient réunies les femmes de la 
famille des Orsini, parmi lesquelles brillait au premier rang 
Savella. La troisième était occupée par les Colonna. On avait 
relégué (a bourgeoisie et le peuple au fond de l'arène. Les 
femmes, vêtues de leurs longues robes rouges aux manches 
flottantes, la te te couverte d'un capuchon ou entourée d'un 
voile léger; les jeunes filles, les cheveux pendants, relevés 
parfois d'une torsade d'or, rivalisaient de beauté et de grâce, 
tandis que dans l'arène les chevaliers allaient lutter de force, 
d'adresse et de courage. A pied et armés seulement d'une 
longue épée, ils devaient se mesurer avec des taureaux sau- 
vages. 

Un vieillard, Jacobo Rossi, tirait au sort les noms des 
combattants. Le premier nom qui sortit de l'urne fut celui de 
Galcotto Malatesta de Rimini. Il était entièrement habillé de 
vert, une ceinture de cuir lui ceignait les reins et on lisait sur 

27 



: ci w ue>zo. 

. -iirrf tis *c £**«:« : c Je suis comme Horace ». Après 
i.m iur< -^sj;:t S- liUe. il blessa le taureau, mais, frappé à 
> a i iir -ï*u -' Ti:!. «j-ij'-inU sur le sable. Le sort désigna 
;.■ ■> .• ■:■ à .a Vil», ^â >~avan<;a hardiment dans l'arène ; 
<*■« •A.a.tfîii -cj.: z.»:l:>» blanc, moitié noir; plus heureux 
rit* : ..~ c .^ 1 sort;: sain et sauf de ce combat inégal. Un 
■ iinWvi^.w *e _î-:«*m:j ^^auite qui avait pour devise : « Je 
itl*- > us '*i «• irv »: m:-q habillement était couleur de 
«■ir-. rt.aie:«.: i"i-trv< Agrandirent dans la lice et plu- 
^»-*i.^ si» •- aL>r?at: rj* taureaux seulement furent tués et 
IiA-î : >. ,n*«:r^ perdirent la vie dans ces jeux sanglants; 
mJ* ^■^-^■â à craies t-!i->54ires. 

Lr*/ •*-■* skj« Jate, fcs funérailles des victimes, qu'on fit en 
z ^ ~»if ^^f*- *- r * n * p>or le peuple une prolongation ines- 



APPENDICE V 



PESTE DE FLOKKNCE 

On connaît l'incomparable tableau qu'en Tait Boccacc, au 
commencement du Décaméron; nous en donnons ici la tra- 
duction, dans la pensée qu'elle intéressera le lecteur. 

< En Tannée 1348 de l'Incarnation du Fils de Dieu, la magni- 
fique cité de Florence, la plus belle des villes de l'Italie, fut 
alteinte par un fléau terrible, dû à la conjonction des astres 
supérieurs ou envoyé par Dieu, justement irrité de nos 
crimes. La sagesse et (a prudence humaines ne purent nous en 
préserver: ce fut en vain que des officiers, chargés spéciale- 
ment de ce soin, firent enlever les immondices qui encom- 
braient la ville, que l'on en défendit l'entrée aux gens malades, 
que Ton délibéra dans les assemblées et que l'on prodigua les 
conseils aux habitants sur les précautions à prendre pour 
éviter la contagion ; ce fut en vain que l'on adressa au ciel 
maintes et maintes fois des prières publiques; la maladie en- 
vahit la ville vers le commencement du printemps et com- 
mença ses terribles ravages. Elle ne débutait point, comme 
en Orient, par un saignement de nez, signe précurseur d'une 
mort certaine, mais s'annonçait chez les hommes, de même 
que chez les femmes, par de légères tumeurs,. s oit à l'aine, soit 
aux aisselles, qui croissaient avec rapidité et atteignaient la 
grosseur d'uu œuf chez les uns, d'une pomme chez les autres, 
parfois même elles devenaient plus volumineuses encore; les 



.!:!(> 



COLA bl RIENZO. 



gens du peuple les appelaient < gavoccioli >. Bientôt ces 
tumeurs se développèrent sur toutes les parties du corps 
indistinctement. La maladie changea alors de caractère : à son 
début, il se formait sur les liras cl sur les cuisses des taches 
noires ou livides, parfois clairsemées et larges, parfois nom- 
breuses et pelites, dont l'apparition était, non moins que celle 
des tumeurs, l'annonce d'une mort prochaine. La science des 
médecins et la vertu des médicaments étaient impuissantes à 
arrêter la marche de ce mal, soit à cause de sa violence 
même, soit à cause de l'ignorance de ceux qui soignaient les 
malades ; car, outre les vrais médecins, un grand nombre de 
personnes s'élaient mises à eicrcer la médecine sans en avoir 
cependant aucune connaissance. Presque tous les malades 
mouraient vers le troisième jour, et la plupart succombaient 
sans éprouver ni fièvre ni autre accident. 

« Si cette épidémie causa tant de mal, c'est qu'elle avait un 
caractère extraordinairement contagieux, elle se propageait 
comme le feu; non seulement il était périlleux de se trouver 
ou de parler avec des gens malades, mais il arriva plus d'une 
fois que la maladie se transmit par leurs vêtements ou les 
objets qu'ils avaient touchés. Bien plus, les hommes la com- 
muniquaient aux animaux : le fait que je vais citer semblera 
assurément bien étonnant et bien peu vraisemblable; j'ose- 
rais à peine y croire et encore moins le rapporter, si je n'v 
avais assisté avec beaucoup d'autres personnes'. On avait jeté 
dans la rue les haillons d'un malheureux qui venait de mou- 
rir; deux porcs se précipitèrent dessus, comme c'est leur 
habitude, et les déchirèrent avec le groin, puis avec les dénis ; 
à peu d'instants de là, je les vis tomber morts tous les 
deux, après quelques convulsions, comme s'ils avaient clc 
empoisonnés. 

h • exemples semblables et bien d'autres, plus terrifiants 
i> a Nujites au moment dt b 




APPEiNDICES. 4M 

encore, inspiraient une terreur invincible et les idées les 
plus extravagantes aux survivants : ils ne songeaient plus 
qu'à leur salut, fuyaient les malades et se montraient même 
parfois d'une cruauté révollante. Les uns affirmaient que le 
meilleur moyen d'échapper au fléau était de vivre tranquille- 
ment et d'éviter tout excès, et, se réunissant à plusieurs, ils 
s'isolaient soigneusement des malades, s'enfermaient dans 
leurs demeures, où ils ne laissaient pénétrer personne, man- 
geaient bien, buvaient bien, mais usaient de tout avec modé- 
ration; ils défendaient surtout qu'on parlât devant eux de 
maladie ou de mort, et passaient leur temps à faire de la 
musique ou à jouer. Les autres, par contre, soutenaient qu'il 
fallait boire beaucoup, se divertir autant que possible, se pro- 
mener en chantant, rire et se moquer de tout, et, mettant en 
pratique ces étranges maximes, on les voyait aller de taverne 
en taverne, le jour comme la nuit, mangeant et buvant sans 
mesure. Souvent même ils envahissaient les demeures des 
citoyens tranquilles, sans autre prétexte que leur bon plaisir; 
on les laissait faire, car chacun croyait mourir à bref délai et 
avait fait d'avance le sacrifice de tous ses biens terrestres ; les 
maisons étaient pour la plupart devenues communes, les pas- 
sants, les étrangers s'y installaient comme s'ils en eussent 
été les propriétaires légitimes. On ne respectait plus ni les 
lois humaines ni les lois divines, car tous ceux dont c'était 
le devoir de les faire observer, avaient péri ou étaient malades 
et hors d'état de s'occuper de leur ministère. Chacun était 
libre de faire ce que bon lui semblait. 

c Cependant un grand nombre de citoyens menaient une vie 
régulière, évitant également l'intempérance des uns et la 
pusillanimité des autres; ils parcouraient la ville, tenant à la 
main soit des fleurs, soit des plantes odoriférantes, soit des 
aromates, car ils pensaient que rien n'était plus salutaire 
que de s'imprégner le cerveau de ces odeurs ; l'atmosphère 
en était saturée et elles se mêlaient étrangement aux éma- 



4*9 COU Dl RIKNZO. 

nations que répandaient autour d'eux les pestiférés. D'autres 
encore, plus inhumains, ne voyaient le salut que dans la 
fuite: ils quittaient la ville en hâte et allaient se réfugier dans 
leurs maisons de campagne, souvent même plus loin; peu 
leur importait leur patrie, leurs maisons, leurs biens, leurs 
parents, ils abandonnaient tout sans remords, comme si la 
colère de Dieu ne pouvait les atteindre hors de chez eux, ou 
comme s'ils croyaient que le dernier jour de Florence était 
arrivé et que ceux qui restaient dans la ville devaient infail- 
liblement périr. Tous les fugitifs ne moururent pas, il est 
vrai, mais il en périt un certain nombre; d'autres tombèrent 
malades et leur égoïsme fut puni comme il le méritait, car 
leurs parents et leurs amis, suivant l'exemple qu'ils avaient 
donné eux-mêmes, les laissèrent sans secours. 

c Les habitants se fuvaient les uns les autres et nul ne s'occu- 
pait de ses voisins ; les personnes d'une même famille vivaient 
séparées et ne se voyaient même que fort rarement. La ter- 
reur était si grande chez tous indistinctement que l'on vit 
souvent un frère abandonner son frère, un neveu son oncle, 
une sœur son frère ; qui plus est, les femmes quittaient leurs 
maris et les parents leurs enfants, comme s'ils avaient été des 
inconnus. Il y eut une foule de gens qui, privés de tout se- 
cours de la part de leurs proches, durent avoir recours à la 
charité d'amis compatissants (et bien peu étaient prêts à se 
dévouer} ou à l'avarice de serviteurs inintelligents et avides, 
qui ne savaient que donner aux malades tout ce qu'ils deman- 
daient et se contentaient de les regarder mourir. D'ailleurs 
leur nombre était fort restreint et leurs exigences exorbitantes ; 
plus d'un perdit la vie en exploitant ainsi la détresse des 
malheureux pestiférés. Il en résulta, ce qui ne s'était jamais 
vu auparavant, que les femmes, même les plus belles, et les 
plus gracieuses, et les plus jeunes, acceptaient sans scrupule 
pour les soigner, sitôt qu'elles se sentaient malades, des 
hommes de tout âge, devant lesquels elles n'hésitaient pas à 



APPESDIŒS. 425 

montrer toutes les parties de leur corps, comme elles eussent 
fait devant une serrante. C'est ce qui. explique sans doute 
le relâchement des mœurs qui suivit la peste. 

c Bien des malades périrent qui, convenablement soigna, 
n'auraient point succombé. Il mourait tant de gens, jour et 
nuit, que c'était un spectacle navrant à voir, et que je tremble 
même en en parlant. Non seulement on laissait les mourants 
expirer sans être entourés, selon (a coutume, de toutes les 
femmes faisant partie de leur famille, mais il y eut beau- 
coup de malades qui rendirent le dernier soupir seuls, sans 
témoins. Le nombre fut petit de ceux dont la mort provo- 
quait, comme naguère, des gémissements et des lamenta- 
tions ; on ne se gênait pas pour plaisanter, pour rire même 
dans les chambres mortuaires ; on s'y divertissait en compa- 
gnie : c'étaient les femmes qui, dans leur propre intérêt, 
avaient donné l'exemple de cette coutume barbare. 

c Rarement on voyait plus de dix à douze personnes suivre 
un cercueil à l'église, et ce n'étaient point les amis du mort qui 
le portaient, mais des hommes tirés de la lie du peuple; ils s'ac- 
quittaient de cette besogne, moyennant argent, hâtivement et 
sans s'inquiéter le moins du monde du lieu où le trépassé 
avait voulu être enseveli; ils le transportaient à l'église la plus 
proche, précédés de quelques prêtres seulement, qui souvent 
même ne tenaient pas de cierges à la main, et, après une céré- 
monie écourtée, ils le jetaient dans la première tombe venue. 
Le sort des pauvres et des citoyens appartenant à la petite 
bourgeoisie était bien pire encore : retenus dans leurs mai- 
sons par leur pauvreté ou par quelque vaine espérance, ils 
tombaient malades par milliers chaque jour, et la plupart 
mouraient privés de tout soin, de tout secours; un grand 
nombre succombaient dans les rues, le jour comme la nuit; 
d'autres rendaient le dernier soupir dans leurs demeures, et 
leurs voisins n'apprenaient qu'ils avaient péri qu'à l'odeur 
qu'exhalaient leurs cadavres. Alors, autant par un reste de 



4*1 COU M RIE.NZO. 

pitié que par crainte de la contagion, ils allaient soit eux- 
mêmes* soit aidé» d* quelques porteurs, les prendre et les 
transporter au scud de leurs maisons; chaque matin, on pou- 
vait en voir ainsi par centaines dans les rues. On les mettait 
dans une bière, quand il y en avait, ou sur une table ; parfois 
ou plaçait dans un même cercueil deux ou trois personnes : le 
p?re et le Gis. des frères. Il arrivait aussi que, lorsque les 
porteurs chargés de transporter un cercueil à l'église, ren- 
contraient un ou deux prêtres accompagnant un mort la croix 
à la main, ils se mettaient à les suivre, et les prêtres se trou- 
vaient ainsi avoir plusieurs morts à ensevelir au lieu d'un. 
On ne s'occupait pas plus alors de la mort d'un homme que 
maintenant de celle d'une chèvre. 

« C^mme les cimetières des églises étaient devenus trop 
étroits pour qu'il lût possible d'y enterrer séparément, sui- 
vant l'antique usage, la multitude des morts qu'on y apportait 
pour ainsi dire d'heure en heure, on creusa de grandes 
fosses 1 , où l'on jetait péle-raèle les cadavres par centaines, eu 
les recouvrant d'un peu de terre seulement. 

c Pour abréger ce récit douloureux, je me bornerai à dire 
que les châteaux et les villages d'alentour ne furent point 
épargnés: les malheureux paysans erraient dans les campa- 
gnes avec leurs familles et succombaient en foule sans avoir 
personne pour les soigner, comme des bêtes de somme. La 
mort leur paraissait tellement inévitable, qu'ils ne s'occu- 
paient plus de rien ; ils négligeaient leurs récoltes, leurs bes- 
tiaux et ne songeaient qu'à jouir de ce qu'ils avaient amassé. 
Les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les 
poules, les chiens même, ces fidèles amis de l'homme, 
chassés par leurs maîtres, parcouraient les champs en liberté, 
cherchant leur nourriture. » 

À Sienne, l'auteur de la chronique que nous avons citée v 
1. On creusait, dit un témoin, jusqu'à ce que l'eau jaillît. 



APPENDICES. 4t5 

se vit forcé d'ensevelir de ses propres mains cinq uV w-* 
enfants; il raconte que les chiens déterraient souvent le* ca- 
davres qu'on recouvrait à peine d'un peu de terr* , que k-* r lo- 
ches ne sonnaient plus, que personne ne pleurait ta perif de 
ses proches, que l'argent était devenu inu'iU- à t^ux qui «*u 
possédaient, car chacun se croyait sûr de irr/urir LieuM <-l I* 
dédaignait, et que les malades étaient généra liment ab&udof jri'-»- 
dès que le mal se déclarait. Dus tard, il arriva que f-ux qui 
consentaient à les soigner, échappèrent a Ij conta/';» «* qu" 
quelques pestiférés guérirent; c'est ain*i que k*un'*w é * U 
décroissance de cette épidémie, qui fit \rtir *m quatre muh, 
tant à Sienne qu'aux environ?, quatre-vin^t m>\\* \*t*tuu**. 



APPENDICE VI 



DÉCLARATION DU FRÈRE ANTOLNE' 
' Bibliothèque communale de Sienne, cod. A. III, 27) 

Àvendo udita la buona fama e la nominanza vos Ira, c la 
gratia da Dio novellamente a toi conceduta si corne de la 
Signoria di Routa, la quale non e senza grande vostro senno 
e bonta o presa sigurta di fanri manifesto quello che grande 
tempo, e slato ce lato. Ora e piaciulo al nostro signorc Yhu 
Xpo davervi posto in questo slato si corne e dessere Reggitore 
de Romani. Parmi che siale degno che a voi sia manifesto 
prima che a niuno altro el grande miracolo el quale Gieso 
Xpo vuole mostrare al Mondo, si corne di ritrovare colui el 
quale longo tempo e slato smarrito e privalo de la sua reale 
dcgnità, et per lo quale la Cristiamta debba avère universale 
pace. e la Terra Santa di Gierusalem debba cssare aquistata. 
Parmi vedere che voi siate piu atto a doverlo trovare che 
neuno altro. Et percio vi scrivo et volcnlieri serei venuto a 
voi cola dove voi fuste. percio che desiderava d informarvi di 
questi fattî. e piaciuto a Dio che questo essare non possa per 
uua grande iiifermita la quale novellamente o avuta et de la 
quale non credo iscampare et pcro m abiate ascusato. Pre- 
gando voi che vi debbia piacere, che non sia tedio a le voslre 
orecchie d udire le parole e lambasciata che mi fu imposta, et 

t. Nous publions ces documents tels qu'ils se trouvent dans les archives 
de Sienne, en respectant Foithceraphe quelque peu incertaine de l'époque. 




APPENDICES. 427 

le cose cbe io dovessi Tare le quali per lo caso occorso de la 
mia infermita fare non posso. Di che vi prego da la parte di 
Dio che inteso el tenore d essa imbasciata, subbito e senza 
indugio mettiate a essecutione quello che in essa lettera si 
contiene. La quale o fatla trascrivare di volgarc francesco in 
Toschano, et se questo fate spero in Dio che mai non faceste 
operatione veruna che tanto fusse grado a Dio et utile al 
Mondo. Et bene et onore et mantenimento dello stato vostro. 
Et tenore d essa imbasciata e questo cioe. 

Che fu nel Reame di Francia presso a Parigi a uno luogo 

che si chiama Charsi una gentile Donna la quale cbbe nome 

Maria. El Padre suo fù Messer Picchardo, et la Madré si chiamo 

Dama Eliabel, la quale Maria segretamente si marito a uno 

Toscano el quale cbbe nome Guccio di Mino senza saputa de 

la Madré o de frategli chel padre era morto di grande tempo. 

El detto Guccio si era a uno Castello presso di Charsi che si 

chiama Nettoie del vecchio, et ine prestava per uno suo Parente 

che si chiama Spinello Tolomei. E esso Guccio andando 

acchacciarc la sera albergô a Charsi co frategli de la detta 

Maria, et stando in Casa loro piu giorni la detta Maria s ina- 

moro del detto Guccio che era bellissimo Giovano, et con una 

suaCamerierasel fece venire a se ne la caméra segretamente. 

Et senza veruna persona sel fecie Marito, el detto Guccio 

1 anguadio e promise di tencrlo segreto et stettero insieme di 

che la Donna ingravido, et poi e frategli sapendo cio volsero 

saperc dallei el fatto, et ella per thema di loro disse corne era 

stato, di che costoro isdegnati si corne gentigli huomini cl 

feccro difOdarc e che in fra certo termine si dovesse partire 

del paesc, quanto che non si partisse cl farebbono morire, 

perche isdegnaro che una loto suoro (sic) fusse Moglie di 

ncuno Toschano. Di che saputo el fatto el detto Guccio a 

guisa di Pellegrino venue a Charsi e palegiossi (sic) a la 

Cameriera et ella fece si che stette in Caméra co la detta 

Maria, e al fine Guccio si parti dicendo io me n andaro ne 



4r> fXU M RIE3Z0. 

mi*i paesi. H poco staro che io tornaro, et pregolla che cio 
?b>» elU fce^se o maschio o femina el desse scgretamente a 
laliiv e che ne face*se buona guardia, et che egli farebbe si 
che e fratecli di lei starebbero contenti al Parentado suo, 
pooi si parti e tornô in suo paese. Et stettc pin tempo, c 
Crateçli di lei per piu loro honore, et perche el faite non 
>i paledass*» la mandaro a uno Monistero presso di Parigi che 
n era Abbadessa una loro distretta parente. E al Abbadessa 
fecero manife>to el fatlo pregandola che occultamente la 
tenesse in fine che la delta Maria avessc parlorilo e che del 
fanciullo maschio o femina che fusse ne dovessero tenere 
quello modo che le paresse, si che di lui novelle non si 
potesse sapere. El questo fecero percio che 1 avevano per 
maritata a uno gentile huomo di loro contrada. E stando la 
délia Maria nel Monistero, corne piaque a Dio parturi e fecie 
uno fanciullo maschio al quale pose nome Giannino e I Abba- 
dessa el fece dare a balire a una che ebbe nome Àmalolh e 
slava abene apresso di Charsi dicendo che 1 fanciullo era d 
uno suo nipote. Avenne per caso che inanzi che la Baglia si 
partisse del Munislero la Reina di Francia partori e fece uno 
fanciullo maschio e nato el fanciullo fecesenc per tulto Parigi 
grande festa. Et al modo che usano e reagli fecero e Balij del 
Re cercare per Donne gentigli che el detto fanciullo dovessero 
lattare. Et cercato al fine, onde si venne la detta Maria non 
me lo seppe dire, fu detto a Balij chel taie Monistero era una 
Donna gentile giovana bella e benc nata, et di poco riscappata. 
Di che e Balij del Re vandaro co Medici del Re corne usanza. 
Et I Abbadessa negava che non v era persona al fine e Balij 
del Re cercato per ogni luogo percioche afermato 1 era che 
ine era una Donna di poco riscappata. E cossi cercato e tro- 
vato constrinsero 1 Abbadessa solto legame di sacramento che 
ella lo dovesse dire chi la Donna riscappata era. E al fine 
vedendo 1 Abbadessa che dir lei convenia e pensava bene che 
al fine si saparà la verita, compianto disse chi ella era e corne 



APPENDICES. 429 

ella era prcgandogli clic la dovcsscro ine lassare stare. E chc 
pensassero allro perciochc none era onore a suoi frategli ne 
al Munistero. E Balij costretti da la bisogna del figliuolo del 
Re e avuto il consiglio da Medici diliberaro di volcre chc pcr 
questa Donna Maria el figliuolo del Re fusse lattato. E cosi 
preso convenne a lei tencre el figliuolo del Re, e giacendo 
insiemc in una Caméra la Baglia di Maria, la quale lattava 
Gîannino suo figliuolo. Avenne che el detto Giannino si trovo 
morto a lato a la sua Balia e consentendolo Maria et essendo 
amendue sole si fece ponare (presso di) se el figliuolo suo morto. 
El figliuolo del Re che era vivo si die a la detta sua Baglia e 
fcce si cho minaccie e cko lusenghe che la detta sua Baglia 
riinase contenta e acconsenti al detto. 

In fatto comincio la detta Maria a fare el maggiore pianto 
che mai fusse fatto per una Damigella corne colei che aveva 
grande amorc nel figliuolo suo. Et mostrava nel suo pianto 
che fusse cl figliuolo del Re. Di che e Balij del Re e gli altri 
Cavalicri e Donne che erano colloro udendo el pianto chefacià 
Maria corsero la c trovaro Maria col fanciullo morto in braccio. 
Ecredendo che fusse cl figliuolo del Re tutti cominciaro forte 
a piangirc al fine el fanciullo fu seppellito. Maria ne mando el 
figliuolo del Re per suo co la detta Amaloth sua Baglia. E 
questo fecie non per bene che ella volesse al fanciullo ma 
solo per 1 amore che ella aveva in Guccio. Dicendo fra se se 
Guccio torna de suoi paesi e trovara el figliuolo suo morto 
non mi vorra mai bene. E eccho che avaro perdu to 1 onore 
el figliuolo elMarilo. Avenne puoiche passatipiu anni cl detto 
Guccio torno de suoi paesi. E frategli de la detta Maria per 
comandamento del Re c a suo soldo erano andati alla guardia 
di certe Terre del Re di longa moite giornate da Parigidi che 
Guccio questo sentendo segretamente ando a Charsi e ine trovo 
Maria col fanciullo del Re che gin aveva da sei anni ed era 
bellissimo et Guccio dimando chi e quello Fanciullo, e Maria 
rispose questo e el tuo figliuolo di che Guccio fu molto allegro 



450 COLA DI RIENZO. 

e stette ine scgrcto alquanli di puoi si parti et disse a Maria, 

fa che questo fanciullo mi mandi a Parigi, et Maria poco steltc 

che ella el manda allui e poi Guccio lo mando in suoi paesi e 

Maria mai non rividdc. Avenne che doppo molto tempo corne 

piaque a Dio la delta Maria mon. Et prima che ella morisse 

mando per me frate Giordano Romito presso di Charsi, e con- 

fessossi da me gcneralmente e contiommi tutto el detto fatto 

e imposemi che dcl fanciullo dovessi invcnire e se io cl tro- 

vassi vivo che subbito el dovessi dire al Papa e al suo Collegio, 

e al Re di Francia che allora fusse. E alloro el dovessi inse- 

gnare accio che sia restituito ne la sua Reale Dignità. E puoi 

morta la detta Maria non sapendo che mi fare diemi a cercarc 

chi fusse questo Guccio trovai che era morto e none andai 

piu inanzi, sommi stato piu anni tutta volta malinconoso e no 

rallegrandomi mai che al Papa ne al Re no voleva portare si 

fatte novelle. Et non sapeva in che parte trovare questo 

figliuolo del Re, pensami che fusse morto. A vend o rispetto clic 

la magior parte de la Gente mori nel quarantotto. Eccosi 

stando pensoso piu e piu notti in visionc mi parea vedere el 

detto figliuolo del Re stare a piei del Re ginocchioni. E parea 

che diccsse : Padre dammi la tua beneditione che io voglio 

andare a conquistare el sipolcro di Xpo. E ogni ora che io m 

adormentava mel pare va cossi vedere. E cossi stando riverente 

al Padre suo. E cossi stato per piu notti ne la detta \isione 

non sapendo che mi fare gittami in orationi pregando el nostro 

Signore Gieso Xpo che m inscgnasse via e modo corne questo 

benedetto figliuolo del Re trovare potessi. E stato per piu di 

in orationi ton digiuni e con moite lagrime al fine stando 

ginocchioni a piei al mio Altare. E io m adonncntai e parvenu 

vedere el detti figliuole {sic) del Re con una Insegni in roano 

al Arme de la Chiesa. E parea che dicesse, mai non finero se 

questa lnsegna non pongo sopra le Porti di Gierusalem 

dicendo e fie bisogno chel sipolcro di Cristo sia libero e fran- 

eho. Et che ogni fedele Cristiano el |>ossa sicuramenle visi- 




APPENDICES.. 451 

tare. E sveglialo dcllu visionc subbito mi lcviai. E credendolo 

trovarc per lo paesc d intorno, non trovandolo ebbi grande 

dolore. Presi conseglio con certi Araici di Dio di quello che 

io dovessi fare. Fummi det(o tu se vecchio e non fa per te el 

caminare. Manda in verso Roma di Terra in Terra, e da per 

scripto ordinata mente la confessione de la Donna. E la ri vêla- 

tione che avesti puoi si che colui el quale tu mandi ne vada 

bene informato a Veschovi e aSignori de le Terre per invcnire 

segli e vivo e se si truova vivo fa prcgare quello Veschovo o 

Signore ne la cui terra egli e, che el debba fare manifcsto al 

Papa e a suoi Cliardenagli e a Re di Francia che oggi reggie 

e a suoi Baroni, e se egli non si truova se ischusato a Dio, e 

a loro non ne dire nulla che ne potresti ricevare danno d averlo 

lanto tempo tenuto segreto. Per la quale cagione prego da la 

parte di Dio, che tu fratello mio Antonio ti piaccia d andare 

verso Roma, e dimanda chi fu questo Guccio di Mino, e credo 

che se tu dimandi di questo Spinello Taloinei tu el troverai 

assai tosto e puolo ben fare perciochc tu se stato piu voltc a 

Roma, e sai tutte le Terre che sono di qui e Roma. E credo 

che coll aiuto di Dio che tu el trovarai che questo mostra che 

sia stata solo operatione di Dio. E che per costui sera messa 

pace générale per tutta la Cristianila. Et raquistata la Terra 

Santa. 

E pero ti prego et per ubbidicntia ti comando che tu vada 
di Terra in Terra fino a Roma c cerca di costui et fa 
di trovarlo e beata quella Terra ne la quale questo bene- 
dctto figliuolo del Re si sera allevato. E fa che torni tosto 
siche prima che io muoia io sappi di lui novella. Et affretta 
tua tornata et impone da la parte di Dio a quello Ves- 
covo o Signore ne la cui Terra tu el troverai che subbilo 
el debba fare asapere al Papa si e per tal modo che el detto 
figliuolo del Re possa essere e sia reslituito ne la sua 
reale Dignita accio che possa adempire el piacere di Dio in 
quelle cose che di sopra to dette. El quale a Nome Giannino 



45* COU bi R1ESZO. 

per ischambio corne detto to, chcl nome dcl flgliuolo de la 
detta Maria fu cosi, et quello che fu posto al detto figliuolo 
del Be oon so, percio che la detta Maria non me lo sep|>e 
dire. Si che sara chiamato Giannino di Guccio credendosi 
essare figliuolo di Guccio. Or questa e tutta 1 ambasciata a me 
imposti da detto frate Giordano la quale vi pregoda la parte 
di Dio che senza indugio el piu tosto che voi potete met lia te 
ad cffetlo e assecutione la quale imbasciata ebbe el detto frate 
Giordano da la*dclta Dama Maria in confessionc nell anno 
imltç trecento quarantacinque. El detto figliuolo del Re 
disse la detta Madama Maria che allora pote va avère ncl 
torno di vintisei o di vinlotto anni. 

Antonio Romito e Discepolo del detto Frate Giordano del 
quale frate Giordano vi fo fede che e uno de santi huomini che 
aCbia el Mondo. Ed e stato in Romitaggio al servigïo di Dio de 
gli anni ottanta o piu. E comincio a Tare penilentia in dodici 
anni e me no. E pero credo et o fede in Dio che per 1 ora- 
tione suc voi verretc a effetto di questa imbasciata a voi 
imposta da me per sua parte. Et cossi prego Idio che sia. 

Data in Porto Venaro ove io Antonio sono infermo Lunedi 
venticinque d agosto Mille trecento cinquantaquatro, cio fu 
el di di Santo Luigi che fu Re di Francia, e fece el passaggio 
piu voile. Et costui chio vo cercando e de suoi discicsi, c 
seguitara lui. 

Noi Nicholo Chavalieri del Popolo di Roma per 1 Apostolica 
sedia de la Cilla Santa, Sanatore Illustre, Sindico, Capitano e 
Difensore. Abbiamo fatta trascrivare questa lettera la quale 
a noi fu mandata et rapresentata a di VI di settembre anni 
mille CCCLIUI per manifeslatione et chiarezza del detto f'gliuolo 
del Re et veramente c cgli e drillo Re di Francia sicondo che 
a noi pare comprendarc si per la confessione de la Donna 
scritla ne la detta lettera, si per lo tempo che mostra che 
debba avercsi per le parole le quali a noi furo manifeste 
quando noi eravamo a Yignone appo el nostro signore Misser 



APPENDICES. 435 

lo Papa e certamente si pare comprendare che esso sia fi- 
gliuolo del Re Luigi, primo nato del Re Filippo el Bello. El 
quale Re Luigi ebbe per Moglie la Reina Clementia figlia di 
Carlo Martello Re d Ungaria de la quale costui e nato. E pero 
quando la dctta lellera ci fu raprcsenlata pensiarao e crcdiamo 
che sia solo stato dispensatione Divina. E pero co mol ta solle- 
citudine noi iniendemmo a cercare per lui e per gratia di 
Dio 1 abbiamo trovato e ne la Citta di Siena troviamo che se 
aile va to, e noi e a noi con nuovi modi prima che allui mani- 
feslassimo elfatlo, cel faremo vcnire dinanzi da noi, cl quale 
a noi si rapresento Giovedi due di d ottobre anno detto. E 
perche noi conosciamo e vediamo lo stato noslro in pericolo 
venire. Àccio chesso Re e Ogliuolo di Re non possa perire 
che non pervegna ala sua Reale Dignita. Abiamo fatta tras- 
crivare questa lettera et data ne la sua propia mano e sug- 
gellata col nostro suggello a chiarezza di lui et di chi vorra 
intendare ad aitarlo in tanto fatlo per la quale cagione 
preghiamo el benigno nostro signore Gieso Cristo che ci 
dia gratia di potere vivare tanto che noi potiamo vedere 
tau ta giustizia ristituita al Mondo. 

Giahmxo di Guccio da Siena famigliar nostro a Monte Fias- 
chone, o ad Orvieto, o ad Arezzo. 



28 



APPENDICE VII 



LETTRE DE COLi DI RIENZO A GIANINO (18 smm» 1354) (Inédite) 

{Bibliothèque communale de Sienne.) 

Nobile e savio huomo Giannino di Guccio da Siena amico 
kaiissiino. 

Noi mandammo di costa nostri Messi per invenire di voi, 
e che trovato voi, da nostra parte v' imponessero che non vi 
fusse gravera di venire a noi. Ora el Messo nostro si a ripor- 
lalo corne in Siena vi trovè. E che lambasciata da nostre 
parte vi fece, al quale perche none aveva Jettera non deste 
fede. La Jettera rimase perche non sapavano se vi dovesse 
trovare, ne dove vi dovesse trovare. Di che ora, che sapiamo 
dove sete, vi preghiamo, che vi piaccia, che veduta la présente 
lettera veniate infino a noi el piu tosto che potete. El piu 
celato, e che sia senza indugio la vostra venu ta. E perche 
possiate dar fede al Messo nostro v abiamo scritta questa let- 
tera, e confennata col nostro suggello. 

Nicholo, Chavaliere del Popolo di Roma per 1 apostolica 
Sedia de la Gitta santa Sanatore illustre Sindaco Capitano e 
Difensore. 

Data in Campidoglio di XVIU di settembre 1554". 
1 . Le millésime est d'une écriture plus moderne. 



APPENDICE VIII 



LETTRE DE COLA DI RIENZO A G1ANINO (7 octobre 1354) (Inédite) 

(Bibliothèque communale de Sienne.) 

Nobilissimo Principe. Re Excellentissimo sopra tutti gli 
altri Ile de la Cristianita solo da Dio conosciuto, e non dal 
misero Mondo per le malvagie operationi contra di voi comesse 
ne la vostra Nativita da coloro che dovcvano di voi aver 
honore e stato, se la fortuna a loro conoscimento di bene 
avessedonato. 

Nobile Principe perche da niuno fuste cognosciuto e per 
piu Tostra sicurta vi mandamo per famigliar nostro a Misser 
lo Legato accio che 1 oste sua mandasse sopra ribelli de la 
santa Chiesa e del Popolo di Itoma e dello stato nostro da 
Dio conceduto. Poi inscrivemo si corne famigliar nostro 
accioche da nhino fuste cognosciuto che voi operaste con 
Misser lo Legato che 1 soccorso di sua gente a noi mandasse 
dritto a Roma percioche trattati molti sentavamo e sentiamo 
fatti dentro in Roma contro de la sancta Chiesa e del Popolo 
di Roma e délia Signoria nostra et lettere vi mandamo che 
dessa materia si contenevano accio che la presentaste a Misser 
lo Legato e cossi crediamo che a vête fatto. Ora sentiamo e 
trattati si forti fatti contra di noi dentro in Roma che certa- 
mente ci pare vedere che per noi non cia riparo vedendo el 
soccorso de la santa Chiesa tardi a noi venire. Et per tanto 
vi preghiamo che per niuno modo a noi ora do via te venire. 



C* !». ' LM 



< 1 



L» i v niu;:*-? -l :^ t. »dmm Unfo che dî uoî sentîate 

rrt • ^ -i!î«iiî z w»! ihr,- rfci-î Td«£n» Tolère tî preghiamo 

.•w - fi.iîv :*»:>; « r.în i .: » ri >di«neiitiate che da Dio e 

îe-nr^^» in -» . ïii.s- r^t.:u.r- ne h Tostra Reale Si^noria e 

i-^4- t .-»■... ••■ i-TT;: «T^n»:^.* /: r Iii • tï mandai? persona 

i!..iiiZ ;i iïi;;.H vrj : ;c*»:«Dt i. *-:.lrt- v»î a la dovuU voslra 

>jîMHi. T'r •!•• :n h *"ir»5--r"j4a dî qucsU lettera none 

- - -»:iiiti i« . •..•;!.:.:.»•■ ;? * -. :i v «y >ï couriene siccbe per- 

o n..i - •• viiiïn :•** i* .^ Si:>** Toi essai* cooosciuto fa cci 

:» ^n ^ i^i i%i--- -in .„-..] \tN! di *î> faccîamo perche potiate 

-nsr- '"L >• ! M ~f. E vô?n:. voi che lo srhampo de la 

B^n wrsuca uni . f, tï srrHi:cj«> quelle cbe personevol- 

ii>-»:.v r «i r. :n < nwô- tî cr^diTamo manifestare. Si 

ma* t rb* • i ^a* r-i^rm^u Fte J~ Froixia e Tero Ggliuolo 

.1: h "*■* 1 1 - - •• 1 1 ■ i.i * 0* \o Re Fllippo el Belle e la 

U: r* ****r-» ri V.x . .« :,«• ;r !.. :na Graientia 6glia di Carlo 

'fert.'.ui L ;»»:•: v«>!ïv a k fv«nti del haplesîmo fu Gio- 

<**iu ? .•♦•r*.:!!':* © «r. v 4 >ri:>ipeiiUt£ cbe per certo siale 

. •« 11 :**-*. îfif Df * < s<fri4f Re e Sîsnore di Frauda c 

il- •• .S»î ^'.. .•**•>. «..1 Srss: F.t Jtne a Ti»i sera soirsetla. 

Ni» 1. ^ v\ iL.'tri f v ^:ù r;«j*olv» di Itama per 1 aposlolica 
>««.:.i .u ;: ." ;:* s;.: u Sc.:^:^re illustre Sindico Capitano c 

*tu a .azïhj.ç.i» î*U à.dlobre 1554 '. 
4j rt>..i^inif :v . uni «— "i.r. i« us n*».kriH-. 



APPENDICE IX 



FIN DE GUNINO 

C'est à Orvieto que Gianino apprit la mort de son protec- 
teur d'un jour. De retour à Sienne, il reprit son existence 
calme et modeste et ne révéla son secret qu'à son confesseur 
fra Bartolomeo Mino, Deux ans après, le prétendu fils de Louis 
le [lutin était camerlingue de la ville, quand arriva à Sienne la 
nouvelle du désastre de Poitiers (9 octobre 1350); fra Barto- 
lomeo, persuadé que Dieu manifestait sa colère contre l'usur- 
pateur du trône de France, dévoila à ses concitoyens le 
mystère dont il était dépositaire. L'enthousiasme fut grand 
d'abord ; malgré ses dénégations, on salua Gianino du nom de 
roi, et ses concitoyens, heureux de posséder dans leurs murs 
un aussi illustre personnage, lui rendirent des honneurs 
royaux. Des lettres adressées de Palerme au conseil de la ville, 
à l'évéque, à Gianino lui-même, par le frère Jourdain et par le 
frère Antoine, qui se rendaient en Palestine, arrivèrent 
précisément alors et achevèrent de les convaincre. Le conseil 
de la ville décida qu'on fournirait à Gianino tous les moyens 
de rentrer en possession de son trône, que six de ses conci- 
toyens lui seraient attachés en qualité de secrétaires. Des 
lettres furent écrites officiellement au pape, à l'empereur, 
aux rois de Naples, de Hongrie, d'Angleterre et de Navarre, 
ainsi qu'aux trente-six conseillers que les états généraux 
avaient imposés au dauphin Charles, lieutenant du roi, pour 



Ce I..LA DC ïSJZ->_ 



nu? !e ^tî ni de Fraao» n'était point Jean 
j> 3*m» nais un inrarj^iè* ie Sâouie- Le frire do roi de 
SrttrT*. liits r*tam prêoonîa' à Paris» rr pondit qu'après 
*vnr ait à» r° :îter:hi» il myiit qu'en effet Gianino était 
à» T*trxiûit! i«-^« in trine A» Franee- Le »■>>* "wlnin en- 
vi*-^ auprès As antres princes n'osèrent même pas se pré- 
àisiûfr ie*mt «h. 

Fst iKtiiusKi} fat ietaîê à &xne. car on supposait que 
«i •ianinu % iaasat numii litre «iins cette ville, son prestige 
.«l sertit ««^osaient acerm. L'envoyé des Siennois paria 
jetant Je xnc«I conseil «le Li cité • conseil des baoooomini) 
m»ia*d i it p4Hia^?r ses îTibsnbs; les deux sénateurs Pietro 
r.iti.aiia et 5L«:^:to ÀsiiIbaUesdiL. ainsi qœ Poniio, vicairedu 
pape. 9> "-lisseront ■éci j.amn t convaincre i avril 1557; et remi- 
rent 1 rart-j u:axeo» comme on le leur avait demandé, sept lettres 
sur le*^'-^ iis reconnaissaient Gianino comme roi de France. 
Sais bie c~ t on revirement se produisit dans les disposi- 
ons des Siennois. doat le caractère était poor le moins aussi 
nu»*c~e v 3 * ct? *-* *k* Romains. Les ennemis de Gianino leur 
rvrnf^atèrent qu'ils avaient pcoToquer la colère de ceux qui 
^.Hivernaient l* France* et que leur commerce arec ce pays 
jvumit être tnxnprooiis. Le conseil fut renversé et, dès ce 
n^mvcL les Siennois renoncèrent à soutenir Gianino. 

Xil^tv cet abandon, il n'en persista pas moins à faire 
valoir ses drvùts. Tn moment, le comte de Landau s'intéressa 
à si fortune : les Juifs également lui offrirent cinquante mille 
florins et lui en promirent bien davantage à condition qu'il 
les laisserait vivre en paix dans ses États, s'il parvenait à en 
«rendre possession. En octobre 1557, Gianino se décida à se 
rendre auprès de son parent Louis de Hongrie 1 . Il arriva à 
Bude le 5 décembre. 

I. Nous axons m que Gianino éUil, par sa mère, pelit-fils de Charles 
Mortel, iie même que Louis. 



APPENDICES. 459 

Le roi lui fit bon accueil, se laissa convaincre et, après 
avoir envoyé en France des personnes « discrètes et habiles » , 
qui lui confirmèrent la réalité du récit de Gianino, il le 
reconnut formellement dans un acte revêtu de son sceau et 
adressé à tous les souverains d'Europe. Mais là se bornèrent 
ses faveurs. L'opposition des grands ainsi que des guerres 
lointaines empêchèrent Louis de donner à Gianino aucun 
secours effectif. Il revint alors à Sienne (6 août 1359), où il 
fut élu membre du Conseil des Douze ; mais on cassa son 
élection en raison de son titre. On ne l'appelait plus , en Italie, 
que « Re Gianino ». 

Au mois de mars suivant, nous le trouvons à Avignon où, 
malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à voir le pape, mais 
il gagna à sa cause des barons, des prélats et même des 
cardinaux. Quelques villes du Midi le reconnurent comme 
roi de France, et lui fournirent de l'argent, ce qui lui per- 
mit de prendre à son service une bande de mercenaires. La 
popularité de Gianino' fut même un moment assez grande 
pour inspirer des craintes au Régent, qui fit mettre sa tète 
à prix ; mais le prétendant ne possédait ni l'énergie ni l'ha- 
bileté nécessaires pour mener à bien une aussi difficile en- 
treprise. Trompé par les uns, trahi par les autres, il tomba 
bientôt entre les mains de soldats soudoyés par le pape et 
peut-être par le Régent, et il fut livré au sénéchal de Pro- 
vence qui le fit enfermer dans le château de Saint-Etienne 
(7 janvier 1361). L'année suivante, il était conduit à Naples 
où Louis de Tarente le retint prisonnier. 

11 mourut peu après, victime des folles prétentions qu'avait 
éveillées en lui Cola di Rienzo 

Les descendants de Gianino vécurent longtemps à Sienne; 
l'un d'eux, mort le 12 septembre 1466, voulut demander 
quelques secours au roi Charles VIII, mais il en fut détourné 
par le cardinal JEneas Sylvius Piccolomini (plus tard pape 
sous le nom de Pie H). En 1528, on enterra à Sienne M 



44f 'IOLA 01 RIEfZD. 

Gâtait fi* àt J.-uuk!. sut le corps duquel on prétendit avoir 
irtiira à- noron^ >nm*antsa haute angine- Son fils, mort 
■eu li»7il*. flBBUiH jK3Îr **te le dernier rejeton «le cette famille, 
qa\ jmitu iitoutir^ \* 3eor de lis dans «s armes. Leur tom- 
beau « r<»iw cm* !"■*::« i>«* San Domenico «le Sienne. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

Pages. 

I*T*oi>ocTIQH . i 

Bibliographie , 19. 

Chapitre I. État de. Rome et de l'Italie à l'époque de Cola di 

Rienzo ....'." ' 1 

— IL Jeunesse de Cola di Rienzo 28 

— III. Ambassade de Cola di Rienzo à Avignon 36 

— IV. Efforts de Cola di Rienzo pour eiciter les Romains 

à la révolte .... : 47 

-— Y. La révolution 58 

— VI. Rétablissement de la justice 68 

— YIL Politique intérieure du tribun ....:... 73 
VIII. Guerre contre Giovanni di Yico et ses*conséquences 92 

— IX. Politique extérieure du tribun 105 

— X. Relations de Cola di Rienzo avec la cour d'Avignon 

et avec Pétrarque 119 

— XI. Le tribun sacré cbevalier 136 

— XII. Le couronnement de Rienzo 155 

— XIII. Tentative des nobles contre Rienzo 165 

— X1Y. Intervention de la cour d'Avignon 178 

— XY. Révolte, des Orsinj de Marioo 198 

— XYI. Combat de la porte Saint-Laurent 210 

— XY1I. La cbnte de Rienzo 225 



SECONDE PARTIE 

XVIH. Cola di Rienzo fugitif 243 

XIX. Les spirituels 255 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 



Je premier mars mil huit cent quatre vingt-huit 



par < 

• . i 

A. I.AHURE , 




:wwo* 






•>' v 



^l »«. 



U 




3fc*3 










'-.. ' ai, 



'THr, 



fatft 



*K 









t+*. 



Scsi 



J 






>•-.. 



I 

! 





3 6105 038 734 856 



R7 





DATE DUE 




- 








































































I 








■1 









STANFORD UNIVERSTTY UBRARIES 
SIANFORD, CAUFORNIA 

94305 



' *.-